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Le matin suivant, le lever fut plus facile que je ne l’aurais imaginé. Bien que mes voisins de chambrée aient fait tout un boucan la nuit précédente, leurs roucoulements avaient insufflé en mes songes de tendres espoirs envers ma belle Jeanne. En effet, j’avais ouvert les yeux avant même que le réveille-matin n’ait sonné et déjà, je souriais à ce beau lever de soleil qui venait me chatouiller le visage de ses voiles rosés.
Très vite, désireux de goûter chaque moment de cette belle journée qui s’offrait déjà à moi, je fis ma toilette du matin, rangeai mes effets dans mon sac à dos et enfilai mes vêtement fraîchement lavés de la veille.
Déjà, en descendant les escaliers de l’hôtel, je pouvais sentir les effluves alléchants du petit déjeuner que l’on préparait aux cuisines. En arrivant dans la salle à manger j’aperçus Jérôme et son conjoint prendre le repas en amoureux. En me voyant arriver, ceux-ci me firent un petit signe de la main, m’invitant à me joindre à eux. Jérôme semblait survolté, heureux comme jamais. Toutefois, je continuais de percevoir une certaine méfiance de la part de son partenaire, Tim. Pour lui alléger la tâche, je me mis à lui faire la conversation, discutant d’un peu de tout : politique américaine, problèmes en Afghanistan, la pluie, le beau temps, projets divers. Je les écoutais attentif appréciant de plus en plus leur présence. J’en venais même presque à les prendre en affection, comme s’ils étaient mes propres fils. J’étais d’ailleurs fort surpris puisque jamais je n’avais eu cette tendance à ressentir un attachement aussi subit envers des étrangers auparavant. Peu à peu, je sentis les barrières de Tim tomber et celui-ci m’invita alors à me joindre à eux alors qu’ils avaient prévu faire une petite visite guidée quelques jours plus tard, dans la région de Châteauroux, plus précisément à Deols : ancienne ville importante de la Gaule celte, aujourd’hui devenu petit village pittoresque.
Une fois sortis de l’hôtel, nous nous mires à la recherche de ces coquilles jaunes balisant le Chemin vers Compostelle. Cette fois-ci, le groupe dont Jeanne faisait partie nous suivait à petits pas et semblait encore plus mal en point que nous. Dans sa grande gentillesse, Jérôme décida de ralentir le pas afin de lui donner une petite chance de nous rejoindre.
Malgré le fait que Jeanne continuait à tenter avec toute l’ardeur du monde de m’ignorer, le trajet ne fut pas aussi triste que les journées précédentes. La marche devenait de plus en plus difficile physiquement mais mon moral était ce qui me permettait de continuer. Toutefois, je me promettais d’acheter des bouchons une fois arrivé à Issoudun, en même temps que différents autres effets de toilette, question de pouvoir avoir une meilleure nuit de sommeil.
Tout au long de notre marche, Jérôme, Tim et moi parlâmes musique, ce qui me permit d’apprendre que Tim était compositeur ; en effet, il avait créé presque toutes les trames sonores des films de Jérôme. Nous échangeâmes quelques disques et c’est à ce moment que Tim me fit redécouvrir un des groupes préférés de ma fille : U2. Je n’y avais jamais vraiment porté attention par le passé parce qu’une des seules chansons que ma chère Priscilla s’entêtait à faire jouer en continu était « Sunday Bloody Sunday » et, qu’à la longue, cet air avait fini par m’user les nerfs. Cette fois-ci, Tim me faisait découvrir des pièces beaucoup plus positives et variées ; enlevantes, reflétant parfaitement l’état dans lequel je me trouvais à ce moment précis, en leur compagnie. De ce fait, tandis que Jérôme et Tim faisaient l’écoute d’un des disques de Genesis que je leur avais prêté, je marchais heureux au rythme de « Beautiful Day » :
Le cœur en bourgeon
Mes pieds frappant ce chemin rocheux
Il n’y plus de chambre
Plus un espace à louer dans cette ville
Tu te crois malchanceux
Et la raison pour laquelle tu t’en fais
C’est ce bouchon de circulation dans lequel tu es
Alors que tu n’avances pas d’un poil
Tu crois avoir trouvé un ami
Qui te sortira de cet endroit
Quelqu’un sur qui tu pourras t’appuyer
En échange d’une faveur
C’est un jour magnifique
Le ciel tombe, mais tu ressens que
C’est un jour magnifique
Ne laisse pas ce sentiment s’enfuir
Tu es sur la route
Mais tu n’as aucune destination précise
Les pieds dans la boue
Dans les méandres de ton imagination
Tu aimes cette ville
Même si ça sonne faux à ton esprit
Mais tu en as tellement fait le tour
Et elle a aussi fait le tour de toi
C’est un jour magnifique
Ne laisse pas ce sentiment s’enfuir
C’est un jour magnifique
Touche-moi
Emmène-moi vers cet autre endroit
Enseigne-moi
Je sais, je ne suis pas un cas désespéré
Regarde le monde en vert et bleu
Regarde la Chine qui est juste devant toi
Regarde les canyons auxquels s’accrochent les nuages
Regarde ces bancs de thon nettoyant la mer
Regarde le bédouin éclairer la nuit
Regarde ces champs de pétrole à la tombée de la nuit
Et vois cet oiseau qui tient une feuille dans son bec
Après l’inondation, les couleurs se sont ravivées
C’était un jour magnifique
Ne laisse pas ce sentiment s’enfuir
Jour magnifique
Touche-moi
Emmène-moi vers cet autre endroit
Rejoins-moi
Je sais, je ne suis pas un cas désespéré
Ce que tu n’as pas, tu n’en as pas besoin maintenant
Ce que tu ne sais pas, tu peux le ressentir en quelque sorte
Mais ce que tu n’as pas, tu n’en as pas besoin maintenant
Pas besoin maintenant
C’était un jour magnifique
Nous arrivâmes à Issoudun assez tardivement. Le groupe se concerta et tous décidèrent d’aller manger ensemble après avoir trouvé un gîte où déposer nos bagages. Pour ma part, je ne savais trop si je devais suivre mais Jérôme, qui avait dû sentir mon malaise, me tirait déjà par la manche. Je compris alors que le temps de réclusion était bel et bien résolu. Désormais, le reste du groupe devrait tolérer ma présence, que cela leur plaise ou non.
Sortis du modeste gîte et libérés de nos sacs à dos, nous nous dirigeâmes vers un petit bistrot, ignorant au passage la tour blanche et le parc François-Mitterrand trop affamés pour faire de quelconques visites. Le souper se déroula un peu froidement au début mais très vite presque tous les membres du groupe se remirent à m’adresser à nouveau la parole, à l’exception de Jeanne et de son nouveau cavalier bien sûr. Tout au long de la soirée, je l’observais du coin de l’œil : ses traits rembrunis, ses grands yeux tristes et ses lèvres pincées laissaient deviner le mécontentement de ma belle licorne. Puis, par mégarde son regard croisa le mien et c’est alors que je vis une grosse larme rouler sur sa joue. Sans m’en rendre compte, en renouant avec ces braves gens et me faisant pardonner de ma bêtise, j’étais en train de l’humilier publiquement. Je me levai, prétextant la fatigue et pris congé de mes nouveaux amis pour retourner au gîte.
Je déambulais dans la nuit, sachant que je n’arriverais pas à dormir avant un très long moment. Je décidai alors d’aller me recueillir au parc François-Mitterrand, admirant ce magnifique ciel étoilé. Je restai assis tranquille pendant près d’une heure, incapable de cesse de penser à Jeanne puis, sentant le poids du chemin faire son œuvre son mon échine, je décidai de me diriger définitivement vers le gîte. En passant près du bistro, j’entendis les voix de mes compatriotes qui festoyaient tous ensemble. Leur bonne humeur me fit chaud au cœur, néanmoins, je continuai ma route.
Lorsque je poussai la porte du gîte, je trouvai le hall désert. Le veilleur devait avoir déjà terminé son quart de travail et la relève tarde, me dis-je alors que je me dirigeais vers le dortoir des hommes. C’est alors que, passant près des douches des femmes, j’entendis un bruit sourd. Quelque chose venait de tomber sur le sol. Mon premier réflexe fut de me diriger vers la porte battante mais je m’arrêtai net, craignant de passer pour un obsédé s’il advenait qu’une dame s’y trouvât en petite tenue. Silencieux, je tendis l’oreille, à l’affût d’un autre indice auditif. Celui-ci ne tarda pas à venir alors que plusieurs gémissements de détresse se faisaient entendre, suivi de plusieurs autres bruits sourds. Je compris alors qu’on frappait sur quelque chose, ou plutôt quelqu’un. Mon sang ne fit qu’un tour alors que je poussai violemment la porte battante dont la poignée intérieure frappa contre la tuile dont un gros morceau se décolla du mur pour tomber sur le sol.
Dans la pénombre, je vis une personne agenouillée au sol qui semblait essayer de maîtriser une autre personne, beaucoup plus frêle, le poing levé prêt à frapper. L’assaillant, surpris, se retourna alors vers moi et je n’eus aucune difficulté à le reconnaître : le cavalier qui avait pris l’habitude de suivre Jeanne à la trace se tenait devant moi, à califourchon par-dessus ma belle licorne et lui avait déjà asséné plusieurs coups au visage. Jeanne, quant à elle, semblait inconsciente et je pouvais y déceler une respiration haletante comme si ses poumons n’arrivaient plus à reprendre un rythme normal.
Dans un élan, je me ruai sur le maniaque et lui assénai un cou de poing au visage. Celui-ci esquiva et tenta de se remettre sur pieds, bien qu’il eu le pantalon baissé jusqu’aux chevilles. En le voyant debout, en caleçons devant moi, la rage m’aveugla et je le poussai dans une des douches. Le talon de mon opposant se heurta au rempart de la céramique, ce qui le fit tomber à la renverse et se heurter la tête contre le carrelage. Accroupi par-dessus ce malade, je le frappais au visage et aux côtes sans être capable de m’arrêter. Je me fichais qu’il en meure, je me sentais comme un guerrier se battant pour une cause juste et bonne : il avait tenté de violer Jeanne et je n’avais qu’une seule envie, lui faire payer très cher sa tentative et lui enlever définitivement l’envie de recommencer avec qui que ce soit. Je sentis soudain une main se poser sur mon épaule : je voulu l’agripper dans ma rage et lui broyer les os mais quelqu’un de très costaud m’en empêcha, m’agrippant par la taille et me levant de terre. J’hurlais à m’époumoner, lançant des injures et ma colère était si forte que j’en oubliais même mon anglais pour les proférer dans le gaélique écossais de ma mère. Un homme me parlait en français mais j’étais incapable de me concentrer pour essayer de comprendre son message, me fichant complètement de ses propos d’ailleurs. Je me débattais comme un taureau dans une corrida, moi qui ne suis ni bien gros, ni bien fort en temps normal. Incapable de retenir sa prise, l’homme finit par me lâcher. Alors que je retombais sur mes pieds, mon regard s’arrêta sur le corps de Jeanne à demi-nue inconsciente et haletante. J’accourus vers elle paniqué.
« – Jeanne… Jeanne… Parle-moi… Jeanne… Je t’en prie… C’est moi… », lui dis-je d’une voix forte. C’est alors que dans la pénombre, je vis quelque chose briller autour de son cou : une chaînette dorée auquel un petit médaillon de la Vierge était accroché. Je pris le médaillon et je le retournai. On y avait gravé le mot « cardiaque » en français. Je n’eus aucune misère à le traduire. J’hurlai à l’homme qui se tenait près de moi de faire quelque chose mais celui-ci ne semblait pas connaître un seul mot d’anglais.
L’homme, qui était en fait le veilleur de nuit, continuait à me parler en français et j’en déduis qu’il me demanda ce qui s’était passé. Je continuais de lui répéter que Jeanne était peut-être en train de faire une crise cardiaque mais celui-ci ne semblait pas comprendre. J’étais seul, en compagnie d’un violeur inconscient et d’un veilleur de nuit qui restait planté là comme une plante verte à regarder Jeanne mourir et je ne savais pas quoi faire. J’étais complètement désemparé.
C’est alors que je vis la silhouette de Jérôme apparaître, poussant prestement la porte des douches de sa grande main noueuse.
« – Harold ?… Mais qu’est-ce que ?
- Vite, Jeanne fait une crise cardiaque ! », lui criai-je en toute hâte.
Je vis Tim, qui avait jusque là été caché par la large stature de Jérôme, détaler comme un lièvre et disparaître dans le corridor. Jérôme s’avança vers moi et en quelques enjambées pouvait désormais avoir une vue d’ensemble sur la situation. Apercevant l’homme inconscient dans la douche, le pantalon baissé aux chevilles, il me regarda interdit.
Le veilleur continuait de gesticuler, balbutiant des phrases inintelligibles, abordant Jérôme comme s’il savait parler français. À ma grande surprise, je m’aperçu que si.
Jérôme se tourna vers moi et me demanda ma version des faits, la traduisant dans un très bon français à l’homme qui ne pensait désormais qu’à une chose : nous chasser de son établissement. L’homme finit par se calmer peu à peu et accepta de courir chercher son téléphone sans fil pour appeler les secours.
À ce moment, je vis Tim revenir tenant le sac de Jeanne dans une main. Il le posa devant moi et commença à éparpiller tout son contenu sur le sol. En moins de deux, nous avions trouvé les médicaments mais un autre problème restait : aucun de nous ne savait quelle dose lui administrer. Le veilleur revint, le téléphone entre les mains, discutant avec les services d’urgence. Jérôme lui présenta la boîte de cachets sur laquelle une prescription de base y avait été collée. Le veilleur posa quelques questions et ensuite se tourna vers Jérôme lui disant ce qu’il fallait faire. Alors que Jérôme administrait la bonne dose de médicaments à Jeanne, qui se trouvait toujours inconsciente, je pris l’initiative de nettoyer les vilaines coupures sur son visage à l’aide de sa serviette de bain dont je trempai un coin sous le robinet de la douche. Très vite, sa respiration reprit un rythme plus régulier alors que je continuais à lui passer la serviette de bain mouillée sur le front et le visage. Tim referma le peignoir de Jeanne sur sa poitrine doucement, dans le plus grand des respects : dans notre énervement, nous n’avions pas porté attention aux formes féminines, complètement dénudées de notre amie. Le veilleur de nuit prit les chevilles de Jeanne et les souleva légèrement du sol, les accotant contre ses propres genoux, discutant toujours avec le service de secours, tenant le téléphone contre son oreille et son épaule.
De longues minutes passèrent sans que rien de nouveau ne survienne : que ce soit dans l’état de Jeanne, comme dans l’attente des secours. L’assaillant était toujours étendu inconscient dans la douche et j’en vins à craindre le pire. Et si je l’avais vraiment tué par mégarde ?, pensais-je inquiet alors que je ne voulais surtout pas avoir des démêlés avec la justice française. Un autre membre de notre groupe, un jeune brésilien dans la trentaine, se présenta dans l’embrasure de la porte, curieux de savoir ce qui venait de se passer. Après que Jérôme ait synthétisé pour lui l’altercation qui avait eu lieu, le jeune homme lui proposa son aide en sortant de son portefeuille sa carte d’infirmier : il nous conta brièvement qu’au Brésil, il travaillait aux urgences d’un des principaux hôpitaux ; il savait donc quoi faire. Celui-ci examina rapidement Jeanne et nous laissa s’occuper d’elle, affirmant que son état n’était finalement pas si grave que cela pouvait paraître. Il se dirigea vers l’assaillant et l’examina silencieusement. Mes mains tremblaient à nouveau et je n’arrivais plus à en reprendre le contrôle. Après un long moment, je n’en puis plus.
« – Est-il mort ? », demandai-je inquiet.
J’entendis le brésilien pouffer de rire et je me tournai vers lui, insulté. « Malheureusement, cette catégorie de gens est faite beaucoup plus solide que vous ne pourriez vous imaginer ! De par mon métier je n’ai pas le droit de souhaiter la mort de qui que ce soit mais dans ce cas-ci, il aurait été difficile de ne pas vous en féliciter… Décidément, il est robuste notre maniaque… », dit-il avant même que j’aie pu répliquer. « Il s’en tirera avec quelques contusions, une commotion cérébrale et une côte brisée… Espérons qu’il ne portera pas plainte contre vous…
- Tout dépendra de Jeanne… » Soupira nerveusement Jérôme. « Si elle porte plainte, probablement qu’Harold se retrouvera sous les verrous. Ce salaud n’hésitera pas à porter plainte contre Harold afin de forcer Jeanne à se rétracter. Et, ici, la garde à vue agit sur vous comme sur un coupable des pires meurtres en série… Les inspecteurs de police ont en quelque sorte conservé l’attitude inquisitoire Moyenâgeuse. »
Nous entendîmes soudainement Jeanne pousser une faible plainte. Elle revenait lentement à elle. J’entrepris de la forcer à s’éveiller en lui parlant doucement. Elle ouvrit son unique œil valide, l’autre refermé par un vilain coquard, et regarda autour d’elle sans dire un mot. Je me tus et attendis une réaction de sa part. Celle-ci ne tarda pas à venir : Jeanne se mit à trembler de tout son corps et éclata en sanglots. En une fraction de seconde, elle venait de se remémorer ce qui lui était arrivé. Jérôme la prit dans ses bras, faisant bien attention à ne pas heurter davantage ses blessures, et la berça doucement pour la calmer. « Chut… C’est fini, c’est fini, on est là, c’est fini, ne vous en faites pas… » Murmurait-il, essayant de l’apaiser. Dans un murmure, Jérôme entreprit doucement de raconter à Jeanne ce qui l’avait sauvée de son agression. Celui-ci lui parlait lentement, lui laissant le temps d’assimiler chacune de ses phrases. Après lui avoir tout raconté, il lui demanda sa version des faits. Le veilleur de nuit se rapprocha, tout ouïe.
« – Quand je suis partie du bistro, Simon, l’homme qui est étendu là dans la douche, a insisté pour me reconduire prétextant que les rues de France ne sont pas sécuritaires pour les femmes. Il m’a prise un peu de court je dois dire et je n’ai même pas eu le temps de m’objecter. Depuis le début de la journée, je flairais quelque chose d’inquiétant chez lui, m’enfin… Bref, je lui ai souhaité bonne nuit, le laissant à son dortoir, me dirigeai vers celui des filles et pris quelques effets personnels puisque je voulais aller prendre ma douche. Une fois sortie de la douche, j’étais en train de terminer de m’essuyer avant d’enfiler mon peignoir, lorsque j’ai aperçu Simon dans l’embrasure de la porte qui m’épiait. Il s’est mis à me parler de choses incohérentes, il me faisait très peur… Je lui ai demandé de sortir et de me laisser terminer ma toilette seule mais rien à faire, il ne voulait pas s’en aller. J’ai donc décidé de le confronter : je l’ai engueulé et j’ai essayé de le repousser afin de m’enfuir de la salle de bain. Il m’a agrippé par les cheveux et m’a envoyé un coup de poing au visage. J’ai essayé de me débattre mais il s’est mis à me frapper au corps et j’a commencé à avoir des palpitations cardiaque. Je crois qu’il s’est rendu compte de mon état et qu’il a décidé d’en profité. À force d’avoir le souffle court, tout est devenu de plus en plus flou dans ma tête. Je sais qu’il a détaché son pantalon, alors que, de son autre main, il me retenait toujours par les cheveux. Ensuite, je crois qu’il m’a frappée une ou deux autres fois et c’est le trou noir. Jai perdu connaissance à ce moment-là. » Dit-elle essayant de contrôler ses sanglots.
Les secourent arrivèrent sur les entrefaites, examinant en premier lieu Simon pour ensuite le mettre sur une civière afin d’immobiliser sa nuque.
Un secouriste m’examina et remarqua ma main meurtrie par l’altercation. Fort heureusement, je n’avais aucun os de cassé mais l’enflure eut tôt fait de piquer la curiosité des gendarmes qui accompagnaient les secours. Avec un homme inconscient, une femme agressée et traumatisée, il était bien évident que je n’avais plus aucune chance de me tirer de ce faux pas, bien que mon âge eut été un facteur atténuant du côté de la préfecture de police. Alors que je me résignais à raconter ma version des faits, fort incriminante pour ma propre personne, j’entendis le veilleur intervenir.
« – Hé là ! L’ami ! », dit il au gendarme en français. « N’accusez donc pas ce vieil homme à tort. Ne voyez vous pas qu’il est malade ? Il tremble comme un mouton, ce pauvre pèlerin ! Cessez donc de le harceler avec toutes vos questions et venez donc m’interroger…
- Vous faites du Parkinson ? », me demanda le secouriste dans un mauvais anglais. « Où sont vos médicaments ?
- Dans mon sac, dans le dortoir des hommes. », lui répondis-je prenant un air vulnérable.
Le veilleur raconta que j’avais surpris Simon en train d’agresser Jeanne et que j’avais tenté t’intervenir malgré ma condition mais que l’assaillant tôt fait de me broyer les os de la main avant de me mettre hors d’état de nuire définitivement. Le veilleur disait être arrivé sur les entrefaites et être intervenu à temps. L’agresseur a eu peur, aurait voulu se dégager et serait tombé à la renverse dans la douche, tout simplement.
Je ne savais pas si les gendarmes allaient gober ce roman quelque peu incohérent. À voir l’état de ce cher Simon, il ne faisait aucun doute pour moi qu’il avait été beaucoup plus que surpris : les marques de mes jointures sur son visage étaient encore très apparentes. Toutefois, à ma grande surprise, les gendarmes ne semblaient pas vouloir chercher plus loin. On demanda à Jeanne ce qu’elle comptait faire : elle dit qu’elle souhaita ne plus avoir à croiser Simon de nouveau. Les secouristes affairés autour d’elle la rassurèrent, lui spécifiant que dans l’état où il était, deux bonnes semaines de récupération seraient nécessaires, voire même peut-être plus, avant qu’il ne puisse reprendre la route vers Compostelle et profiter de la naïveté d’autres pèlerines. À la lumière de cet argument, Jeanne refusa de porter plainte. On lui proposa de la conduire à l’hôpital mais celle-ci refusa, les rassurant sur son état de santé. Étant donné qu’elle n’avait rien de cassé, ni aucune commotion cérébrale d’ailleurs, les secouristes n’insistèrent pas.
Une fois tout ce beau monde parti, Jeanne prit ses affaires et vint nous rejoindre dans le dortoir des hommes. Encore sous le choc, elle demanda à Jérôme de passer la nuit avec lui, sur son matelas, ce qu’il accepta malgré la déception évidente de Tim qui essayait tant bien que mal de n’en rien laisser paraître.
Toute la nuit, ma main me fit atrocement mal. Dès que je tentais de changer de position, celle-ci se mettait à élancer et je dus à plusieurs reprises me lever afin de la passer sous l’eau froide et changer de compresse. C’est entre deux allers-retours que j’entendis les sanglots de Jeanne. Emmitouflée dans son propre sac de couchage, ma belle licorne tremblait comme une feuille, les cheveux collés au visage par les larmes alors que Jérôme, épuisé, ronflait doucement le visage enfoui dans son propre sac de couchage. Je m’approchai d’elle et dégageai les mèches mouillées de son visage doucement. Je restai là, lui caressant les cheveux sans prononcer une parole, essayant de la réconforter de mon mieux. De toute façon, l’événement m’avait tellement ébranlé moi-même que j’en étais à court de mots. Après de longues minutes, je sentis Jeanne se calmer un peu. Je l’invitai à se retourner sur le ventre et me mis à lui caresser doucement le dos par-dessus son chandail, imitant les gestes que Gertrude avait si souvent posés envers nos enfants lorsque, tout petits, ceux-ci nous réveillaient en pleine nuit pris par de monstrueuses coliques. Le temps passa, et avec lui, la crise de ma belle licorne qui s’endormit peu à peu sous la caresse de ma vieille main fatiguée. La voyant plongée dans un profond sommeil, je retournai le plus silencieusement possible vers mon sac de couchage et essayai de me rendormir du mieux que je le pus.
Ce matin, Jérôme et Tim eurent toute la misère du monde à m’éveiller. Finalement, après une bonne quinzaine de minutes de procrastination, je finis par sortir de mon sac de couchage et préparer mes affaires. Complètement exténué, je mangeai peu et craignis de ne pouvoir suivre le groupe. Toutefois, n’étant pas le seul dans ce misérable état, je réalisai que la marche n’était pas si difficile que je l’avais cru. En effet, tout le groupe marchait lentement s’arrêtant plus souvent sur le chemin pour grignoter ou se désaltérer, s’attendant les uns les autres. Puis, tout doucement, la bonne humeur revint au sein du groupe alors que certains commençaient à changer des chansons grivoises de leurs pays, s’apprenant les uns les autres jurons de leurs propres patois, se racontant des blagues ; le tout, dans le but de faire rire la belle Jeanne et de tous se changer les idées. Eduardo, notre infirmier brésilien m’aida plus d’une fois à contrôler l’enflure de ma main et prodigua plein de petites attention à Jeanne, dans le but de s’assurer que les palpitations cardiaques de la veille ne risquaient point de recommencer.
Arrivés dans le petit village de Deols, je n’avais qu’une chose en tête : m’étendre sur un grabat et dormir ! C’est Jérôme qui me rappela à mon grand regret la visite guidée que celui tenait tant à faire : explorer les vestiges de l’ère de l’Âge de Bronze et traverser le carrefour des druides jusqu’à la ville de Châteauroux. Nous prîmes une petite heure pour dîner puis, après avoir avalé deux grands bols de café au lait, je me dis que la visite pourrait être enrichissante et que j’aurais par la suite, tout le temps nécessaire pour me reposer une fois arrivé à Châteauroux.
La visite guidée s’avéra en effet très instructive alors que deux archéologues établis dans la région nous transmettaient une foule de renseignements sur l’époque à laquelle ces menhirs avaient été érigés. Ceux-ci nous firent pénétrer au cœur de la forêt de Châteauroux et nous prîmes un des chemins à partir du carrefour des druides pour nous enfoncer encore plus loin dans la forêt et y découvrir un ancien lieu de culte datant de l’Âge de bronze. Après quelques explications fort intéressantes, les archéologues proposèrent une petite pause question que tous puissent grignoter un peu avant de reprendre la route vers le château de Beauregard. Assis au cœur de cette dense forêt de chênes, accoté contre un tronc d’arbre, un peu en retrait du groupe, je terminais une moitié de sandwich qu’il me restait lorsque je me sentis pour la seconde fois depuis mon départ de Londres entrer dans un état d’exaltation. Tout comme il m’avait été donné de ressentir sur le HMS Victory, je reconnaissais chaque arbre, chaque sentier, chaque rocher qui se dessinaient au loin dans mon champ de vision. Encore une fois, des vagues de bien-être intense irradiaient mon échine, la parcourant jusqu’à mon crâne se transformant dans ma mémoire en images appartenant au passé, alors que mes oreilles se mirent soudainement à bourdonner avec une telle intensité que je n’arrivais plus à entendre les rires ni les propos de mes compagnons de pèlerinage.
Je fermai les yeux quelques instants afin de m’enivrer de ces sensations bienfaisantes. Lorsque je les ouvris à nouveau, je me trouvai accueilli par une horde d’hommes austères, tous vêtus de tuniques de lin blanches. Ceux-ci me jaugeaient d’un regard sévère, me laissant clairement voir que je n’avais pas affaire là. Lorsque l’un d’entre eux, dont la barbe très blanche lui pendait jusqu’au torse, se mit à parler, je fus surpris d’entendre une langue étrangère dont les tonalités ressemblaient beaucoup au gaélique écossais – dont ma mère avait usage par le passé pour pousser des jurons sans que je puisse en comprendre un mot – mais je fus encore plus sidéré lorsque je réalisai que je comprenais parfaitement leur dialecte et, qu’en plus, je le parlais avec fort d’aisance.
« – Celtillos, tu sais que ton clan n’est pas le bienvenu sur les terres druidiques de Deols. Si tu souhaites faire du commerce, va à la ville et fais ta besogne mais ne viens surtout pas nous provoquer sur notre propre terrain si tu tiens à préserver la paix. », me dit le grand homme courroucé.
Je me levai nonchalamment, dénotant volontairement de la condescendance envers le groupe de druide, et, regardant celui qui semblait être le chef droit dans les yeux, j’agrippai le petit bras chétif d’un enfant qui se tenait assis dans l’herbe à mes côté, le forçant par le fait même à se lever. L’enfant en question devait avoir tout juste huit ans : très petit, à l’ossature fine, ses cheveux mi-longs d’un blond pâle surplombant un regard vert émeraude, grommela lourdement alors qu’il était tiré de sa sieste de l’après-midi mais finit par se lever promptement, réajustant ses vêtements nerveusement, à la vue des druides.
« -Cilderick, » l’interpellai-je d’un ton hautain, « reconnais-tu cet enfant ?
- Je n’ai jamais entendu parler d’une battue en Deols pour retrouver un gamin perdu… Pourquoi devrais-je le connaître ?
- Regarde bien », insistai-je prenant fermement le menton de l’enfant, « observe ses traits : ne te rappellent-ils pas quelqu’un ? N’a-t-il pas des air de ta fille ?
- Ainsi donc, mon Ignès t’aurait affublé d’une belle paire de cornes et tu viens ici m’en demander réparation ? Sache que je ne me porte pas garant des ardeurs de ma fille, tout comme ton père ne se porterait pas plus garant d’ailleurs de ton manque de savoir faire avec les femmes. Et puis, à bien le regarder, je trouve que ce petit bâtard te ressemble beaucoup. Il a certes la même arrogance que toi sous ses traits angéliques.
- Franchement ! Je sais très bien qu’il est de moi ce mioche ! », lui répondit-je insulté par la remarque. « Je viens te le confier à la demande de sa mère. Comme elle a tout appris par tes bons soins, elle croit que tu sauras en tirer quelque chose. Celle-ci atteste que notre petit dernier ici présent deviendrait un jour le prochain chef après moi et qu’il saurait sceller un pacte avec les autres clans pour vaincre les romains. J’ai beau lui expliquer qu’en politique, les prédictions d’oracles ne peuvent être aussi exactes que pour la météo, rien n’y fait, Ignès n’en démords pas moins. Elle me harcèle depuis des semaines et désormais me tient par les bourses. Si je veux encore jouir d’une vie conjugale saine, l’enfant doit faire sa formation militaire. Bien entendu, je vous dédommagerais pour la peine. »
Cilderick pris le visage de l’enfant entre ses doigts ridés et l’observa longuement, lui ouvrant la bouche afin d’examiner sa dentition, tentant ensuite d’examiner ses oreilles et ses tympans puis, étira ses paupières afin d’en observer le blanc des yeux. Il fouilla sa chevelure à la recherche de parasites et de problèmes de cuir chevelu puis, fermement, celui-ci passa ses mains sur les épaules et les bras de l’enfant, enserrant ses os afin d’en évaluer la robustesse. Tout au long de l’examen, l’enfant avait son regard vert fixé sur le visage du vieil homme. Après un court moment, le druide, fort mal à l’aise de voir un enfant le dévisager avec autant d’intensité, m’interpella à nouveau.
« – Je te félicite Celtillos, tu produis de bons rejetons – mais la contribution de ma fille n’est certes pas à négliger dans cette affaire – toutefois, il est hors de question que cet enfant devienne chef un jour. Ses os sont trop petits et sa musculature trop délicate comme celle d’Ignès. Il pourrait devenir un bon marchand, un herboriste, un barde, même trousseur de jupons à en croire ses traits harmonieux mais un combattant et un décideur ? Soyons sérieux ! Il se casserait tous les os du corps à la moindre chute à cheval – il mourrait au champ de bataille cet enfant – sans compter qu’un chef aussi délicat de corps n’intime en rien respect et obéissance de ses sujets.
- Depuis quand un os brisé mène-t-il au trépas grand-père ? », l’interrompit subitement le gamin d’un air incrédule et moqueur. « Ne sais-tu pas que les hommes de guerres que le peuple craint le plus sont ceux qui savent les surprendre par leurs apparences trompeuses ? »
Cilderick estomaqué et offusqué dévisageait l’enfant ne sachant quoi répondre. Je retins tu mieux que je pus mon envie de rire mais Cilderick eut tôt fait de s’en apercevoir.
« – Quel est ton nom, enfant ? », demanda-t-il reprenant ses esprits.
« – Ma mère m’a dénommé Cingétos, grand-père. Ce qui signifie le cavalier des cieux
- Je sais ce que veut dire Cingétos, enfant ! », coupa le druide exaspéré. « Premièrement, je ne t’ai jamais autorisé l’usage d’autant de familiarité à mon égard. Ce n’est pas avec cette attitude insolente que tu sauras négocier ta cause en ta faveur.
- Je ne crois pas avoir à négocier quoi que ce soit avec eux dont je partage un lien de sang si étroit… Étant donné la situation, je suis malgré vous en position de force ici : vous me devez éducation par respect, si ce n’est par affection filiale, envers ma mère.
- Je vois qu’Ignès t’a déjà beaucoup appris. Toutefois, ton père a mis trop de leste sur les bonnes manières, mais pourquoi en serais-je surpris ? Il n’en connaît même pas la signification lui-même. Sache qu’un enfant ne peut être en position de force devant ses aïeuls : il leur doit la vie, ne l’oublie pas petit insolent.
- Vraiment ? Je ne crois pas vous devoir quoi que ce soit… Vous n’êtes pas celui qui a dû m’extirper du corps de ma mère alors que j’arrivais en ce monde avec grand peine. Vous n’êtes pas, non plus, celui qui m’avez porté en son sein pendant ces longs mois d’hiver, ni celui qui avez si hardiment souhaité ma venue et que je sois fait fils. C’est à ceux-là que ma vie se retrouve en dette et personne d’autre. Toutefois, si vous acceptez d’honorer la requête de ma mère et de me former adéquatement, je deviendrai votre obligé. Vous aurez toute ma reconnaissance ainsi que celle du dieu Belenos. »
Au même moment, les yeux de mon fils changèrent subitement de couleur, prenant une teinte de brume bleutée, telle les brouillards matinaux que l’on peut observer parfois très tôt autour de grands lacs. Cilderick, stupéfait, me jeta un regard inquiet. Après un moment de silence il déglutit et m’adressa la parole.
« – Depuis quand sais-tu que ton fils est oracle ? Pourquoi ne me l’as-tu pas dit ? Sais-tu que c’est sacrilège de faire un oracle mâle ? Ma fille savait qu’elle devait produire une fille pour cette naissance et elle t’a tout de même enjoint de briser la règle ! »
Le ton avait monté et je pouvais sentir la panique dans la voix de Cilderick.
« – Rassure-toi grand-père, ma mère n’a enfreint aucune règle. Je ne suis pas oracle. », dit calmement l’enfant.
« – L’enfant dit vrai. Il ne prédit pas l’avenir et n’a pas la connaissance du monde entre ses mains. Toutefois, j’admets que mon fils a été touché d’un don divin. Belenos l’aime tant qu’ils ont une relation fort privilégiée ensemble : ils se parlent continuellement. Alors que, au sein de notre petite famille, nous considérons tous ces capacités comme un grand présent des cieux, plusieurs de mes sujets ne semblent pas de cet avis. De ce fait, aucun druide de mon clan ne l’éduquera convenablement, et ce, à mon grand regret. Cilderick, toi qui n’as jamais craint les pouvoirs de ta fille, toi qui as toujours cru en ses prédictions, prendras-tu Cingétos sous ton aile ? », lui demandai-je poliment, tentant de le convaincre par une autre tactique : celle de ses croyances.
Le druide considéra mon fils un long moment. Je pouvais discerner une pointe d’incrédulité mêlé à de la crainte. Visiblement, il n’avait jamais vu ce phénomène se produire auparavant. Après ce temps de réflexion, il ajouta enfin : « Es-tu présentement sous ses ordres, enfant ?
- Bien entendu ! Belenos est continuellement avec moi mais ses interventions auprès de moi se font en temps et lieu. Vous ne devriez pas avoir peur de la présence de Belenos parmi nous, grand-père. Qu’il se manifeste par la voix d’un enfant ou par de simples pierres posées sur votre chemin de vie, il n’en reste pas moins que sa présence à nos côtés est fidèle et continuelle. Les druides de Gergovie ont peur de leur propre ombre et c’est pour ça qu’ils craignent les manifestations de mon dieu.
- Comme ça, Belenos est ton maître… Que t’a-t-il enseigné jusqu’à présent ?
- Oh ! Beaucoup de choses. Dernièrement, il m’a dit de venir vers vous et que vous accepteriez de m’enseigner l’art de la guerre. Qu’une fois l’élève ayant surpassé le maître, les Gallisenae de la forêt de Sessiacum m’accueilleraient pour parfaire certaines connaissances.
- Si tout ceci est la volonté de Belenos lui-même, dis-moi Cingétos, comment comptes-tu déjouer la menace constante qui te suivra comme ton ombre pendant toutes ces années ? Les légions romaines ne seront pas tendres s’ils apprennent qu’un enfant Gaulois a la faveur de son dieu pour mettre fin à leurs plans de conquête. Sans compter les autres rois gaulois et celtes qui n’apprécieront guère de devoir partager leur pouvoir avec quelqu’un comme toi. Une dague se dissimule facilement et un poison est très facile à asperger dans un repas…
- Belenos m’enjoint de remettre ma vie et mon destin entre ses mains, et ce, en toute confiance ; c’est ce que je compte faire. Il croit en mon potentiel alors je me dois aussi de croire qu’il saura pourvoir à mes besoins et me protéger jusqu’à ce que mon heure sonne.
- T’a-t-il dit quand celle-ci arrivera ?
- Non…
- Ha ! », coupa le druide, croyant qu’il avait su déjouer l’enfant.
« – Mais, je n’ai pas à l’apprendre maintenant non plus. Belenos ne me devra cette faveur que lorsque j’aurai accompli son œuvre. Chaque chose en son temps grand-mère. De plus, tel que l’a spécifié mon père, je ne suis pas oracle et ne le serai jamais. Mon but n’est pas que la connaissance du Monde se dévoile à mes yeux mais bien d’alléger le poids des gaulois : prendre cette guerre sur mes épaules et y mettre un point final.
- Pourquoi te cacherait-il des choses alors, s’il veut tant que tu exécute son œuvre en toute confiance ?
- Remettriez-vous votre vie entre les mains d’un dieu si vous saviez déjà que vous alliez être exécuté ou pire, torturé, démembré vivant pour sa cause ? Je vous sais courageux et sage mais certainement pas idiot grand-père ! »
Le vieil homme pensa un long moment puis acquiesça à ma grande surprise : « J’imagine qu’en effet, ça tiendrait soit de l’insouciance ou du suicide
- Ainsi donc, vous comprenez sa volonté. Le courage que je dois acquérir c’est celui d’accomplir une destinée sans en connaître la finalité. Ma confiance réside en le fait que si ce dieu m’aimait tant qu’il a décidé d’offrir ma naissance en cadeau à mon clan, ce même jour où tous le fêtaient, c’est qu’il doit avoir un fort bienheureux dessein pour la Gaule. Peut-être ne verrai-je jamais l’avènement de mon vivant mais franchement, cela m’importe peu. Vous savez, aujourd’hui je n’ai que ma voix pour vous prouver ma valeur ; en effet, je n’ai absolument rien accompli de grandiose… Je ne semble peut-être pas bien résistant à première vue mais dites-vous que si j’ai survécu aux couches de ma mère, qui s’annonçaient à tous points de vue fatales, peut-être que Belenos m’a pourvu d’une force suffisante pour surpasser de plus grandes épreuves encore. »
Un murmure se fit alors entendre parmi les druides qui étaient restés silencieux depuis le début de cette joute verbale. Le groupe s’écarta soudain et je vis s’avancer un autre druide à forte stature, qui ne semblait guère avoir apprécié le discours de mon fils. Celui-ci l’interpella d’ailleurs avec toute la condescendance du monde.
« – Fils de Celtillos, affronte-moi ou quitte cette forêt sur le champ, impie ! Si tu me bats, alors tu auras prouvé que Belenos est bel et bien avec toi et je t’appellerai maître. Par contre, si je gagne, ça ne sera que la preuve de ton imagination fertile et des vaines tentatives haineuses et acharnées de ton père à notre égard. »
Sur ces mots, le druide lança une longue canne de combat qui atterrit aux pieds de Cingétos. Le petit prit le bâton, qui faisait bien deux fois sa hauteur, et s’avança courageusement vers son adversaire. À le vue de mon petit garçon qui tenait l’arme avec autant d’assurance, j’en fus gonflé de fierté : j’avais bien fait de lui apprendre quelques rudiments de combats, malgré son jeune âge.
Cingétos exécuta une révérence respectueuse devant son adversaire. L’autre lui asséna un dur coup sur la tête, s’exécutant avec une vitesse remarquable. Je voulu intervenir, insulté, en entendant un des druides attribuer le point mais je n’eus pas le temps.
« – Sur un champ de bataille, il n’y a pas de place aux révérences, ni aux prières, ni pour quoi que ce soit d’autre d’ailleurs. Ton adversaire ne te donnera pas ce genre de respect non plus… Alors pourquoi lui donner une occasion en or de te tuer ? » Dit le druide amuser.
Mon fils ne répondit pas et se mit en garde. Le druide contempla la position de mon fils avec un peu d’admiration dans le regard mais n’eut pas le temps de la commenter puisque, profitant de ce moment d’inattention, Cingétos en avait profité pour lui écraser les orteils du bout de son long bâton. Le druide grogna de douleur mais se ressaisit très rapidement, attaquant sans ménagement le petit. L’enfant esquiva d’une petite roulade un coup qui lui visait la tête pour ensuite envoyer son arme dans les côtés de l’homme. En entendant un druide approuver ces deux points d’affilée, mon petit tenta une manœuvre téméraire dans un moment d’orgueil et de fierté. Le druide para aisément dans un calme stoïque qui lui était propre. Il répliqua à l’aide d’une manœuvre de son cru mais mon fils, l’ayant anticipé para le coup une fois de plus, à ma grande surprise. Le combat devenait de plus en plus intéressant. Tous les yeux étaient rivés sur ce petit garçon de huit ans, agile comme un chat qui semblait se trouver partout à la fois. Plus mon fils bondissait, parant et répliquant avec une finesse assez surprenante pour un enfant de son âge, plus l’adversaire s’essoufflait, perdant ainsi de son énergie. Il n’avait décidément plus la forme de ses vingt ans ! Mais, tout à coup, alors que mon fils tentait une nouvelle technique empruntée de son adversaire, l’autre para et lui asséna un coup au visage si fort que le bâton se cassa et qu’une éclisse vient se loger près de la paupière supérieure de Cingétos.
Mon fils tomba sur le dos alors que le druide le tint en joue, la pointe de son bâton menaçant sa jugulaire. « Tu vois, petit, ton imagination et ta verve ne feront jamais de toi le chef que ton père semble tant te promettre. Que celui-ci te trouve un autre vocation que celle d’oiseau de malheur. », dit-il avec toute l’arrogance dont il était capable malgré la sueur qui perlait sur son visage. Visiblement, l’enfant lui avait donné beaucoup de mal à retorde.
« – Je ne vous ai pas affronté pour défendre mon honneur ou mes dires et je ne le ferai jamais. Non plus pour être appelé maître. Ne m’attribuez pas vos insinuations malsaines druide ! Je vous ai combattu dans l’unique but d’apprendre de vous et je vous remercie de la leçon. Toutefois, je ne crois pas que c’est à vous que je doive remettre le sort de mon éducation entre les mains. Seul votre chef, mon grand-père a droit d’accorder ou de refuser l’enseignement que ma mère lui a demandé pour moi. Qu’il parle lui-même puisqu’il nous a prouvés à tous qu’il en a les capacités. », répliqua calmement mon enfant, le regard fixé sur son adversaire.
Je n’avais pas vraiment porté attention à la réplique de Cingétos : mon sang faisait mille et un tours dans mes veines à la vue de cette mauvaise blessure qui était en train de vider mon enfant de ses fluides. J’aurais voulu me ruer vers lui, le prendre dans mes bras et soigner moi-même cette plaie qui risquait à tout moment de s’infecter et de lui faire perdre définitivement son œil. Toutefois, mon enfant ne semblait pas porter attention à sa blessure. Menacé de mort par cette pointe de bois contre sa toute petite gorge, celui-ci semblait tranquille, maître de lui-même, ne démontrant pas la moindre trace d’inquiétude ou d’une quelconque souffrance.
Un silence de mort était tombé et mon fils attendait le verdict de son grand-père tout en fixant son adversaire droit dans les yeux. Le druide laissa tomber son bâton au sol et se détourna du petit. Cingétos était désormais redevenu le gamin insignifiant qui avait violeur leur territoire sacré et il était clair que personne ne lui attribuerait une quelconque importance désormais. Je coupai donc court à cette humiliation et m’approchai de mon fils, lui tendant une main secourable.
« – Fils, viens, » lui ordonnai-je doucement. « Il est inutile de rester ici plus longtemps. On te trouvera bien un autre maître qui saura voir la vérité en toi et non baser son jugement sur de anciennes querelles. », lui dis-je pour le réconforter.
Mon fils attrapa mon bras et se leva d’un bond. Étrangement, il ne semblait nullement désappointé. Je pris doucement son visage entre mes mains et entrepris d’examiner sa blessure. Fort heureusement, l’éclisse n’avait pas déchiré les chairs très profondément et n’avait pénétré qu’à la hauteur du sourcil. Je pus aisément la lui retirer du bout de mes ongles. Alors que nous entreprîmes de quitter la forêt, mon fils se retourna vers son grand-père une dernière fois.
« – Dis-moi, comment le soldat qui perd sa route en forêt continue-t-il de prêcher qu’il est dans la bonne direction ? Comment réussi-t-il à garder la confiance de ses compagnons d’armes ? », demanda soudainement mon fils à son grand-père.
Cilderick le regarda interdit, ne sachant que répondre. Puis, reprenant ses sens il s’approcha de Cingétos.
« – Comment as-tu su ? Comment peux-tu ?… Ta mère ?
- Tu connais déjà la réponse grand-père. », répondit mon fils, s’en retournant d’une petite démarche nonchalante.
« – Arrête… », objecta Cilderick. « C’est d’accord… Je le prends, Celtillos. J’accepte l’enfant dans la commune pour une durée d’un an.
- Ça devra être plus… » Insista le petit.
« – Un an j’ai dit ! », coupa sec le druide rouge de colère. « Si tu survis et si tu apprends bien on verra alors ce qui sera possible de faire de toi. Mais ne te fais pas d’illusions, je ne te serai pas aussi clément que Sabinus contre qui tu as combattu. Il y a peu de chances que tu survives à l’hiver aride que les guêpes nous annoncent, et ce, même en notre compagnie. Néanmoins comme tu sembles capable de faire fi des convenances et de la douleur tu sauras peut-être ignorer le froid et les blizzards. Comme cette année sera consacrée à la discipline, je te conseille de commencer maintenant en cessant de m’appeler grand-père. Pour toi, comme pour tous les autres, ce sera maître. Commence aussi par apprendre quelle est ta place : comme tu es la dernière bouche arrivée, tu seras le dernier à manger aux repas. Si tu te trouves en position défavorable, ou si tu nous donnes du fil à retordre, tu devras alors assumer les pires tours de garde, seul, une fois la nuit tombée. Comme ton arrivée diminue les rations quotidiennes de tous, ne t’imagines pas recevoir des acclamations de bienvenue et personne n’assurera tes arrières non plus. Je n’écrirai pas à ta famille pour leur donner des nouvelles de toi. Tu devras le faire seul et trouver des gens de confiance pour leur transmettre tes messages, puisque nous ne serons pas tes messagers. Si, par ta langue bien pendante tu attires vers nous des clans ennemis, ou pire, des légions romaines, nous t’abandonnerons à ton triste sort si l’un d’entre-nous ne résiste pas à la tentation de t’ouvrir lui-même la gorge. Me suis-je bien fait comprendre, fils de Celtillos ? »
Mon fils acquiesça fièrement de la tête et se dirigea vers son nouveau maître alors que le cercle de druides se referma autour de lui.
Je savais dès lors que ce serait la dernière fois qu’il m’était donné de voir mon fils. S’il survivait à cette épreuve, je le reverrais alors à l’âge adulte mais pas avant. Je me retournai sans dire un mot, le cœur dans les bottines, me dirigeant vers la sortie de la forêt alors que des images de passé venaient hanter ma mémoire.
Je revoyais sa mère, une belle pucelle qui marchandait son savoir dans la ville de Deols alors que j’étais venu y faire commerce. Je n’avais pu résister à l’envie de me faire lire les runes par cette magnifique jeune femme qui faisait la fierté de son père. Durant cette séance de divination, nous étions tombés éperdument amoureux l’un de l’autre : un coup de foudre tel que je n’en avais jamais connu auparavant. Sur plusieurs mois d’été, je m’étais déplacé de Gergovie à Deols pour lui faire une cour respectueuse. Je savais que Cilderick avait d’autres projets pour son Ignès mais sincèrement, nous nous en fichions. Je revoyais cet été chaud, où l’ont s’était donnés rendez-vous, à l’orée de ce même bois. Elle avait accepté de se donner à moi et s’était arrangée pour officialiser notre union par le biais d’un druide d’un autre clan. Lorsque j’étais arrivé sur les lieux, j’avais surpris Ignès en train de se faire sauvagement violer par un centurion romain. Le supposé druide de confiance avait vendu l’information à un centurion qui avait remarqué la grande beauté de la jeune pucelle. Bien que j’eus tué et caché le corps du centurion, le mal était fait. Ignès était condamnée à en conserver un souvenir qui prenait tranquillement forme en son sein. Devant la colère de son père, qui réprimait l’envie d’exécuter sa propre fille, j’avais pis sur moi l’outrage attestant que l’enfant était de moi. Au grand désarroi de Cilderick, Ignès et moi furent mariés en Gergovie et notre premier fils naquit quelques mois plus tard. Un fils que, malgré tout, sa mère et moi aimions profondément.
Je me remémorais ensuite ce jour où un ancien druide de Cilderick vint demander asile en Gergovie. Il avait appris que le vieux druide avait été auparavant un grand guerrier celte et qu’ayant perdu son chemin en hiver, dans la forêt de Broualan, il avait demandé à ses hommes de le suivre malgré tout, disant aveuglé par l’orgueil, qu’il connaissait son chemin. Tous les membres de sa compagnie furent tués par le froids et le manque de vivres. À la lumière du passé tortueux de Cilderick, le jeune druide n’avait plus du tout confiance en son maître. J’avais accepté de lui offrir asile pour l’hiver et gardai pour moi ce lourd secret. Le jeune druide finit par mourir du scorbut quelques mois plus tard. Ce même secret, il l’emporta avec lui dans son sépulcre et, malgré tout, Cingétos en connaissait étrangement la nature aujourd’hui. Pourtant, je savais qu’Ignès n’en avait jamais eu vent et que le jeune druide n’avait jamais ébruité la chose davantage puisque les événements de la vie en avaient même effacé temporairement le souvenir : la naissance de mes cinq filles puis, celle de Cingétos.
Tout en marchant, les images de la naissance de mon petit dernier me revirent en mémoire : cette nuit de festivités qui s’annonçait belle et mon Ignès qui ressentit à la tombée de la nuit les premières douleurs de l’enfantement. Alors que tous mes sujets étaient attablés autour d’un grand banquet, je me tenais au chevet de ma femme, essayant de lui venir en aide en attendant que le druide et l’accoucheuse daignent se présenter chez moi. Je me rappelais la lenteur de l’enfantement, les forces qui, peu à peu quittaient Ignès ; je savais qu’il y avait quelque chose d’anormal et mon instinct me disait que ma femme et ce petit rejeton étaient en grand danger. J’essayais de capter l’attention de mon épouse mais je la savais déjà loin, au seuil du trépas. Ne pouvant plus attendre, je plongeais mes mains entre ses cuisses, au creux de sa féminité et en sorti la petite chose qui était restée coincée avec toute la douceur du monde. Ignès poussa un hurlement de douleur qui me fit presque échapper l’enfant, sans compter le sang qui coulait entre ses cuisses. Je venais de la déchirer involontairement en essayer de sortir le bébé. Mon cœur s’arrêta de battre en voyant le cordon ombilical enroulé autour du cou de mon petit garçon. Ne faisant ni une ni deux, je pris ma dague et le trancha net, dégageant ensuite sa petite gorge pour le laisser respirer. Ne sachant trop que faire, je le pris par ses jambes frêles et lui administrai une petite tape sur les fesses alors qu’il avait la tête en bas. Alors que son cri de vie se faisait entendre, je posai mes yeux sur ma femme qui avait repris connaissance et poussait une dernière fois afin d’expulser les suites puis, retombait sur la paille, épuisée. Je nettoyai le bébé qui hurlait et tremblait de faim puis, le posai sur le sein de mon Ignès, espérant qu’elle ait assez de forces résiduelles pour le nourrir. Alors que le druide et l’accoucheuse arrivaient enfin, ma femme n’avait toujours pas repris connaissance et le petit continuait ses cris stridents. La grosse bonne femme, qui elle-même sortait il y avait à peine une semaine des couches, dégrafait déjà son corsage pour servir de nourrice temporaire, le temps que la mère revienne à elle. Sans ménagement, le druide me chassa de ma demeure en sortant ses outils de couture. Il avait vu la déchirure et savait qu’il devait agir très vite avant que la plaie ne s’infecte.
En sortant du bois, il faisait nuit et je me rappelais que le soir de la venue de mon Cingétos, j’avais passé une partie de la veillée à fêter avec les paysans, sentant le besoin de laisser sortir la pression…
Emmêlé dans mes souvenirs qui se chevauchaient les uns les autres, mon esprit coupa nette cette vision et fit un bond dans le temps. Je me rendis compte que le saut n’avait été que d’une dizaine d’années tout au plus. Par un beau jour de mai, je faisais ma petite visite de courtoisie sur mes terres de Gergovie. Je marchais paisiblement sur un petit chemin de terre, admirant ces beaux volcans éteints depuis longtemps faisant étalage devant moi de leur beauté verdoyante ; certains cultivateurs cessaient leur travail pour me saluer poliment, les femmes affairées à l’étendage exécutaient une petite révérence avant de retourner à leurs draps mouillés alors que leurs enfants tous joyeux, me faisaient de grands signes en courant à mes côtés. C’est alors que, je vis cavaler au loin dans ma direction un de mes hommes que je savais gardien du fort. Intrigué, j’accélérai le pas en sa direction. À ma hauteur, il me lança hors d’alène : « Celtillos, vite, votre aîné !
- Quoi mon aîné ? », lui demandai-je sur un ton bourru. J’avais horreur qu’on coupe court à mes promenades matinales.
« – Il vient de s’engager dans un duel à mort avec un visiteur venu du Nord qui nous demandait asile. Venez vite ! Il risque sa vie pour une stupide histoire d’espionnage à la bretonne ! », me dit-il avant de faire demi-tour et repartir au galop.
Malgré mon âge avancé, je fis ni une ni deux et je courus derrière le garde souhaitant arriver avant que le sort ne fut joué pour mon fils. À ma grande surprise, je m’entendis penser : « J’ai déjà perdu un enfant à cause d’une prophétie, je ne vais certainement pas perdre mon aîné ! »
En arrivant au fort, j’entendais déjà mes sujets pousser des cris gutturaux d’encouragement à mon fils et des insultes colorées à l’adversaire. Je connaissais les mœurs des combattants gaulois et je savais qu’à entendre le nombre d’insultes, visant à faire perdre le sang froid à l’ennemi, le combat allait s’avérer sanglant et sans merci. Je poussai la grande porte menant à la salle commune et montai quatre à quatre les marches menant à mon piédestal. Si je voulais intervenir avec efficacité, il me fallait être assez grand pour capter l’attention de tous ces barbares assoiffés de sang qui me servaient d’hommes de main, gardiens, armée et de sujets de moindre importance. Mais, en arrivant au sommet, je me trouvai sans voix devant le spectacle qui s’offrait à mes yeux et je ne pus intervenir à temps.
Un jeune homme maigrichon d’environs 17 ans, assez petit pour son âge, ses cheveux blonds noués en nattes derrières sa nuque, arborant un léger collier de jeune barbe, entretenue à la manière des druides apprentis, l’œil coquin d’un vert émeraude faisait face à mon grand gaillard d’aîné qui lui, s’affichait de toute sa grandeur et de ses trente-cinq ans, le regard noir intense, autant au figuré qu’au littéraire, sous une chevelure très brune et la peau olive, typique ses gênes romains. En temps normal, je ne me serais pas inquiété pour la vie de mon aîné face à un tel adversaire mais à cet instant précis, j’étais tétanisé par la peur de voir l’un ou l’autre mourir. La raison était que, bien qu’il y avait dix ans que je n’avais pas vu ce jeune druide, je savais qui il était précisément ; ce qui m’en fit perdre la voix. Cet enfant, que j’avais cru perdu et mort par un hiver terrible il y avait déjà tant d’années se trouvait devant moi, affrontant son propre frère dans un combat à l’épée courte qui pourrait s’avérer fatal, pour l’un ou l’autre, voire même les deux adversaires. Pourtant, s’ils savaient…
Le combat débuta par une attaque puissante de mon aîné, si puissante qu’elle aurait pu terrasser n’importe quel adversaire, mais le jeune druide para aisément ayant anticipé le coup. Le garçon, à peine sorti de l’adolescence, était agile comme un chat et sur de lui, se contentant d’esquiver et de désarmer son adversaire. Il devenait de plus en plus évident que ce duel n’allait pas durer longtemps. Très vite, le druide prit le contrôle de la situation alors que mon aîné s’épuisait à la tâche. L’adversaire lui fit alors perdre pied et épée, mettant un terme au duel. Toutefois, mon aîné ne l’entendait pas ainsi : il sortit sa dague de son fourreau et tenta de poignarder à mort le druide, qui avait, par chance, prédit son geste. Dans une manœuvre que je n’avais encore jamais vue, il désarma son assassin et l’immobilisa fermement au sol, son épée courte contre sa gorge et la dague déjà lancée au loin.
Affolé, je criai d’une voix forte : « Druide, laisse tomber ton arme, ce combat est terminé, épargne la vie de mon fils même si son geste le déshonore.
- Heureux de te l’entendre dire Celtillos… Crois-tu vraiment que j’oserais attenter à la vie de cet homme alors que le même sang coule dans nos veines ? », me répondit-il avec un petit regard moqueur, sans malice qui me rassurait sur ses intentions.
Malgré l’arrogance naturelle dans la voix du druide, je savais que les années n’avaient pas changé ce fils et que sa grande âme était restée la même. Descendant de mon piédestal, j’avançai à vive allure vers lui, me frayant un chemin parmi la foule, alors que rempli d’émoi, je n’avais qu’une seule envie : le serrer dans mes bras.
« – Non père ! », me cria mon aîné. « Ne t’approche pas !, c’est un celte des terres du Nord, un Breton arrivé en éclaireur de la part de Rome pour nous envahir ! Ne sais-tu pas que les bretons ont déclaré forfait il y a une semaine ? Si nous l’accueillons, ce sera la fin pour notre cité !
- Assez ! », lui criai-je exaspéré par sa trop grande méfiance sans fondements. « Ne reconnais-tu pas le frère que tu as tenu si souvent dans tes bras ? C’est Cingétos, celui dont on pleure la mort depuis dix ans : ton frère nous est revenu sain et sauf et tout ce que tu trouves à faire c’est l’éventrer comme un vulgaire espion !
- Mais, s’il se faisait passer pour lui ? Il serait très facile de prendre le nom d’un défunt… Surtout que lorsque je l’ai vu pour la toute dernière fois, il n’était qu’un gamin ! Et, user de votre jugement père ! Ce petit frère n’aurait jamais pu me terrasser ainsi : il était trop frêle !
- Ah ? », s’enquit le druide moqueur. « Parce que remporter un combat ne dépend que des muscles et de la force de frape ? T’ai-je porté un seul coup de mon épée, frère ? Pourtant je t’ai désarmé facilement… Apprends que pour gagner un combat il faut beaucoup plus que de simples muscles : il te faut user d’intelligence et de foi. »
Alors qu’il prononçait ce dernier mot, ses grands yeux verts prirent les tons de brume bleutée, phénomène particulier à l’enfant que j’avais perdu jadis. Je vis mon aîné, estomaqué, le dévisager haletant ne sachant plus que penser.
Cingétos laissa tomber son arme sur le sol et tendit un bras secourable à Armagorix, dont les larmes se mirent à couler sur ses joues par tant d’émotion. Les deux frères se serrèrent dans leurs bras, heureux comme jamais alors que mon grand gaillard regardait son petit frère de plus près ; l’embrassant sur le front, les tempes et la tête, pleurant de joie. Je m’élançai vers eux, ces deux fils, mes deux joyaux, les serrant contre mon cœur et bénissant Bélénos de nous avoir de nouveaux réunis après une si longue absence. J’entendais les cris de joie de mes sujets mais n’y portais pas attention. L’enfant que j’avais cru perdu par un blizzard d’hiver en forêt de Deols m’était redonné en ce beau jour de Beltaine. C’est en regardant de plus près ce visage, ce jeune garçon qui avait tant changé en dix années, que je réalisai quel jour nous étions. « Mais… C’est vrai… Tu as 17 ans aujourd’hui ! », lui dis-je stupéfait, riant de ma vieille mémoire.
Cingétos pouffa de rire alors que de grosses larmes coulaient sur ses joues. Reprenant mes esprits, j’ordonnai à tous qu’on préparât un grand banquet en l’honneur du retour de mon petit dernier. Alors que je venais d’annoncer jour de festivités, je sentis une douce main s’appuyer contre mon dos. Je me retournai et la vis : ma belle licorne aux cheveux blancs maculés, appuyée sur une canne, pleurait de joie alors qu’elle regardait vers l’infini ; ses yeux verts recouverts de cataractes l’ayant depuis belle lurette rendue aveugle. Mes sujets se mirent à murmurer inquiets que l’oracle était enfin sortie de sa réclusion. Je guidai Ignès dans les bras de Cingétos. Silencieusement, elle passa ses mains sur le visage du jeune homme, le détaillant au toucher puis, coupant net le silence, elle lui administra une claque au visage, si forte qu’elle aurait pu lui dévisser la tête. Ignès et Cingétos pouffèrent de rire, mêlant sanglots et fous-rires se serrant dans leurs bras. « Je savais que tu me reviendrais », finit-elle par dire après un long moment. Puis, elle ajouta : « Mais, par Belenos, qu’est-ce qui t’a pris de me faire subir pareille épreuve ?
- Mère, quand cesseras-tu de blasphémer ? », s’exaspéra Cingétos sur un petit ton moqueur.
Alors qu’Armagorix serrait à la fois Cingétos et Ignès dans ses bras, je les reconnus : cet aîné n’était nul autre que Tim et le jeune druide, Jérôme, bien que totalement différents physiquement de leurs aspects présents. Toutefois, la lueur au fond de leurs regards ne trompait pas. Dans cette vision mystique de mon passé, ils étaient bien mes fils.
Je ne sus pas combien de temps j’avais dormi mais ce fut la douce voix de Jeanne qui m’extirpa de mon sommeil de plomb. Il faisait déjà plus frais et tous étaient prêts pour le grand départ. Celle-ci me regardait d’un air inquiet, se demandant si j’avais besoin d’assistance. Je me relevai avec peine, réalisant que le tronc d’arbre contre lequel j’avais fait le roupillon n’avait pas été aussi confortable qu’escompté. Sans dire un mot, nous nous remirent tous en marche en direction de Châteauroux.
Ce soir, au gîte, Jérôme et Tim mangèrent et parlèrent peu. En croisant le regard de Jérôme, je réalisai que celui-ci avait lui aussi vécu une expérience mystique lors de cette petite visite et qu’il en était ébranlé. Alors que nos regards se croisaient, celui-ci esquissa un petit sourire, le regard luisant et ému, presque troublé, puis, s’esquiva rapidement et alla se coucher.
C’est alors que je passais vers la salle de bain des hommes, pour faire ma toilette, que j’entendis Jeanne sangloter dans le dortoir des femmes. Je cognai trois coups mais sans réponse. Inquiet, je poussai la porte et m’avançai vers elle, l’interpellant afin qu’elle ne sursaute pas.
« – Jeanne, qu’est-ce qui se passe ? », lui demandai-je inquiet.
Celle-ci s’assit sur son matelas dans un état de découragement profond. « J’en ai assez… Assez de tout ce qui m’arrive sur ce chemin… J’en ai ma claque… J’ai envie de rentrer chez moi et de tout laisser tomber… Je n’arrive même plus à dessiner ! », me dit-elle dans un soupir de dégoût.
« – Il faut vous laisser du temps… Ce n’est pas votre faute ce qui s’est produit… Au contraire… Ce mec qui vous a agressée, il a des problèmes… Plusieurs choses qui ne sont pas réglées avec lui-même et tant qu’il ne fera pas d’efforts pour s’en sortir, il continuera de faire d’autres victimes… Vous vivez un choc tout simplement, ne le repoussez pas… Vive-le puisqu’il vous envahit et ça ne sera que plus facile de tourner la page ensuite… Mais ne vous sentez surtout pas coupable pour les désordres psychologiques des autres… Ça n’est vraiment pas votre problème… Vous devriez continuer de marcher, peu importe les gens que vous croisez, faites-le au moins pour vous-même si vous sentez que c’est nécessaire… En abandonnant vous lui donneriez raison de continuer ses méfaits… », lui répondit-je, m’asseyant à ses côtés lui caressant doucement le dos.
Jeanne me regarda d’un air désespéré, désemparée. Je sus dès lors que le dédain qu’elle éprouvait ne venait pas de cette agression mais bien de quelque chose d’antérieur. Après un long silence, elle finit par éclairer mes lanternes.
« – Vous savez, tout serait si simple si les êtres humains n’étaient pas si difficiles à comprendre. Pourquoi quelqu’un ne peut-il pas être tout simplement égal à sa première impression ? Si vous semblez gentil et digne de confiance, pourquoi ensuite tenir des propos aussi horribles ? Pourquoi ne pas continuer sur cette même pente ascendante ? Quand on me déçoit, je préfère m’éloigner pour ne pas risquer d’être blessée… Mais comme la personne en question réveille des sentiments en moi, qu’elle a acquis une partie de ma confiance, le recul que je veux prendre finit par me faire encore plus mal. Je vois l’autre souffrir, je fais des mauvais choix… Puis, je sais que cette personne n’est pas vraiment méchante… En même temps qu’une partie de moi décide de s’éloigner par instinct de survie, l’autre ne veut que se rapprocher, pardonner, créer un lien… Je sens que je deviens folle à tourner et retourner sans cesse la question dans ma tête…
- Si on était tous parfaits, ça serait facile de prendre des décisions aussi radicales mais le problème, c’est que tout n’est pas blanc ou noir dans la vie… On a tous des zones grises, vous la première… », lui dis-je mal à l’aise.
Jeanne essuya du revers de la main les grosses larmes qui coulaient sur ses joues. Je la sentais mortifiée et n’avais qu’une seule envie, la serrer dans mes bras. Comme je savais qu’à cet instant précis, elle parlait de moi, de mon comportement, et de ses sentiments à mon égard, je rougissais à l’idée de l’embrasser et lui dire à quel point j’étais désolé. J’aurais tant souhaité me faire pardonner par mille et un baiser mais la peur me serrait l’estomac à l’idée qu’elle me repousse ou, pire encore, qu’on me surprenne à goûter fougueusement ses lèvres en plein dortoir des femmes. Je me retins à mon grand regret et restai silencieux un long moment, lui caressant doucement la nuque pour la consoler. Sans m’en rendre compte, mon toucher se faisait de plus en plus tendre alors que Jeanne me laissais faire répondant positivement à ma caresse, regardant furtivement vers la porte du dortoir inquiète qu’on nous surprenne. Je continuai de lui caresser la nuque du bout des doigts très sensuellement, n’osant toucher ailleurs, me concentrant sur ses réactions : son corps qui se détendait, frissonnait, sa respiration devint profonde, ses yeux se fermaient doucement, ses dents mordillaient ses lèvres pleines alors que mes doigts se glissaient sous son abondante chevelure pour lui masser la base du crane. Je continuai mon geste, qui devenait de plus en plus sensuel, pour ne pas dire carrément sexuel, alors que Jeanne laissait échapper de petits soupirs, les yeux clos, le rouge lui montant aux joues. Je posai mon regard brûlant vers sa poitrine : ne portant pas de soutien-gorge, ses jolis seins pointaient sous son chandail. Je concentrai mon regard sur le détail de ses petits mamelons très durs alors que mes doigts caressaient les lobes d’oreilles et la nuque de Jeanne, émanant des sous-entendus de plus en plus intimes. Chaque toucher, chaque pression contre sa peau douce me renvoyaient des chocs électriques dans tout le corps, m’apportant une satisfaction encore plus forte qu’un rapport sexuel proprement dit. C’était comme si chaque millimètre de nos peaux étaient faits pour se fondre complètement l’un dans l’autre. Comme si nos molécules avaient en mémoire immortelle un amour encore plus grand et passionné que nous aurions pu l’imaginer et que la moindre caresse soutenue nous renvoyait un plaisir encore plus grand que l’acte complet en soi. Sans m’en rendre compte, à force de caresser cette zone érogène, j’étais en train de donner plaisir à Jeanne qui répondait dans un enthousiasme extatique. Celle-ci, les yeux clos, pencha sa tête vers l’arrière, cherchant à mieux respirer ce qui la fit pousser un gémissement profond de plaisir. Je continuai avec plus d’insistance, éprouvant moi-même ce même plaisir intense alors que Jeanne ne me touchait même pas mais après un moment, je parvins toutefois à lui dire : « Tu sais, je peux arrêter si tu ne te sens pas bien… Je ne veux surtout pas avoir l’air du vieux macro qui profite de la situation… »
J’étais moi aussi haletant respirant comme si nous étions vraiment en train de faire l’amour alors que rien de tout cela ne se passait. Pris par la peur soudaine que quelqu’un ne nous entende, je décidai de cesser doucement mes caresses mais Jeanne agrippa mon bras, me regardant droit dans les yeux.
« – Non, ça va… Je t’en prie… Continue… Je t’en supplie, tu ne sais pas combien de jours j’ai passés à rêver à toi… J’ai eu beau t’éviter, mettre toute mon énergie à te détester, ça ne m’a menée qu’à l’épuisement moral… J’en ai même perdu le goût de dessiner, de faire de l’aquarelle… Ce soir, pour la première fois, je me sens heureuse parce que ton regard est posé sur moi… Parce que tu me caresses… J’adore ça… J’en ai tellement envie… Et tu le fais si bien… J’aime ça…. »
Puis, je me mis à la caresser avec si tant d’insistance et de désir qu’elle se laissa glisser sur le matelas en gémissant doucement, les yeux mi-clos. Je la regardais pousser des soupirs, me blottissant contre elle afin qu’elle puisse sentir à quel point elle me faisait de l’effet. Elle répondit positivement à cette manœuvre en plaquant sa poitrine contre moi et effectuant des mouvements de bassin sensuels, enroulant ses jambes autour de mes hanches sans même que nous ne pensions à retirer nos vêtements ou à aller plus loin. Nous continuâmes longuement, nous regardant droit dans les yeux haletants, puis, en quelques mouvements violents et saccadés de bassin, je sentis Jeanne atteindre son orgasme, ce qui me fit jouir par le fait même. Je la serrai fort contre moi et déposai un doux baiser sur ses lèvres en murmurant, sans aucune retenue le « je t’aime » que j’avais tant ravalé au cours de ces derniers jours. Jeanne sourit, pouffa de rire et me répondit par le même « je t’aime » avant de m’embrasser de nouveau.
Nous restâmes de longues minutes dans les bras l’un de l’autre, son oreille contre mon cœur et mes doigts dans ses longs cheveux. Nous avions l’air d’un couple rassasié après l’amour à l’exception que rien de tel ne s’était passé. Malgré tout, nous étions bel et bien repus et heureux. Plus aucune parole n’était nécessaire : ce que nos cœurs, confondus en excuses, voulaient se dire, ils se l’étaient déjà démontrés quelques instants plus tôt.
Après un long moment et plusieurs baisers volés, je me glissai hors du dortoir désert et m’en allai faire ma toilette. Lorsque je revins vers mon matelas, j’y trouvai une Jeanne dans mon sac de couchage, le petit regard coquin comme une petite fille sur le point de faire un mauvais coup, s’étirant et s’emmitouflant comme une chatte en chaleur.
« Je ne me sens pas très bien encore ce soir… Ça ne vous dérange pas que je dorme avec vous Monsieur McPhee ? », murmura-t-elle avec un regard complice. Mine de rien, j’acceptai en bon gentleman, proposant de fixer nos sacs de couchage afin de n’en faire qu’un seul pour se donner plus de place.
Tous les autres pèlerins de mon dortoir dormant à poings fermés, personne ne s’était douté de cette idylle florissante entre Jeanne et moi, à notre grand soulagement.
Présentement, Jeanne dort d’un sommeil paisible. Puisque les derniers jours ont été assez éprouvants, je pense essayer de reprendre un peu de sommeil avant que la fatigue me force à abandonner la marche. Ce soir, c’est le cœur léger, gonflé d’espoir, et l’âme victorieuse que je couche ces dernières lignes avant de fermer ma lampe de poche et mon journal. J’ai l’impression qu’un chemin encore plus beau se dessine devant moi alors qu’il m’est désormais donné de tenir cette belle licorne apprivoisée dans mes bras.
Ce matin, je me suis levé un peu plus tard et c’est le cœur serré que j’ai pris la route alors que la jalousie brûlait mes trippes comme un baril d’acide sulfurique.
Lorsque je suis descendu déjeuner, j’ai vu ma belle Jeanne assise près d’un des pèlerins, celui avec qui elle avait pris l’habitude de marcher depuis quelques jours, riant à gorge déployée alors que celui-ci lui chantait définitivement la pomme…
Je n’ai presque pas mangé. Je suis remonté à ma chambre, j’ai avalé une barre énergétique et j’ai fait ma toilette lentement. Alors que je préparais mon sac à dos, j’entendis Jeanne rire en montant les escaliers à toute vitesse poursuivie par le pèlerin en question. Devant la porte du vestiaire des homme, le pèlerin l’attrapa par la taille pour la chatouiller : une technique de drague tellement évidente qu’elle me leva systématiquement le cœur. J’avais envie d’intervenir mais je ne le fis pas. Je m’étais déjà humilié publiquement par le passé, je ne le ferai pas une seconde fois ! Je terminai de préparer mon sac et descendis vers le hall, passant à côté d’eux comme si rien n’était, énonçant un petit bon matin à Jeanne qui se dégagea rapidement de l’étreinte du pèlerin, mal à l’aise. Je crus même l’entendre me répondre malgré elle, complètement hébétée.
Tout l’avant-midi, j’endurai les rires et les chuchotements de Jeanne et de son nouveau cavalier. Encore une fois, j’avais le pas traînant alors que nous marchions en direction de Bourges. À bout de nerfs, je m’arrêtai sur le bas-côté de la route et sortis de mon énorme sac le lecteur CD de ma fille que j’avais par mégarde entassé dans le fond. Voyant les autres marcheurs continuer sans moi, j’en venais à haïr ce foutu sac à dos en forme de poche, ne contenant aucun compartiment particulier. À chaque fois, ça me prenait un temps fou à sortir le moindre article ! Je les laissai marcher alors que je fixai mon lecteur à ma taille et sortis le disque d’Elvis. Replaçant la pochette de plastique dans mon sac à dos, j’entendis une voix à côté de moi :
« – Le King !! Wouah ! Vous avez bon goût Harold ! », me dit le réalisateur américain qui se tenait à côté de moi.
« – Vous ne les suivez pas ? », lui demandai-je hébété.
« – Nah, je trouve leur attitude franchement assez impolie si vous voulez mon avis. Quand on fait partie d’un groupe, si un membre s’arrête il est normal qu’on l’attende un peu non ?
- Un groupe… Je ne crois pas qu’on nous ait tous jumelés officiellement… Dans bien des livres, on qualifie Compostelle comme une route personnelle… », lui répondit-je un peu mal à l’aise.
« – Oui, le chemin nous apprend des choses… Je suis d’accord avec vous sur ce point. Malgré tout, il y a des prises de conscience qui se font en groupe, et quelques fois, en solitaire… Présentement, la prise de conscience, on devrait la faire tous ensemble et personne n’y porte vraiment attention… Étrange de voir à quel point nos œillères peuvent parfois être si solidement accrochées à nos tempes.
- Écoutez, je suis sincèrement désolé d’avoir dit toutes ces choses devant vous… C’était franchement impoli et très méchant de ma part. », lui dis-je mal à l’aise.
« Bah, vous aviez un peu trop bu… Moi aussi d’ailleurs… Après en avoir reparlé le lendemain matin avec mon conjoint, celui-ci m’a fait remarquer à quel point ma réaction avait été excessive… Je sais que ce n’est pas facile pour un père d’accepter que son fils soit gai et qu’ils veuillent enfin sortir du placard ; si j’avais été dans mon état normal à ce moment-là, je sais que j’aurais pu avoir un peu plus de considération et que la bombe se serait désamorcée d’elle-même. De par mon tempérament, j’aime essayer de me mettre à la place des gens, comprendre ce qui se passe dans leurs têtes. Je sais qu’on aurait pu ensemble parler du problème et que peut-être notre discussion vous aurait aidé à mieux comprendre votre fils, et moi, à mieux vous conseiller auprès de lui.
- De mon côté, je ne déteste pas mon enfant… Je suis vraiment sincère en disant cela… Comment pourrais-je détester ma propre chair, mon propre sang ? Je crois que c’est juste difficile pour moi d’accepter le fait que mon fils se fera toujours juger par les bonnes gens du voisinage, qu’il devra toujours se battre pour la moindre parcelle de dignité ou de respect. En tant que parent, on veut toujours ce qu’il y a de mieux pour nos enfants… On ne veut pas les voir souffrir, les voir se ridiculiser en public ; le moindre petit sourire en coin, le moindre petit rire mesquin et hypocrite nous fait encore plus mal qu’à eux… Mes voisins ont passé leur temps leurs nez collés aux carreaux, espionnant les moindres allées et venues de mon excentrique de fille… Tout ça pour ensuite se dire entre eux que c’est triste pour moi d’avoir un enfant avec si peu d’ambition qui doit probablement être séropositive à force de passer de mecs en mecs aussi souvent que certains achètent le dernier modèle de Audi ou de Mercedes… Qu’est-ce qu’on répond à ces gens aussi maladroits que bien intentionnés ? C’est loin d’être facile pour nous, surtout quand le voisin lance fièrement que son fils est un actuaire, avocat, chirurgien ou courtier en bourse. Répliquer que son fils est homosexuel et heureux comptable travailleur autonome, et que sa fille est une artiste de grand talent qui travaille très fort pour enfin laisser sa marque en arts visuels mène souvent à des sourires en coin, des sourcils dressés de dépit et d’incrédulité, des raclements de gorge et les fameux regards de connivence entre convives avant que tous se détournent de vous dans une de ces soirées assommantes. »
À ce long monologue, j’entendis le réalisateur éclater de rire. Je regardai surpris cet homme légèrement grassouillet, qui portait toutefois bien ce surplus de poids de par sa très grande stature massive, s’étirer comme un chat, riant à gorge déployée avant de remettre son sac sur ses épaules. Ses gestes étaient si souples et gracieux que j’en fus instantanément surpris. Cet homme a dû briser bien des cœurs de jeunes femmes, me dis-je en l’observant fasciné. Dans ses yeux bruns profonds et son rire clair, il y avait une sorte de magnétisme autour de lui mais aussi, une grande simplicité. Je n’avais aucune misère à l’imaginer sur le tapis rouge à Cannes en complet accompagné d’une jolie femme à son bras, souriant offrant des signes de la main aux caméramans et aux paparazzis et, d’un autre côté, son humanité me renvoyait l’image d’un homme d’une accessibilité hors du commun pour quelqu’un de sa trempe. « Wouah ! Vous venez de me rappeler en un long monologue pourquoi j’aime autant mon travail ! », finit-il par le dire en me regardant droit dans les yeux, rieur.
Je le dévisageais tout abasourdi. Il s’en rendit instantanément compte et s’enquit de clarifier les choses.
« Vous savez, je ne fais pas beaucoup de films parce que justement, je les écris aussi… Je suis un peu un auteur-cinéaste. Et, pour faire mon job de scénariste – ou d’écrivain, c’est selon – j’ai soif d’être constamment en contact avec le commun des mortels : j’ai besoin d’entendre de vrais arguments, de vraies discussions… On me reproche souvent dans mes films d’écrire de longs monologues qui n’ont pas forcément rapport avec l’enjeu particulier de la scène dans lesquels ceux-ci figurent : des monologues trop révélateurs de la psychologie d’un personnage… Et vous venez me prouver en un court instant que ces critiques ne sont que des ratés qui ne prennent pas la peine de descendre de leurs trônes journalistiques pour se mêler aux vrais gens… Et puis, je dois avouer que vous venez de résumer en quelques phrases ce que mes parents ont tenté de me dire pendant environs dix ans sans y parvenir. S’ils me l’avaient dit tout simplement, comme vous venez de faire, peut-être qu’on serait encore en contact aujourd’hui…
- Vous savez, il n’est jamais trop tard… Cette soirée au bar, où vous m’avez remis à ma place, m’a justement permis de prendre le téléphone et de parler à ma fille puis, de reprendre contact avec mon fils… Nous avons passé un très beau moment au téléphone d’ailleurs… C’en est même surprenant… J’avais besoin de vos remontrances : ça m’a donné le coup de pied au derrière dont j’avais besoin. J’aurais seulement espérer que ça n’entache pas une certaine relation… », lui répondis-je en jetant un œil à la belle Jeanne qui marchait en riant, faisant la conversation à son nouveau cavalier.
« Ah ! La belle grande bête mythique ! Oui, sauvages et cruelles au combat peuvent être ces licornes, malgré toute cet innocence qui leur est propre. », lança le réalisateur avec un œil coquin. « C’est triste…
- Quoi ? Qu’est-ce qui est si triste ?
- Elles n’ont tellement pas la méchanceté infuse, si peu de malice en elles ces créatures… C’est pour cette raison que si peu d’entres elles sont encore visible sur cette terre… À force de vouloir jouer le jeu des vipères elles finissent par devenir des victimes de prédateurs encore plus expérimentés. J’espère que votre Jeanne aura l’instinct de survie assez développé pour flairer ce danger potentiel.
- Vous pensez que… », lui demandai-je alarmé et surpris en regardant le cavalier qui, au même moment, effleurait furtivement les fesses de Jeanne du boit des doigts.
« Des mecs de ce genre, j’en ai vus plus d’un… Vous savez, je ne suis pas à mon premier pèlerinage… Compostelle n’est pas seulement un chemin vers la découverte de soi … C’est malheureusement un chemin parsemé de voleurs, d’usurpateurs, prédateurs sexuels et j’en passe… Là où on peut y trouver l’amour sous toutes ses formes, on peut aussi y voir le plus vil, le plus hideux : la déchéance et la luxure en font partie intégrante. Sans compter que… Il nous a suivi depuis Vezelay et je l’ai vu à l’œuvre de gîte en gîte : il a aussi eu de belles conversations colorées avec mon conjoint à propos de certaines conquêtes. Selon l’analyse de mon homme, il semblerait qu’il soit un enjôleur, un agresseur sexuel potentiel doublé d’un escroc. Vous devriez peut-être…
- Non… », le coupai-je gentiment. « Je ne suis plus en position de le faire… Je ne dis pas que je me réjouis de cette situation mais… Vous savez, j’ai toujours eu cet instinct avec les femmes : je sais où je dois m’arrêter, prendre mes distances, freiner… Avec Jeanne, il n’y a plus rien que je puisse faire : je le sais, je le sens dans mes tripes.
- Alors elle a besoin d’être à la merci de cet obsédé sexuel : elle a quelque chose à apprendre de cette situation épineuse. Espérons qu’elle sache se défendre quand le moment sera venu… Et puis, ce n’est pas comme si elle était toute seule sans appui : nous sommes tous autour pour veiller sur elle de près ou de loin.
- Ce malade, si c’en est un, a su profiter de notre altercation pour endormir son instinct de défense mais je ne doute pas que celui-ci revienne aussi vite au galop. Elle est farouche… », le rassurai-je repensant à toute la douceur et la patience dont j’avais dû faire preuve pour ne serait-ce que pouvoir effleurer la main de cette belle licorne sauvage.
Le réalisateur et moi nous remîmes en marche alors que je partageai un de mes écouteurs avec lui. Marchant d’un pas solidaire, nous pûmes écouteur la voix grave et mélodieuse du King tout en marchant les lieues qui nous séparaient de Bourges.
Lorsque nous sommes entrés dans la ville de Bourges, le réalisateur, dont j’appris lors de notre marche commune que le prénom était Jérôme, me remit entre les mains l’écouteur que je lui avais prêté et alla rejoindre son amoureux. Je le vis déposer un doux baiser sur les lèvres de l’autre homme qui lui rendait un regard doucereux si brillant d’affection que la scène en fut instantanément attendrissante. Respectant leur soudain besoin d’intimité, je les laissai s’éloigner de moi alors qu’ils marchaient en direction d’un hôtel relativement chic qui se situait au coin de la rue, un peu en amont. Jérôme me fit un petit signe de la main s’éloignant du groupe au bras de son amoureux.
Pour ma part, je déambulais dans la ville, ne sachant trop où aller, ni quoi visiter. Je suivais de loin – sans véritablement suivre – ce qui restait de notre petit groupe. Au bout d’un long moment, je réalisai que celui-ci se dirigeait vers différents lieux touristiques. C’est ainsi que je découvrais malgré moi la magnifique cathédrale Saint-Étienne, le palais de Jacques-Cœur ainsi que l’hôtel Lallemant.
La nuit était tombée depuis belle lurette lorsque je réalisai que tous se dirigeaient vers un gîte de pèlerin. Je m’arrêtai au coin d’une rue, indécis, me demandant ce que je devais faire. Je n’avais aucune envie d’être témoin une fois de plus des roucoulements sulfureux de Jeanne et de cet hurluberlu. Je décidai donc de traverser la rue et de me diriger vers l’hôtel qui se présentait de l’autre côté. Je ne m’étais pas rendu compte, à ce moment-là, que nous étions tous revenus sur nos pas et que ledit hôtel était le même établissement luxueux où s’étaient réfugiés plus tôt Jérôme et son conjoint.
En pénétrant dans ma chambre, j’y retrouvais enfin un bain propre, des serviettes de ratine confortables, un peignoir et tout le nécessaire à toilette. En faisant un inventaire de mes effectifs, je réalisais qu’il me faudrait bien me renouveler en stock : en effet, ma bouteille de shampoing ne pourrait tenir bien longtemps à ce rythme, ma savonnette avait rétréci comme une peau de chagrin et mon dentifrice avait été si souvent roulé et déroulé pour en sortir les restants de pâte cachés dans ses recoins qu’il était désormais aussi troué qu’un gruyère.
Soulagé de pouvoir penser enfin à autres choses qu’à Jeanne et à la crainte de la surprendre en pleine cour sulfureuse, ce soir, en sortant du bain, j’entrepris de faire cette petite liste d’emplettes, question de ne rien oublier lorsque viendra le temps de tout acheter. Je croyais pouvoir dormir jusqu’à ce que j’entende mes voisins de chambrée. Eh oui ! Les vieux hôtels sont d’un chic renversant mais n’ont pas de cloisons très épaisses. Au début, je croyais entendre des ébats entre un mari infidèle et une maîtresse expérimentée jusqu’à ce que je reconnaisse une voix masculine familière. Je m’étais rapidement aperçu que les murmures proférés étaient en anglais mais désormais, j’en reconnaissais l’accent américain et l’intonation : j’étais témoin des ébats amoureux de Jérôme. Seigneur, tout sauf ça ! Suppliais-je silencieux, essayant de me rendormir il y a de cela plus d’une heure…
Désormais, un long moment s’est déjà écoulé depuis le début de leur longue tirade langoureuse. Et, rien à faire : plus j’essaie de dormir, plus je les entends et cette scène ne semble pas vouloir se terminer de sitôt. Le pire, c’est que plus je les entends, plus je me surprends à penser à Jeanne, ce qui ne m’aide pas du tout à dormir… Jamais je n’aurais pensé qu’écouter un couple d’homosexuels faire l’amour aurait pu provoquer chez moi des idées aussi salaces. Désormais, je dois me rendre à l’évidence que le véritable amour ne peut avoir d’orientation propre et qu’il sait être aussi extrêmement inspirant et évocateur. Ne dit-t-on pas que les voies de Dieu sont impénétrables ? J’en ai une interminable preuve ce soir !
Moi qui, demain ai une longue route à faire… Ah ! Seigneur ! Je vous le jure, j’ai enfin compris le message. Pourrais-je dormir maintenant ?
C’est la première fois en quatre jours que j’arrive à écrire quelque chose… Depuis ma dispute avec Jeanne, tous les soirs, je regarde mon itinéraire avec découragement et mon cahier de pèlerin avec hargne. Je ne sais même plus si c’est de la haine ou tout simplement la terreur devant la page blanche. Ce soir, je suis à Brécy et Jeanne ne m’adresse toujours pas la parole.
Pendant quatre jours, j’ai subi la pire humiliation : marchant seul, trainant le pas derrière les autres pèlerins alors que la belle licorne s’amusait, discutant avec un groupe d’hommes et de femmes, racontant des blagues sur le chemin. Eux, ne daignaient pas m’adresser la parole. J’étais le pariât, le gueux, le voleur de grands chemins qui suivait comme un chien de poche un petit groupe qui ne pouvait à peine tolérer ma présence…
Chaque soir, je me suis couché avant tout le monde, entendant les rires de Jeanne. Chaque matin, je me suis levé avant les autres, j’ai déjeuné, alors que les pèlerins sortaient à peine de leurs couchettes. Étant plus lent un peu à me préparer, ceux-ci finissaient par se trouver sur le pan de la porte avant moi. Sur le chemin, je ne me pressais pas, préférant admirer le paysage afin de me changer les idées. Malgré tout, je ne pouvais cesser de penser à ma terrible gaffe et aucun moyen de me racheter : Jeanne ne se laissait plus approcher par moi, recherchant la compagnie d’un autre homme sur le chemin ce qui me rendit de plus en plus morose et, du fait, incapable d’écrire.
À Sarcergues, hier, j’ai finit par appeler ma fille afin de lui demander de ses nouvelles. Je suis tombé sur une Priscilla hors d’elle-même : une furie qu’aucune hystérique n’aurait plus égaler. Si j’avais été devant elle, ma fille aurait pu me pétrifier du regard comme une gorgone. Un ancien ami irlandais m’avait déjà dit un jour : « Ah les femmes! On ne peut vivre avec elles et on ne peut pas, non plus, vivre sans elles! » Il avait bel et bien raison mais aussi chanceux qu’un farfadet, il ne fit que des mâles à sa femme! Je ne peux pas en dire autant! Les trèfles à quatre feuilles n’ont jamais vraiment servit de carburant dans mes veines, je pourrais dire, au contraire, que comme tout écossais, je souffre des stigmates laissées par le démembrement de Willam Wallace! Ainsi, j’ai fait un fille au caractère gargantuesque que seul un tsunami saurait égaler en onde de choc.
« – Mais qu’est-ce qui t’a passé par la tête de partir comme ça, sans nous avertir? » M’hurla-t-elle dans le combiné. « J’aimerais bien comprendre pourquoi tu nous a fait endurer presque trois semaine d’angoisse totale, sans nous donner aucune autre nouvelle qu’une courte lettre écrite sur le coin d’une table!
- Je vous ai envoyé chacun un présent à ton frère et toi… Tu vois bien que je n’étais pas mort! » Je lui répondis sur le ton que j’employais pour la disputer lorsqu’elle était petite.
« – Mais tu débloques ou quoi? Ta lettre a été écrite après au moins une semaine d’absence et je viens à peine de la recevoir! Entre temps, Mark était prêt à se rendre au poste de police pour rapporter ta disparition. C’est par chance que j’aie pu trouver une copie de tes documents et que j’ai pu comprendre que tu étais parti en voyage… Encore là, aucun indice du lieu! Pas une seule photocopie de ton billet d’avion, pas une seule réservation de train à ton nom en partance de Londres… Comment penses-tu qu’on ait pu se sentir ici, sans nouvelles de toi?
- Priscilla, sincèrement, je ne crois pas vous avoir inquiété autant. Quand tu viens chez moi, c’est toujours pour m’emprunter de l’argent… Tu ne passes jamais pour le simple plaisir de me demander comment je vais ou pour passer du bon temps… Dis-moi, t’es-tu inquiétée pour la poule aux œufs d’or ou bien pour l’âme qui se trouve dans la vieille carcasse du volatile? Et Mark, laisse-moi te dire qu’il n’a que faire de moi… Il se fiche tellement de ce que je peux penser ou ressentir qu’il s’amuse à m’humilier dans tout le quartier en s’exhibant avec son jules! » Je savais que je venais de jeter de l’huile sur le feu mais je ne pouvais plus garder ce poids sur mes épaules. C’est alors que j’entendis la respiration saccadée de ma Priscilla. Mal à l’aise, je réalisai que je venais de la faire pleure.
« – Tu penses vraiment ça de nous? Tu crois vraiment que je ne t’apprécie que pour ton argent? Je viens te voir toutes les semaines, je t’apporte des livres sur la motivation, te compte des histoires drôles, j’essaie de te faire sortir un peu, je loue des films positifs qu’on regarde ensemble les samedis soirs… Non, je ne fais pas de gros salaires mais je travaille si fort sur mon plan de carrière que je sais que, même si je t’emprunte un peu d’argent de temps en temps, j’en ferai un jour assez pour tout te rembourser au penny près et plus encore! Je fais mon possible pour te sortir de ta dépression mais tu ne suis aucun de mes conseils. Tu me gruges terriblement mes énergies, néanmoins, je t’aime tellement papa que je reviens te voir quand même. Si ce n’est pas t’aimer pour ce que tu es, je me demande bien ce que c’est!
- Pourquoi tu ne cherches pas un second boulot, pourquoi tu ne fais aucun effort pour avoir l’air d’une jeune fille décente? Pourquoi faut-il toujours que tu te fies à moi pour te dépanner? À ton âge, dans mon temps, les femmes étaient mariées et n’avait pas vraiment besoin de travailler… Ta grand-mère était une merveilleuse violoniste, pourtant elle a fait des ménages pour me payer des études!
- Oui, justement! Des ménages qui lui ont brûlé les doigts, qui ont détruit ses rêves! On est plus dans les années vingt papa! Je n’ai pas envie de me marier à l’église, je n’ai pas envie d’élever une flopée d’enfants et de rester à la maison, ne faire de la peinture que par hobby et finalement me résigner à faire du macramé, du petit point, peindre des natures mortes et des petits paysages pittoresques du Sussex! On n’a pas la même vision des choses, tu ne peux pas changer la mienne et ça fait vachement longtemps que je me suis résignée à te laisser la tienne! Maman le savait aussi, elle aussi a baissé les bras bien avant que le cancer ne la tue… Ce n’est pas pour rien qu’elle n’a jamais rien dit sur l’orientation sexuelle de Mark… Toute petite, je savais qu’il était gai, je l’ai toujours su… La relation que nous avions était tellement proche, près de mon frère j’avais l’impression d’être en présence d’une grande sœur… Maman aussi l’avait remarqué mais il n’était pas question de te le faire voir. Quand Mark est sorti du placard, ma mère était inquiète mais moi j’étais fière de mon frère. Il a honoré la mémoire de Gertrude assez longtemps comme ça tu ne trouves pas? Savais-tu que, mortifiée d’inquiétude, maman sur son lit de mort a fait promettre à Mark de ne jamais au grand jamais te dire la vérité? Mon frère n’avait pas à tenir cette promesse, il n’avait pas plus à la respecter… Aujourd’hui, il vient enfin de réaliser que c’est assez. Quand tu lui as parlé avant de disparaître comme un voleur, oui il a été blessé par tes paroles et il t’a dit des choses qu’il ne pensait pas vraiment… Est-ce que ça te donne le droit de partir sans dire un mot, de nous faire vivre un enfer ici à Londres, le laisser se morfondre, se faire du sang d’encre pour toi? Non, c’est la pire vengeance que tu pouvais orchestrer de ton propre chef! Je ne croyais pas aussi méchant papa!
- Bah, il semblerait que tu ne sois pas la seule à me trouver ignoble. Ici aussi, je suis considéré comme un monstre qui marche, ça te va comme ça?
- Si tu penses que ça me va… Ça me déçoit au contraire… Ça me fait très mal… Parce que je sais qu’il y a tellement de bon et de beau en toi… Si tu étais vraiment le déguisement de monstre que tu revêts, tu ne nous aurais jamais faits… C’est pour ça que Mark ne peut pas t’en vouloir pour la crise de nerfs que tu lui as tapée au téléphone… C’est pour ça que je ne peux même pas t’en vouloir présentement pour être parti sans dire un mot… Je suis fâchée, mais je ne peux garder rancune… J’en suis incapable… Et puis, je suis un peu jalouse… J’aurais aimé faire ce pèlerinage avec toi… Entre père et fille… J’aurais pu dessiner, veiller sur toi…
- Priscilla, tu n’aurais pas pu me suivre… Tu dois travailler, tu as des obligations à rencontrer… Moi, c’est différent, je suis retraité et la maison est payée… Et puis, j’ai besoin de faire ce voyage-là seul… Ça m’aide à en savoir plus sur moi, sur ce que je suis en dedans, ça m’aide à faire le point sur bien des choses, relativiser mes problèmes… Non, je n’ai pas été le père parfait et oui, j’ai très mal agi envers Mark… Mais je vous aime fort ton frère et toi, je vous adore même. Je sais que je ne vous l’ai pas dit très souvent mais, dans mon temps, un homme ne disait pas ces choses-là… Le père faisait la discipline et la mère donnait l’affection. Aujourd’hui, je réalise que c’est une belle utopie cette façon d’élever les enfants et que ça ne fonctionne pas très bien en pratique… »
Nous avons fini par nous laisser sur une accalmie de bons mots. Ensuite j’ai appelé mon fils pour le rassurer. Mark n’était pas fâché, il m’avoua avoir été affolé par ma disparition mais ma lettre lui avait fait comprendre que j’avais besoin de faire ce périple. Nous parlâmes de plusieurs sujets différents, tous à saveur très philosophique… C’est là que je découvris un grand homme sage en l’âme de mon garçon. On se parlait comme si rien n’était, comme si aucune querelle n’avait eue lieu entre nous. Lorsque je raccrochai, un énorme poids venait encore de délaisser mes vieilles épaules meurtries.
Depuis quelques jours, je faisais des cauchemars qui me réveillaient au petit matin, le front perlé de sueurs. La nuit dernière fut beaucoup plus paisible à mon grand soulagement.
Sur le chemin, je me surpris à réfléchir sur le sens profond de ma relation avec les femmes de ma vie… Et si ma belle licorne avait été un attirant étalon, possédant tous les traits psychologiques que je trouve si craquants mais dans un corps mâle… N’aurais-je pu ressentir que de l’amitié pour lui? Et Gertrude, si elle avait, elle aussi, été un homme? Lorsque j’ai rencontré ma Gertrude, notre relation se fit physique presque instantanément. Je pourrais même la qualifier de fusionnelle! Nous nous sommes mariés tôt parce qu’elle était tombée enceinte par mégarde mais, quelques semaines après le mariage, je ressentais la douleur d’une première perte alors que ma femme fit une fausse-couche. Le médecin accusa les liens hors mariage, la nervosité de ma femme et une supposée punition de Dieu. À cette époque, j’avais lancé à Gertrude, insulté, que les raisons du médecin étaient tout simplement un ramassis de merde en canne! Pourquoi ne dirais-je pas la même chose des préjugés de mes voisins contre mon fils?
Gertrude n’était pas ma première expérience sexuelle, bien au contraire! Il m’était arrivé d’aller chez les filles de joie afin de remporter un pari contre un camarade de classe, ou de vivre certaines expériences avec d’autres étudiantes tout en faisant bien attention. C’étaient des aventures anodines qui devaient rester ainsi à tout prix. Malgré tout, Gertrude était la première femme que j’avais véritablement aimée. Nous nous comprenions par le regard et le toucher et notre relation s’enflamma si soudainement que nous n’avions pas pu prendre garde à quoi que ce soit, et ce feu nous consuma même jusqu’à l’heure de sa mort… Si elle avait été un homme, je crois que je n’aurais pas eu le choix, je l’aurais aimée aussi passionnément parce que la couleur, le genre ou le dénominatif n’auraient pas eu d’importance : j’étais Harold qui aimait Gertrude tout simplement. Chemin faisant, aujourd’hui, j’en venais donc à comprendre un peu plus le choix de mon fils et je me sentais enfin heureux pour lui. S’il vivait exactement ce que j’avais vécu pendant toutes ces années avec Gertrude alors je ne pouvais que saluer bien bas et remercier le ciel que mon enfant vive un tel bonheur.
Arrivé à Brécy en début d’après-midi, j’achetai un compact d’Elvis alors qu’une dame faisait une vente de garage devant sa petite maison.
En écoutant I can’t help falling in love with you du King des Kings, je regrette amèrement de ne m’être jamais perfectionné à la guitare…
Ma mère m’avait jadis proposé des petits cours privés mais comme je savais que nous avions peu d’argent, j’avais refusé disant que la musique n’était pas ma tasse de thé… Le fait était que j’adorais la musique et que je me débrouillais bien au petit séminaire. Si j’avais su jouer adéquatement, ce soir, je me serais glissé dans le dortoir des filles et j’aurais chanté la sérénade à Jeanne.
Je suis persuadé qu’elle n’aurait pu obtempérer contre les paroles d’Elvis… Les chansons du King sont aussi honnêtes qu’un chant d’église !
Et puis, c’est vrai, je n’y peux rien si je suis tombé amoureux d’elle…
Ce soir, nous sommes à Varzy et j’admire présentement en secret la lune déposer des paillettes de diamant dans les cheveux blancs de Jeanne, assise sur un banc devant la petite auberge isolée; affairée à sa tablette de dessin alors que nous sommes à la tombée de la nuit. Emmitouflée dans son châle familial, comme elle l’appelle, ma licorne est absorbée par quelque chose que je n’arrive pas à distinguer d’où je suis. Ma vue n’est vraiment plus ce qu’elle était. Toutefois, elle reste assez bonne pour que je n’aie vraiment aucun autre intérêt que la vue qui s’offre à moi à l’instant présent. J’en suis ému et aussi tout retourné. Ce n’est pas seulement à cause de son apparence ou du vin dont j’ai, de toute évidence, abusé ce soir. Ce soir, je vis une peine telle que je n’en ai pas vécu depuis longtemps. J’ai blessé une femme que j’aime, un être dont je suis tombé amoureux dès le premier regard.
L’aubergiste, une dame rondouillarde au regard pétillant de bonté, fait présentement jouer l’album d’un jeune américain; un prodige mort un peu trop jeune : Jeff Buckley. Ma Gertrude l’aimait beaucoup… Il y a deux choses très compatibles que ma défunte femme adorait : le « Hallelujah » composé par Leonard Cohen et les interprétations profondes de Jeff Buckley. Nous avons d’ailleurs dansé une de nos valses d’anniversaire de mariage sur cet air : notre dernière danse avant que Gertrude ne soit condamnée par un docteur et que je l’accompagne sur sa route vers l’éternité… Bien sûr, nous n’avions jamais vraiment porté attention aux paroles de cette chanson. Peut-être n’aurions-nous pas dansé sur cet air si nous nous y étions vraiment attardés un instant…
Ce soir, feu Jeff Buckley, interprète grâce à la technologie, le « Hallelujah » de Cohen : un Hallelujah beaucoup plus viscéral, triste, désemparé, meurtri par les erreurs de la vie… La chorale remplacée par une simple guitare, se rapprochant beaucoup plus de la signification originelle de la chanson. Un air que j’écoute sur la véranda avec l’envie de pleurer qui me monte à la gorge, serrant ma poitrine de remords.
J’aurais tant à expliquer à ma belle Jeanne ce soir… Mais le mal est fait… Elle ne m’écoutera plus, je l’ai amèrement déçue.
Et cet air de désespoir qui retentit dans mes oreilles, accompagné simplement d’une guitare douze cordes…
J’ai entendu parler d’un chant secret
Que David jouait et qui plaisait au Seigneur
Mais tu n’en as que faire de la musique, n’est-ce-pas?
Ça va comme suit : la quatrième, puis la cinquième,
La mineure tombe puis remontée en majeur
Alors que le roi désemparé compose l’Hallelujah…
Hallelujah…
Je suis moi aussi désemparé et je ne couche que des mots dans un petit journal qui m’a suivi depuis le Mayfair District… Rien de génial ni de divin n’en sort, si ce n’est que ma peine d’avoir perdu une amie…
Ta foi était forte mais tu avais besoin de preuves
Tu l’as vue étendue baignant de lumière sur un toit
Sa beauté et le clair de lune t’ont fait perdre la tête
Puis, elle t’attacha à une chaise de cuisine
Elle brisa ton trône et elle coupa tes cheveux
Et sur tes lèvres, elle dessina l’Hallelujah…
Hallelujah…
Oui, j’avais besoin d’avoir la preuve que je ne suis qu’un vieux parasite sexagénaire. Je ne pouvais m’en rendre compte par moi-même et il a fallu que je blesse Jeanne pour qu’elle me renvoie l’image exacte de la chose immonde que je suis…
J’ai trop bu, trop parlé, entouré de mecs dans cette auberge si avenante alors que c’était la fête parmi les pèlerins, je n’ai vraiment pas porté attention à Jeanne ni à mes actes et paroles. C’était la première fois que je me retrouvais entre hommes depuis quelques jours… Je ressentais le besoin de faire monter la testostérone, de faire des blagues sur tout et rien à la fois, de parler plus fort, boire plus, sortir certaines frustrations que j’essayais de laisser de côté depuis le début de mon voyage… Et Jeanne, qui me regardait du coin de l’œil, un petit regard presque aguichant se mordillant la lèvre inférieure, les épaules entourées de ce beau châle fait à la main, elle était si irrésistible… Elle n’avait d’yeux que pour moi dans cette cohue de pèlerins. Bon Dieu que j’ai été con!
Chérie, je m’y suis déjà retrouvé
J’ai exploré cette pièce, j’ai marché sur ce sol
J’ai dû cheminer seul avant de te rencontrer
J’ai vu ton étendard sous l’arche de marbre
Mais l’amour n’est pas une marche vers la victoire
Ce n’est qu’un Hallelujah brisé et froid…
Hallelujah…
Toute la journée j’avais pu sentir un rapprochement sincère et évident : une douce magie faire son effet dans le cœur de ma douce Jeanne. Tout avait commencé en matinée, par cette beauté fatale m’attendant au bas des marches, se tenant toute droite et fière comme une belle jument pure sang prête à faire la course dans les steppes. Son habituel petit regard amical avait même changé… Un éclat de douceur et de coquinerie jouvencelle semblait avoir illuminé le turquoise de son iris, comme une jeune adolescente qui se voit le souffle coupé devant son prince charmant du lycée. Elle m’embrassa sur la joue puis, sans dire un mot, nous étions partis…
Il y eut un temps où tu me laissais savoir
Ce qui se passait vraiment ici bas
Mais désormais tu ne veux plus vraiment, n’est-ce-pas
Te souviens-tu quand j’ai fais les premiers pas?
Et la divine colombe qui volait à notre rencontre…
Et chacun de nos souffles dessinant l’espace d’un Hallelujah…
Hallelujah…
Tout au long de la marche, dans un vent plus frais qu’à l’habitude, les épaules couvertes de son magnifique châle, sa main effleurait par instants furtifs la mienne. Jeanne s’était faite plus silencieuse mais je n’étais pas inquiet. En jetant de petits regards à son insu, j’y découvrais un beau sourire rêveur dessinant une séduisante gêne sur ses lèvres abondante. Alors que nous nous sommes arrêtés pour manger un petit goûter, assis près d’une petite fontaine, les doigts de Jeanne touchèrent les miens sensuellement : les bouts de nos dernières phalanges s’étaient joints presque en prière comme deux aimants inséparables. Plus loin sur le chemin, je me suis risqué à replacer une de ses mèches folles; dégager ce beau visage qui me souriait timidement et toucher cette joue à peine ridée, si belle qu’elle semblait alors rajeunir sous le contact de mes vieux doigts usés.
J’étais si heureux de ces petits moments chers que Jeanne m’offrait sur ce plateau d’argent. Nos brèves discussions, déviant nos pensées folles de nos douces rêveries, me permettaient d’en apprendre plus sur elle, m’apprenaient à l’aimer davantage qu’au départ de notre petite marche.
J’apprenais que le beau châle qui couvrait ses épaules blanches et frêles était en fait une collection de vieux tissus et d’armoiries familiales : on y trouvait un magnifique étendard, pièce la plus ancienne et la plus solide, sur lequel on avait peint en vieux français les mots « Jhesus Maria » et une image du Christ entouré de deux anges à gauche et à droite, puis un ramassis de plusieurs blasons à fleurs de lys, le tout cousu sur un crêpe bleu profond. Dans cette conversation, j’appris que certaines de ces pièces dataient du Moyen Âge et que c’était presque un miracle que ces pièces aient résisté au temps. La grand-mère de Jeanne avait décidé d’en faire un châle en courtepointe question que ces magnifiques étendard, pennon, bannière et armoiries puissent protéger celle qui les porterait. Sa grand-mère semblait avoir été une femme très superstitieuse face à ces reliques et admettait que toute femme les touchant s’en trouvait bénie par Dieu… Jeanne admettait y croire dans un certain sens, ce que je trouvais tout à fait charmant.
Quoi qu’il en soit, notre petit bonheur de pèlerins ne dura qu’un court instant, à mon grand désarroi. Nous sommes arrivés à cette petite auberge entourée de champs à perte de vue, les moutons bêlant joyeusement, annonçant notre arrivée à la gentille aubergiste. On nous offrit deux chambres séparées : je n’ai pas insisté auprès de ma belle pour partager sa couche. Nous avions tout le chemin pour ce genre de choses et j’étais désireux de goûter chaque moment qu’elle voudrait bien m’offrir sans en demander davantage.
Alors que nous nous sommes assis dans le bistro adjacent, je me sentais comme un petit roi au bras de sa gent dame. Je me voyais, grand seigneur du Moyen Âge entrant dans une grande salle, entouré par ses sujets : ceux-ci n’ayant d’yeux que pour ma belle, des regards d’admiration et d’envie. Des pèlerins nous ont reconnus à nos sacs à dos et les tables se sont raccordées avant même que ayons pu dire un seul mot. J’échangeais avec des hommes d’un peu partout : belges, canadiens, américains, néerlandais et même péruviens. Les quelques femmes autour de la table se levèrent et se dirigèrent vers le bar. Je me rappelle qu’un des hommes offrit une tournée d’apéritif, puis un autre offrit le vin, on mangea un peu et but beaucoup. Le ton montait avec le plaisir de se retrouver tous ensemble et de couper dans la solitude. La camaraderie engendra des blagues de toutes sortes de saveurs : races, orientations, sexe, bref tout y passait. Au début, Jeanne riait de bon cœur, accotée contre le bar, me lançant des petits regards coquins qui prirent rapidement l’allure de yeux polissons pleins de désir. Je lui retournai discrètement ses regards, admirant sa silhouette sous des vêtements de marche. Remarquant que je semblais m’attarder du coin de l’œil sur sa poitrine, Jeanne se pencha vers l’avant faussement intéressée au monologue d’une pèlerine; prétexte pour m’offrir un court aperçu au creux de son décolleté. J’en rougis et je la vis retenir son petit rire surprise et amusée. J’avais envie de me lever, la prendre dans mes bras, danser sur un l’air qui jouait dans le bistro et déposer un doux baiser sur es lèvres. Malgré tout, quelque chose m’en empêchait. J’étais sidéré par la gêne, comme si démontrer devant tous et chacun les sentiments que j’éprouvais à cet instant précis pouvait être quelque chose d’inconvenable et de fort mal perçu. Cette timidité soudaine me frustrait au plus haut point…
C’est alors que j’entendis les hommes autour de la table parler des difficultés avec leurs femmes, leurs enfants, leur famille… Je me mis à parler des difficultés avec ma fille, ses petits amis, ce qui fit bien rire tout le monde… J’en riais moi aussi de bon cœur. Ensuite, vinrent les péripéties avec mon fils… Les dernières nouvelles, son homosexualité désormais évidente. J’en riais moi-même et j’essayais de tourner la nouvelle en dérision mais plus j’élaborais sur le sujet, plus je m’enfonçais dans un puits sans fond. Autour de la table, deux hommes cessèrent de rire, d’autres essayèrent de m’ignorer tout simplement tandis que Jeanne regardait ailleurs le visage aigri. Un peu pompette, je ne m’arrêtai toutefois pas : j’allai jusqu’à affubler mon fils de noms que jamais je n’aurais osé dire à voix haute si j’avais été à jeun. Je les ai bien écrits dans mon journal, mais jamais je ne les aurais dits à haute voix… C’est alors que j’entendis un des mecs assez grand et costaud, début cinquantaine, arborant un style un peu rock-a-billy lever gentiment la voix. Sa voix était calme mais le contenu me sidéra sur place : « Harold, c’est bien votre nom? Harold… Écoutez, je suis venu de la Californie faire ce pèlerinage dans le but de trouver un peu de paix. À Los Angeles, la ville grouille comme une fourmilière. C’est bruyant, ça pue, les gens sont remplis de préjugés, de secrets, pleins de peurs : surtout celle que les paparazzis s’approprient des propos juteux à leurs sujets, ceci inclus bien entendu l’homosexualité… Je suis parti faire un chemin qui est supposé en être un de partage, de non-jugement, de charité, d’élévation personnelle et je me retrouve face à un vieux sexagénaire plein de préjugés : un homme cruel et méchant qui se déguise en agneau… Vous direz bien ce que vous voulez sur mon compte, vous me traiterez avec le même manque de respect que vous faites endurer à votre fils en ce moment… L’homme qui est supposé être la chair de votre chair, comme vous l’avez si bien dit… C’est facile de démolir les gens qui ne sont pas là pour se défendre… Je vous offre donc ce soir la chance de m’attaquer de front, publiquement… Eh oui! Je vous donne cette opportunité parce que, bien que j’aie l’air d’un viril metteur en scène d’Hollywood, ce que je suis effectivement, je suis moi aussi homosexuel… Je suis une tapette, une folle, un sodomite comme vous l’avez si bien dit… Avez-vous besoin d’autres synonymes ou avez-vous épuisé tout votre vocabulaire homophobique pour la soirée? Avez-vous encore un peu de fiel à lancer au visage de l’homosexualité? Vous pouvez le dire, je suis tout ouï… »
Je ne savais plus quoi dire. J’étais sidéré sur place. Silencieusement, je me levai pour quitter la table. Humilié, j’allai vers le comptoir et payai ma note. C’est alors que je vis Jeanne sortir du bistro. Je la rejoignis à l’extérieur mal à l’aise.
Avant même que j’aie pu lui dire quoi que ce soit, elle se retourna vers moi en furie : « Mais c’est quoi ton problème? Pourquoi détestes-tu tant les gens qui t’entourent? Tout d’abord ta fille, ensuite ton fils… Et ta femme? C’était quoi à tes yeux? Une salope, une mégère? Une grosse obèse frigide? »
C’en était trop pour moi, Jeanne venait de s’attaquer à quelqu’un qui m’avait été très chère. Je lui répondis furieux que ma Gertrude avait été un ange, la plus merveilleuse des épouses et qu’elle me manquait terriblement. Qu’elle n’avait aucun droit de s’attaquer à quelqu’un qu’elle ne connaissait pas, seulement parce que j’avais un peu trop bu.
Ce qu’elle me répondit me laissa sans voix : « Je ne fais que te montrer le mal que tu te fais à toi-même… Les enfants sont ce que nous avons de plus précieux et si tu ne peux pas les accepter tels qu’ils sont, comment peux-tu t’aimer toi-même? Comment peux-tu aimer une autre personne qui te serait étrangère? En jugeant ton fils comme tu l’as fait, trois autres personnes t’ont jugées : le metteur en scène, son amoureux qui se tenait près de lui… Et moi… Oui, moi, je t’ai jugé… Ce n’est pas correct, je sais mais j’ai eu pitié du monstre que tu es Harold. Et moi qui te croyais un homme bon… Moi qui me sentais enfin revivre près de toi… Je me rends compte que tu n’aurais rien fait de bon avec mes sentiments… Tout ce que tu aurais trouvé à faire c’est de mettre ma famille à feu et à sang. Je ne veux plus rien avoir à faire avec toi Harold McPhee… Et même si j’ai mal ce soir, je ne peux pas te laisser essayer de réparer les pots cassés parce que ça ne serait pas correct envers ma propre famille… Ça serait une relation malsaine et mensongère… Je ne pourrais pas te cacher bien longtemps que ma fille est lesbienne et qu’elle vit une magnifique histoire d’amour avec son amie d’enfance. Tu trouverais à lui faire mal et à me faire du mal par le fait même… Et tu le ferais pour la simple et unique raison que tu ne respecte rien… Tu ne te respectes même pas toi-même… Au revoir. »
Puis, Jeanne tourna les talons et s’éloigna de moi. Comment j’aurais pu savoir que sa fille était lesbienne? En anglais, les mots « amie » et « petite amie » n’ont pas la même nuance qu’en français : il n’y en a qu’un et c’est le même…
Le ton de Jeanne était tellement ferme. Elle n’avait pas crié, je n’avais vu qu’une toute petite larme couler sur sa joue. Quand elle m’a dit ne plus vouloir de contact avec moi, sa voix n’a même pas vacillée. Je ne pouvais pas retourner au bistro, pas plus que de retourner vers cette licorne qui s’éloigne de moi à tout jamais. Je suis donc resté assis dans les marches à dégriser, complètement chamboulé.
Présentement, Jeanne est concentrée sur son dessin afin de repousser la colère, le sentiment d’injustice, la déception et la peine. Et, elle a bien raison. J’aurais beau aller lui dire à quel point je suis désolé et que jamais je n’aurais osé manquer de respect à mon fils de la sorte si je n’avais pas un peu trop bu, l’alcool ne peut pas tout excuser. Alors que je bâtissais quelque chose de beau et de parfait, je viens, en un seul instant, tout foutre en l’air et ça fait très mal…
Peut-être y-a-t-il vraiment un dieu en haut,
Mais tout ce que j’ai appris de l’amour
C’est comment achever un tireur à la gâchette rapide
Et ce n’est pas un sanglot que tu entends dans la nuit
Ni celui d’un homme qui aurait enfin vu la lumière
Ce n’est tout bonnement qu’un Hallelujah brisé et froid…
Hallelujah…
Je me suis levé de très bonne heure ce matin alors que je n’ai pas beaucoup dormi la veille. Je n’aurais voulu pour rien au monde manquer la messe des pèlerins!
Je pris rapidement congé des moines et alla déjeuner rapidement dans un petit restaurant qui ouvrait ses porte plus tôt que les autres, tout spécialement pour les pèlerins. Alors que je prenais tranquillement mon café en attendant mon assiette, je vis Jeanne faire son entrée en coup de vent, sac à dos à la main, le visage encore embrumé de sommeil, les cheveux humides et bouclés plaqués contre ses joues roses et l’élastique autour de son poignet droit.
J’avalai mes médicaments en quatrième vitesse et rangeai mon distributeur dans mon sac. Je n’avais aucune envie qu’elle sache que je suis malade. Elle m’aperçut et prit un siège à ma table.
« – Bon matin chère dame. » Lui dis-je d’un air moqueur, voyant qu’elle avait probablement passé droit ce matin-là.
« – Bon matin! Désolée, mon cadran portatif n’a pas sonné. Je crois que le vendeur m’a fait acheter une pacotille… M’enfin…
- Montrez-moi le, vous permettez? » Lui demandai-je curieux. Elle le sortit de son sac et le posa sur la table.
« – Cadeau! Moi, je démissionne! J’en trouverai bien un autre sur le chemin! » Me lança-t-elle le regard exaspéré.
Sa réaction me fit rire. L’impatience d’une femme est tellement charmante! En moins de quelques secondes, je réussis à lui montrer la raison pour laquelle son cadran n’avait pas sonné. Lorsque je lui expliquai qu’elle avait mis son réveil à cinq heures de l’après-midi, elle me dévisagea d’un air confondu et mal à l’aise. Quand à moi, je pouffai de rire : « Eh oui! On aurait entendu une sonnerie tonitruante sortir de votre sac à dos! »
Jeanne fut prise d’un fou-rire soudain : « Une chance que je ne prends pas l’avion! » Me dit-elle entre deux soubresauts.
Une pèlerine normande dont le sac à dos fait des bruits de sonnerie dans une soute à bagages! Ça doit sûrement se trouver tout en haut de la liste des terroristes potentiels, pensai-je alors que j’étais moi aussi pris d’un fou-rire incontrôlable.
Sur notre chemin vers la cathédrale, nous rencontrâmes plusieurs pèlerins désireux d’assister à la messe du départ. Le soleil ouvrant à peine son œil doré, nous sommes entrés à l’appel morne des cloches : on aurait dit l’annonce de funérailles.
La messe était austère et chantée en latin, ça m’a rappelé des souvenirs d’enfance. Le prêtre fit la prière de protection habituelle des pèlerins mais aucune autre prière déposée précédemment dans les boîtes de bois ne fut dite publiquement.
Alors que Jeanne et moi sommes sortis de l’église encore au son des cloches, beaucoup plus joyeux cette fois. En mettant le pied hors de l’église, une bouffée d’air chaud frappa nos visages comme une porte de fourneau qu’on aurait ouverte soudainement. La journée s’annonçait chaude.
Pour ma part, je trépignais de hâte à marcher aux côtés de cette belle créature enjouée…
Ce premier départ vers Tannay se fit dans la bonne humeur. De Vezelay à Maison-Dieu Jeanne et moi blaguions chemin faisant tout en traversant un boisé. Je découvrais une nouvelle facette de la jolie licorne enchanteresse qui partageait ma route. Désormais, je ne me pressais plus. Je prenais le temps de mémoriser chaque image, senteur, son; je ne me sentais plus à la course. Jeanne marchait d’un pas moyen, prenant elle aussi son temps, semblant toute désireuse de s’unir avec la nature qui nous entourait. Au bras de cette magnifique licorne j’avais l’impression de me retrouver dans un conte de fées des frères Grimm. J’aimais l’écouter raconter ses blagues, entendre son petit gloussement. Parfois je renchérissais juste pour la voir éclater de son rire légendaire. À d’autres moments, je goûtais le calme, le bruit régulier de nos pas sur l’herbe et les branches, la sensuelle respiration saccadée de sa gorge essoufflée. Nous arrêtâmes à quelques endroits pour nous assurer que nous étions dans le droit chemin. Je sentais Jeanne inquiète à l’idée de se perdre dans les bois. Malgré tout, celle-ci n’hésitait pas à blaguer sur son insécurité chronique. Son sens de l’humour apportait légèreté à cette situation qui aurait pu être pensante.
C’est vers onze heures que je vis s’ériger devant moi le petit village de La Maison-Dieu. D’un simple regard, sans dire un seul mot, petit sourire en coin, nous décidâmes de faire une courte halte pour grignoter. Petit sandwich à base de pain frais de la boulangère, charcuterie fine du boucher du coin et légumes frais du cultivateur de la place publique, en compagnie de cette femme svelte et délicate aux cheveux d’argent je ne pouvais espérer mieux!
Ensemble, le regard penché sur la carte de pèlerinage, révisant nos objectifs j’avais soudain l’impression d’avoir trouvé une fantastique partenaire de marche. Dans un rallye hors piste, nous aurions fait une sacré équipe!
Nous reprîmes notre marche environs une heure plus tard, nous attardant sur ce beau petit village. J’achetai une bouteille d’eau juste avant de quitter définitivement La Maison Dieu et nous étions ensuite repartis sur les routes balisées de coquillages jaunes et bleus.
C’est devant l’Armance que les choses se compliquèrent. Alors que j’étais à mi-chemin sur le petit pont traversant la rivière délimitant le village, je me retournai pour apercevoir une Jeanne livide, complètement terrorisée. Je la vis soudainement tourner des talons à toute vitesse et marcher dans le sens contraire. Je me dépêchai de la rejoindre afin de savoir ce qu’il n’allait pas.
« – Je suis désolée Harold, je rentre chez moi… Je ne peux pas » Me dit-elle le regard livide.
« – Jeanne, que ce passe-t-il? » Demandai-je tout abasourdi.
Jeanne continuait de balbutier des « Je ne peux pas » très vagues, les mains tremblantes alors qu’elle retournait tout droit vers le village. Je m’interposai devant elle et la pris par les épaules : « Allez, reprends toi! » Lui dis-je d’une voix autoritaire.
Jeanne me regarda avec un air meurtri et surpris puis ajouta d’une petite voix faible : « La rivière… Le pont… Je ne m’en sens pas capable…
- Écoute, on va essayer ensemble d’accord? Je reste près de toi… » Lui dis-je en la prenant fermement mais gentiment par le bras. « Si tu tombes, je tombe. » Je savais très bien que ce pont ne cèderait pas sous nos pas. Toutefois, je me dis que jouer son jeu pourrait peut-être l’emmener à surmonter sa peur un peu plus facilement.
Elle se laissa guider comme une poupée de chiffon. Puis, je la sentis se raidir lorsqu’elle arriva au-dessus de la rivière. C’est à ce moment que j’entrepris de la faire parler un peu tout en la faisant avancer à petits pas : « Jeanne, pourquoi avez-vous si peur de l’eau?
- Mon frère… Il s’est noyé devant mes yeux quand j’étais toute petite. Il adorait aller à la plage, faire des sports nautiques. Il avait environs sept ans de plus que moi. J’en avais six quand c’est arrivé. Nous étions dans une petite embarcation et il s’est amusé à jouer les intrépides. À l’époque, il n’y avait pas de ceinture de sauvetage comme aujourd’hui… Un faux mouvement, sa cheville s’est tordue et il s’est cogné la tête contre le rebord de la barque pour ensuite tomber à l’eau. J’ai vu son corps sombrer dans le fond de la mer… J’ai figé… J’aurais pu tendre le bras, attraper son chandail, sa main, ses cheveux ou même son short. Mais non, j’ai figé comme une idiote et je l’ai laissé se noyer. On a jamais retrouvé son corps… J’ai gardé la honte de n’avoir rien fait, la peur de ne pas pouvoir réagir si une autre situation semblable se reproduisait. Du coup, j’ai par la suite toujours évité les cours d’eau.
- Mais ce n’était pas votre faute… Vous étiez toute petite… À six ans, son corps mouillé de jeune adolescent vous aurait entraîné avec lui… C’est triste mais vous avez eu le bon réflexe, c’est votre propre instinct de survie qui s’est enclenché… Vous ne pouvez pas vous en vouloir toute votre vie pour un accident dont vous n’étiez pas responsable… »
Jeanne se tourna vers moi et me regarda insultée : « Normal? Instinct de survie? Vous encouragez la couardise monsieur McPhee? J’ai été lâche et peureuse, voilà. Même ma propre mère m’a dit que j’aurais dû faire quelque chose. J’ai tué mon frère et ce n’est pas en me disant que ma réaction était légitime que ça va me faire sentir mieux. Ça fait soixante ans que je vis avec cette perte, je pense que je suis assez grande pour savoir ce que j’aurais pu et dû faire à ce moment-là…
- Jeanne… » L’interrompis-je dans son envolée de remontrances. « Jeanne, regardez, vous l’avez fait. Vous êtes de l’autre côté du pont. »
Elle fixa ses propres pieds comme une petite fille, puis le pont et me regarda droit dans les yeux interdite. Alors que je pensais me mériter une gifle au visage, elle accouru vers moi pour m’enlacer les yeux luisants d’émoi. J’entendis un timide « merci » suivi d’un baiser doux de ses lèvres pulpeuses sur ma joue ridée. À ce moment précis, je me sentais comme un jeune adolescent recevant un premier baiser sur la joue de la part de la plus jolie fille de sa classe. Je suis presque sur que j’en ai rougi d’émotion et d’attirance.
Les mains moites et tremblantes, je repris la marche comme si rien ne s’était passé, aux côté d’une Jeanne plus enjouée que jamais. Elle changea de sujet et je compris qu’il n’était plus question de parler de son frère. La porte était fermée. Je me pris à espérer intérieurement que la porte de ses peurs puissent un jour se refermer définitivement, tout comme celle recelant la terrible mort de son frère s’était close quelques instants auparavant.
Nous longeâmes le canal du Livernais un certain moment, la piste cyclable nous offrant un pavé beaucoup plus sécurisant pour nos vieilles jambes. Vers 14 heures, nous étions arrivés à Tannay. La masse de pèlerins déambulant dans la petite ville commença à nous inquiéter. Je me demandais comment nous allions trouver un gîte pour la nuit. En feuilletant mon petit guide de la route de Vezelay, je remarquai qu’on y inscrivait l’adresse d’une petite auberge offrant un tarif spécial pour les pèlerin. Je pris Jeanne par la main et l’entraînai en direction de l’auberge.
En moins de deux, nous avions chacun notre propre chambre. Je montai déposer mon à ma chambre, pris une douche rapide et entreprise de visiter un peu le petit village.
Au bas des marches de l’auberge, une jolie Jeanne, sentant la rose, arborant une petite robe soleil et une paire de tong dans les pieds m’attendait impatiemment. Souhaitant qu’elle se soit changée pour moi, je la complimentai sur sa jolie tenue, pas très sportive certes mais sans contredit beaucoup plus affriolante qu’un survêtement de sport!
Jeanne m’emmena manger dans un petit bistrot. Encore ce soir, nous discutâmes jusqu’à une heure tardive. De nature très bavarde, Jeanne ne semble jamais à court de sujets de discussions aussi passionnants les uns que les autres.
Ce soir, seul dans ma chambre, une partie de moi regrette de ne pas avoir joué la carte de la séduction ce soir. Je me dis que si Jeanne s’est changée pour m’emmener souper dans un petit endroit assez tranquille et coquet, probablement qu’elle s’attendait à un certain rapprochement de ma part. Toutefois, je crains encore qu’elle me repousse subitement s’il advient qu’elle me sente trop entreprenant. Je ne sais trop que faire face à cette situation… M’enfin, la nuit porte conseil!
Réveillé à cinq heures du matin, j’ai avalé un petit déjeuner rapide et on m’a conduit à la station de bus. Je devais arriver pour huit heures et trente au plus tard à Auxerre puisque mon train pour Sermizelle partait à huit heures et quarante-cinq. J’ai donc pris le premier bus du matin question de ne pas rater mes transferts.
À midi j’étais rendu à Vezelay, ayant parcouru l’équivalent de plus de deux heures de route à pied. En arrivant au village, un homme m’aborda en me disant brièvement en français que si j’étais pèlerin, je devais me présenter à la Basilique Saint-Marie-Madeleine pour l’enregistrement du départ. J’arrivai à la basilique et réalisai rapidement qu’on m’avait induit en erreur. En fait, les pèlerins y étaient rassemblés afin de pouvoir faire leurs dévotions et y déposer des vœux de prières avant la messe qui serait célébrée tôt le lendemain matin. J’en profitai toutefois pour visiter un peu ce magnifique endroit dont l’architecture ressemblait beaucoup à celle du mont. Plusieurs pèlerins descendant vers la crypte, je décidai de les suivre. D’époque carolingienne, la crypte ressemblait beaucoup à la chapelle Notre-Dame-Sous-Terre. Dans un coin, on pouvait y voir une petite arche hébreu posée dans une niche de marbre. Je m’approchai pour le regarder de plus près et lire l’écriteau descriptif. Il s’agissait d’une relique de Sainte-Marie-Madeleine, que deux chevaliers auraient apporté à Vezelay et défendue au péril de leur vie. Une infime partie de son corps était protégée par ce qui semblait être un silex d’or et de bronze sous cet arche vitré.
Que de richesses je découvrais chemin faisant! Moi qui, ayant lu plusieurs œuvres mélangeant fiction et histoire, découvrais la vérité et les lacunes de certains auteurs derrière leurs trop pleins d’imagination; rien de ce que Dieu me montrait jusqu’à présent ne me faisait regretter la fiction. La réalité était tellement plus intéressante, plus fascinante!
Je pensai aux deux moments spécifiques où j’ai pu admirer une pièce historique de près. À chaque fois, il avait été presque possible de ressentir la sainteté émanant de ces objets, comme si, ayant appartenus pendant si longtemps à leur propriétaire ceux-ci en avaient gardé une part de leur énergie, les rendant à leur tour sacrés.
J’étais profondément absorbé dans mes pensées lorsque je sentis une main se poser sur mon épaule. Une voix de femme, profonde et chaude comme la mer, m’aborda dans un doux français murmuré : « Pardon monsieur, vous permettez… »
En me retournant, je la vis encore une fois. C’était cette même dame qui m’avait fait tant d’effet au Mont Saint-Michel. Cette fois-ci, son regard entre ciel et mer me fixait droit dans les yeux. Des mèches complètement blanche et bouclées lui tombaient encore sur les joues alors qu’elle était coiffée d’une queue de cheval relâche. Une coiffure de pèlerine, faite probablement à toute vitesse. Je lui laissai mon espace sans dire un mot tellement sa beauté m’avait estomaqué.
Je quittai la crypte, me rendit à la Basilique, rédigeai ma prière sur un bout de papier et la déposai dans la petite boîte approprié. En sortant de l’église, je vis une petite boutique de souvenirs à quelques pas plus loin.
Je me mis à penser à ma fille et à mon fils. Depuis ce départ, je ne leur ai jamais acheté de souvenir de mes voyages. Pourtant, dès que je partais en voyage d’affaires par le passé, les boutiques souvenirs étaient les premiers endroits où je m’arrêtais. Je me sentais soudainement coupable de ne pas les avoir appelés depuis mon départ. Peut-être sont-ils malades d’inquiétude à mon sujet…
Ils ne méritent pas ce genre de traitement de la part de leur père… C’est un peu injuste.
J’entrai dans la boutique, bien résolu à leur trouver chacun un petit cadeau. Je les enverrai ce soir, bien emballé via le bureau de poste de Vezelay. Il doit bien y avoir une poste dans les environs.
Je pris le temps de fureter à gauche et à droite mais aucun souvenir ne semblait adapté à leurs goûts respectifs. Finalement, j’optai pour un petit mobile fait de vitraux pour ma fille. Les vitraux étant de plexiglas je me dis que, bien emballé, ça ne risquait pas de se casser dans la poste. Pour mon fils, je lui achetai un ensemble de cartes et d’enveloppes faites à l’enluminure, soit l’ancienne technique de l’illustration sur parchemin.
Alors que je m’apprêtais à payer, la caissière me demanda en français si j’étais pèlerin. Je répondis à l’affirmative de mon français fort médiocre. Elle me demanda alors dans un mauvais anglais de lui présenter ma credential qu’elle tamponna et me souhaita un bon départ, avec toute la gentillesse du monde. Je ne m’attardai pas trop à sa boutique, bien que je sente qu’elle avait une envie folle de parler avec les pèlerins car, à vrai dire, j’avais une faim de loup.
Une fois sorti de la boutique, je partis à la recherche d’un petit bistro. Assis à une petite table, dégustant un bon dîner, tasse de thé en main, j’entrepris d’écrire une petite lettre à mes enfants, question de leur expliquer un peu où j’étais, où je me rendais et pourquoi j’avais décidé d’entreprendre un tel périple. Concentré sur la rédaction de ma première lettre, je ne remarquai pas la dame qui venait d’entrer dans le resto-bar. Très vite, l’endroit fut rempli à craquer. Au bar, plusieurs hommes semblaient parler fort dans un français assez grossier. À les entendre, on aurait dit des coqs se pavanant devant une belle poulette.
Alors que j’essayais tant bien que mal de me concentrer malgré le chahut sur mes écrits, j’entendis cette même voix de femme précédemment entendue dans la basilique m’aborder doucement : « Désolée monsieur, puis-je m’asseoir avec vous? »
Je levai la tête rapidement puis, encore tout abasourdi, je me mis à ranger certains effets personnels question de lui faire un peu de place. À mi-chemin je m’arrêtai sec. Elle venait de m’aborder en anglais…
Elle me regarda à son tour et rougit : « Je vous dérange. Je suis sincèrement navrée. Je vais vous laisser tranquille. »
Je dus faire un effort considérable pour lui répondre tellement j’étais sous le choc : « Non, pas du tout. J’ai été surpris de vous entendre m’aborder en anglais, c’est tout.
« – J’ai eu le temps de voir que vous écriviez en anglais. » Dit-elle en s’asseyant. Je remarquai alors que plusieurs hommes au bar me dévisagèrent d’un air mauvais et détournèrent leur regard, discutant entre eux et regardant un match de soccer à la télé.
« – Merci pour votre aide » Ajouta la jolie dame. « Je ne savais plus quoi faire pour me débarrasser d’eux. Dès que je vais à quelque part, je les ai autour de moi comme un loup flairant une proie blessée. C’est à se demander s’ils ont déjà vu des femmes, je ne suis quand même pas si séduisante! Comme vous étiez le seul à ne pas trop vous préoccuper de moi…
- Sans vouloir vous vexer, vous êtes vraiment très jolie. Probablement que je vous aurais dévisagée si j’avais été au bar. Par contre, comme je ne vous ai pas vue entrer… »
Sur ce, la dame rougit et poussa un petit rire qui sonna comme des clochettes à mes oreilles.
« – Moi c’est Jeanne Brixey, et je suis de Normandie : d’Évreux pour être plus précise. » Dit-elle en me tendant la main.
« – Moi c’est Harold McPhee, et je suis… bah! Comme vous pouvez le deviner avec mon accent! »
Jeanne ria de plus belle et ajouta : « Oui, d’Angleterre… Londres ou bien…?
« – Oui, Londres. En passant, étiez-vous au Mont Saint-Michel il y a quelques jours? Je crois avoir vu quelqu’un qui vous ressemblait dans l’ancienne chapelle.
- Oui, j’y suis allée avec ma fille et sa copine. Elles tenaient toutes les deux à me faire visiter l’endroit avant que je parte en pèlerinage. J’ai beau être normande, je n’y avais jamais mis les pieds, pour la simple et unique bonne raison que j’ai une peur bleue de l’eau. Les digues, les marées, le bord de l’océan, même de très grosses rivières parfois, ça me donne la chair de poule. Je sais, c’est stupide… Les normands et les bretons sont supposés avoir la navigation dans le sang et voyez, moi je ne peux même pas embarquer dans une chaloupe! »
À cette remarque, je ne pus me retenir de rire. Son sens de l’humour, sa capacité de tourner ses petites peurs en dérisions me surprenaient tellement! Nous passâmes presque tout l’après-midi à discuter dans le petit bistro. Étrangement, j’avais la nette impression de rencontrer une amie de longue date : comme si on se connaissait depuis bien longtemps. Finalement, lorsque je regardai ma montre, il était déjà 19 heures et je n’avais même pas fait de réservation dans un gîte. Nous avons alors décidé de faire une partie de la route ensemble et de nous séparer devant le couvent où Jeanne y avait précédemment réservé une chambre. Arrivés près du bâtiment, elle m’aborda plus timidement cette fois : « Merci Harold pour ce bel après-midi… Ça m’a fait du bien. »
J’étais surpris de cet énoncé. Pourtant, je ne la voyais pas comme une femme en détresse. Je lui expliquai que je n’avais pas fait grand chose mais elle m’interrompit doucement.
« – Vous avez fait beaucoup… Vous ne le savez juste pas, c’est tout. Écoutez, je ne sais pas si je dois vous le dire ou non parce que je vais passer pour une espèce de phobique… M’enfin… C’est ce que je suis un peu non?
- Bah, moi j’ai pas vraiment d’opinion Jeanne… Je crois que tous les pèlerins sont ici pour quelque chose de particulier, si non, ils ne voudraient pas marcher jusqu’en Espagne seulement pour le plaisir… »
Je l’entendis pousser son petit rire timide, si charmant à mes oreilles.
« – En fait, avec mon mari je sortais beaucoup. Richard était très sociable… Et très territorial aussi… Donc, je n’ai jamais vraiment senti s’intérêt des hommes pour moi… M’enfin, oui, un petit peu mais… Richard c’était mon lion, ma bête féroce, comme je l’appelais… Il est mort l’an dernier et, depuis, je suis devenue un peu agoraphobe. Ma fille a bien essayé de me sortir de chez moi mais à chaque fois, je me retrouvais entourée de chacals : c’était à en devenir folle. J’ai décidé de faire ce pèlerinage justement pour combattre certaines peurs. Qu’un homme me trouve séduisante, ce n’est vraiment pas si dramatique : pourtant, moi, à chaque fois je panique… Et, comme des animaux, plus ils me sentent apeurée, plus ils s’approchent! Au moins, avec vous, j’ai tout de suite remarqué que vous n’aviez pas la séduction dans le sang…
- Vous savez ce que je crois? Je pense sincèrement que vous n’avez pas peur des hommes… Vous avez peur de leurs vieilles techniques de séduction complètement dépassées! Écoutez, présentement, je suis là, à vous causer depuis des heures et je suis un homme… Vous restez ici… Vous ne courrez pas vous cacher dans votre couvent de bonnes sœurs! C’est déjà ça! » Lui lançai-je sur un ton désinvolte. Bien que j’aurais aimé lui dire à quel point elle était belle, je préférais me taire. L’après-midi avait tellement bien débuté que je préférais garder cette magnifique soirée en mémoire et ce, même si je ne devais plus la revoir, plutôt que de me remémorer une gifle en plein visage. Elle rit de plus belle, ce qui lui dessina de jolies petites fossettes sur le coin de ses lèvres abondantes. Après un court silence elle ajouta : « Comptez-vous assister à la messe des pèlerins demain matin?
- Oui, j’y serai. J’ai demandé une prière plus tôt cet après-midi. Je ne sais pas s’ils vont la dire à voix haute par contre… Nous sommes tellement nombreux!
- Bah, je pourrais vous réserver un siège si vous voulez… Après, on pourrait débuter la marche ensemble si vous le souhaitez… Je ne me sens pas encore prête à marcher complètement seule sur une route déserte… Je sais, ne me le dites pas, je suis un cas désespéré!
- Pas du tout… Moi, j’ai marché seul une bonne partie de l’Angleterre alors… Partager la route avec quelqu’un me fera grand bien je crois. »
Nous nous dites au revoir et je la laissai à ses bonnes sœurs. Un peu plus loin, je trouvai un gîte au monastère. Par chance, il restait encore un lit.
Ce soir, je ne sais même pas si j’arriverai à dormir. J’ai la tête trop pleine de belles images : principalement de Jeanne, cette belle licorne sauvage…

À mon réveil, je tremblais comme une feuille. C’est peut-être du au surmenage, je n’en sais rien. Je tremble toujours un peu des mains en me levant le matin. Quoi qu’il en soit, ce matin je n’arrivais même pas à tenir un verre sans renverser un peu de son contenu.
J’ai essayé tant bien que mal de l’habiller. Par chance, je n’avais aucun de mes vêtements requérant une trop grande minutie pour les enfiler. Ça aide énormément de porter des vêtements de sport. Pour les souliers, aucun lacet n’est nécessaire à attacher : un autre grand avantage.
Ce sont des moments comme ceux-là qui me donnent des crises d’anxiété. J’ai beau prendre mes médicaments du mieux que je peux, je sais très bien que ça prendra du temps à se résorber. Plus ce moment de tremblotte extrême dure longtemps, plus j’angoisse sur mon état : la peur de rester ainsi à trembler, pour le restant de mes jours, me serre les boyaux. Je me sens impuissant et complètement dépendant des autres dans des moments comme celui-ci.
Lorsque je me suis regardé dans la glace, j’ai eu peur : ce regard brun fixe comme des yeux de poisson mort, ce visage qui a toute la misère du monde à pouvoir afficher une simple expression… On m’a expliqué que ce sont des effets des antidépresseurs : ça fige le visage. Les muscles s’anesthésient et il devient plus difficile de faire un sourire, mastiquer, froncer les sourcils. Malgré tout, quand je me vois comme ça, je n’ai tout simplement plus l’impression d’être un vivant. Je me sens comme les zombies qu’on voit dans les films d’horreur américains. Seigneur que je déteste ces médicaments, je les jetterais tous dans les toilettes et au diable! Mais quand j’ai aperçu mon distributeur posé sur le coin du lavabo, je ne pouvais même pas ouvrir chacune des petites trappes tellement mes mains tremblaient. Affolé à l’idée que j’aurais pu me débarrasser de ces médicaments si j’en avais eu la dextérité, je me demandai soudain ce qui se passera lorsque je n’aurai plus de pilules dans mon distributeur. Mon pharmacien est loin, probablement qu’aucun apothicaire de France ne voudra faire un appel en Angleterre pour avoir une confirmation de prescription.
Me suis-je pris au piège dans un projet qui n’est tout simplement pas réalisable?
Le regard vide devant la glace, je me demandais si je devais toujours continuer cette marche. Peut-être est-ce tout simplement un de mes délires…
Je me suis passé de l’eau dans le visage, tentant de reprendre mes esprit mais trop tard : la panique avait déjà fait son œuvre.
Tremblant, j’attrapai mon distributeur et je sortis de ma chambre sans faire mon sac à dos. De toute façon, je n’en avais pas les capacités physiques à ce moment.
Je marchai à petits pas vers la salle à manger. Décidément, j’avais vraiment l’air d’un « petit vieux » sans sa marchette, quelle humiliation!
Je m’installai à une table en retrait du monde et attendis qu’on m’apporte le menu. Une jeune serveuse s’approcha et me parla en français. J’eus toute la misère du monde à pouvoir m’exprimer correctement en anglais. La jeune femme remarqua le distributeur de pilules que j’essayais d’ouvrir. Elle posa le menu près de moi et ouvra la petite trappe appropriée de mon distributeur. Elle me répondit ensuite dans un anglais fortement marqué d’un accent français : « Je vais aller vous chercher de l’eau tout de suite monsieur. » Elle me fit un petit sourire compatissant et disparut vers la cuisine. À ce moment précis, j’eus l’envie folle d’éclater en sanglots de désespoir. Je combattais les larmes, la rage, la peur avec tellement de volonté que je ne pouvais même pas tourner les pages du menu adéquatement : je ne pouvais même pas avoir accès au côté écrit en anglais.
Une main d’homme se posa soudain sur le menu, tournant les pages pour moi jusqu’à la section anglaise. Je levai la tête : c’était Mike. Il s’assied près de moi avec un petit regard moqueur : « Vous ne vous sentez pas très social ce matin, Monsieur McPhee.
- Je ne peux même plus tourner les pages d’un simple menu… » Murmurai-je aigri. « Pourquoi ai-je décidé de faire ce voyage? Je me sens tellement ridicule présentement… Mon corps m’humilie constamment.
- Vous êtes arrivé à un point de non-retour je crois, mon cher ami. Vous pouvez reprendre le Ferry jusqu’à Portsmouth, ou bien essayer de faire de votre mieux pour remplir votre engagement.
- De quoi aurai-je l’air devant mes enfants si je reviens si tôt? Mes voisins riront de moi, eux qui m’ont vu m’entraîner jusqu’à trois fois par jour dans le quartier. Vous ne savez pas dans quelle situation je suis….
- Oh! J’en ai une petite idée, ne vous en faites pas. Il y aura toujours des gens qui refuseront de voir le potentiel d’un autre humain, des gens qui s’arrêtent à une condition physique, un état mental. Des bons pensants qui préfèrent décourager, faire mal, humilier, véhiculer des ragots plutôt que d’essayer de voir plus loin. Parfois, ils sont durs, parfois hypocrites mais ils ne veulent tous qu’une chose : le bien des autres. Ils le veulent mal, bien sûr, comme des gens aiment mal mais, ces gens, tout ce qu’ils veulent, c’est de ne pas voir leurs amis prendre de trop grands risques pour ne pas les voir souffrir inutilement. Que vous retourniez à Londres ou que vous continuez votre route, le seul jugement qui devrait avoir de l’importance à vos yeux c’est le vôtre… »
Tandis que je réfléchissais silencieusement à ces paroles, la serveuse arriva avec mon verre d’eau. Les pilules dans mes mains tremblantes, la peur au ventre, je ne savais plus quoi faire. J’en avais presque des sueurs froides. La serveuse mal à l’aise s’éloigna, après avoir posé le verre sur la table, et alla servir d’autres clients un peu plus loin. La main chaude et rassurante de Mike se posa sur la mienne : « Vous savez, l’anxiété ne vous aidera pas à prendre une décision. Pourquoi n’essayez-vous pas de relaxer un peu? »
Je perçus cette phrase comme une claque en plein visage. Je retirai ma main brusquement, essayant de prendre mes médicaments : « Ce n’est pas facile Mike. Vous ne savez rien à ma maladie. »
Très calmement, Mike repris mon bras et le posa à plat sur la table : « J’ai fait Compostelle deux fois avec ma femme. La raison est simple : elle avait la sclérose en plaque. Ce n’est pas la même maladie, pas les mêmes symptômes, mais l’état mental dans lequel vous êtes ce matin, je le connais très bien. Laissez-moi essayer de vous aider un peu. Ça ne prendra pas beaucoup de votre temps, et au pire, vous resterez dans le même état. Au mieux, bah… » Il fit un geste évasif de la main qui semblait signifier un silencieux « vous savez ».
Je ne répondis rien mais Mike n’attendit pas que je puisse formuler une phrase.
« – Présentement, on va faire le point sur ce qui va bien, d’accord? Qu’est-ce qui ne tremble pas? »
J’étais assis alors mes jambes semblaient inertes. Ma tête ne semblait pas faire de soubresauts comme on voit chez certains états avancés non plus. Je me dis alors que je n’étais pas dans un état si dramatique. Je remarquai aussi que, depuis notre conversation, ma voix sortait beaucoup mieux.
Après un court silence afin de me laisser le temps de prendre conscience de mon corps, Mike n’attendit aucune réponse de ma part et enchaîna encore une fois : « Bon, désormais, posez-vous une simple question, est-ce que vous avez déjà eu ces symptômes par le passé? Si oui, quelle était leur durée? Aviez-vous besoin de vos médicaments pour les faire disparaître? »
Je commençai à chercher dans ma vieille mémoire. En effet, j’ai déjà eu des problèmes à marcher, descendre des marches, prendre ma fourchette. C’est arrivé la plupart du temps le matin, souvent quand j’ai fait beaucoup d’exercice et que je n’ai pas eu de très bonne nuit de sommeil depuis un petit bout de temps. Or, j’avais fort mal dormi dans le Ferry et j’ai monté beaucoup de marches hier. Je n’y suis plus habitué. À chaque fois que j’ai eu ces tremblement, la panique m’a pris au ventre. Ce que je faisais à ce moment-là à la maison, je regardais la télé, j’écoutais de la musique, j’essayais de me changer les idées et j’attendais avant de manger ou de sortir. J’ai toujours pris mes médicaments à heure fixe, mais je ne crois pas que ce sont eux qui ont fait disparaître ces symptômes. En fait, je crois que ces maux sont survenus pour me dire que je suis fatigué tout simplement.
Après une plus longue pause, Mike ajouta :« Très bien. Maintenant, on va essayer quelque chose d’un peu plus farfelu : je veux que vous pensiez à une image mentale marquante. Quelque chose qui vous a fait sentir heureux, exalté, plus jeune, plus en forme que jamais; quelque chose qui vous a fait sentir spécial, que votre vie avait enfin un sens. »
Je ne savais pas trop où il voulait en venir mais je me prêtai à son jeu. La première image qui me vint en tête fut le coucher de soleil du haut du mont. Je m’étais senti en forme, heureux et chanceux de voir quelque chose d’aussi magnifique au moins une fois dans ma vie, mais je ne m’étais pas senti si exalté. L’image ne fonctionnait pas. Ensuite, je pensai à l’abbaye : magnifique, recélant merveilles et secrets. Mon esprit se promena alors dans les dédales de ma mémoire : l’oratoire Notre-Dame-Sous-Terre ressemblant au résultat d’une fouille archéologique, puis, son armure au propriétaire inconnu. Cette magnifique armure qui nous a offert son secret sur un plateau d’argent, à moi et à cette magnifique femme ressemblant à une licorne sauvage. Je ne savais plus quelle image je devais prendre : la femme ou l’armure. Les deux me faisaient sentir jeune, en vie, en forme, spécial, exalté. L’armure m’avait donné l’impression d’être au cœur d’une vérité cachée à prouver au monde entier. La dame quant à elle… Eh bien… Ça se passe de commentaires.
Avant même que j’aie pu choisir quelle image mentale était la plus efficace, j’entendis la voix de Mike : « Vous voyez, ça marche, vous ne tremblez plus. »
J’ouvris les yeux et regardai mes mains. En effet, elles étaient posées calmement sur le plat de la table. Je ne savais comment remercier Mike pour son aide. Lorsque nos regards se croisèrent il comprit tout de suite, faisant son habituel coup de balai de la main, petit sourire aux lèvres : « Bon, qu’est-ce qu’on mange? J’ai une faim de loup. » Dit-il pour dévier la conversation.
Je pris mes médicaments et posai mon regard sur le menu :à lire son contenu, tout semblait absolument délicieux.
C’est après avoir passé notre commande que je me risquai à l’aborder : « Vous savez, l’offre que vous m’avez faite hier, je crois bien que je saisirais après tout.
Mike me regarda avec un sourire radieux. Il était visiblement heureux de me voir continuer mon chemin.
- Ce matin, nous allons vers Orléans, ensuite nous descendons vers le Midi. Est-ce sur votre route? »
Orléans… Je comprends désormais pourquoi Lizzy voulait tant que je visite cette ville. Elle avait dû remarquer l’armure lors de sa dernière visite au mont. Je me dis que, si tant de coïncidences semblaient vouloir me mener vers ce lieu, peut-être devrais-je y aller après tout. « Orléans, une de mes amies m’a dit d’aller visiter, si je peux aisément joindre Vazelay de là, pourquoi pas?
- « Il y a des autocars qui se rendent d’Orleans à Auxerre. De là, vous pourrez aisément prendre le train jusqu’à Sermizelle qui est à environs deux heures de marche de Vezelay. »
Je remerciai Mike de sa gentillesse. Après le petit déjeuner, il appela son supérieur pour confirmer le prix du billet. Puisque ma route s’adonnait à être beaucoup plus courte, on me fit payer que le tiers de la valeur d’un billet troisième âge. Mike n’avait pas menti, c’était très avantageux.
Comme le voyage entre le Mont Saint-Michel et Orléans dura près de quatre heures, je pus me reposer à ma guise, profitant de deux sièges complets à étendre mes jambes. J’entreprise d’écouter un des disques de ma fille encore une fois, question de m’endormir sur de la musique. Instinctivement, je me mis à écouter la pièce « Let it be » : un air plein de grâce et de sagesse…
« Lorsque je me trouve dans une impasse
Notre mère Marie vient à moi
Énonçant ces paroles de sagesse, lâche prise.
Et dans mes heures sombres
Elle se tient droite devant moi
Énonçant ces paroles de sagesse, lâche prise.
Lâche prise, lâche prise,
Lâche prise, lâche prise,
Murmurant ces paroles sages
Lâche prise.
Et lorsque tous ces gens au cœur meurtri
Qui vivent dans ce monde s’accordent
On trouvera bien une réponse, lâchons prise
Pour ceux qui vivent une séparation
Il y aura toujours l’espoir de se revoir
Vous trouverez bien une réponse, lâchez prise… »
Arrivé à Orléans, nous avons visité le Jardin des plantes, le centre-ville historique puis, nous avons assisté à une messe dans la Cathédrale Sainte-Croix, au cœur de la petite chapelle dédiée à Jeanne d’Arc. Les vitraux dédiés à celle-ci étaient tout simplement magnifiques. La beauté des lieux, la paix émanant de ce lieu me fit prendre conscience de la raison pour laquelle je devais venir à Orléans.
Alors que tous quittaient après la messe, je m’attardai en ces lieux qui avaient été jadis protégés de la destruction et du pillage par la foi d’une simple paysanne.
Alors que le bus partait en direction de Tours, je dis un dernier au revoir à Mike et repris ma marche à la recherche d’un hôtel. Malheureusement, plusieurs festivités d’été ayant commencé, toutes les auberges affichaient complet.
Sentant une autre crise d’angoisse me prendre au ventre, je revins sur mes pas, directement à la cathédrale, m’assied sur un banc et me mis à prier afin qu’on m’apporte une solution.
J’essayai de reprendre l’exercice de focalisation que Mike m’avait fait découvrir mais en vain. Il ne semblait fonctionner que lorsque mon corps se voyait trop désireux de me laisser tomber.
Il était tard et je ne savais plus quoi faire pour me sortir de ce pétrin. Alors que je priais la Sainte Vierge de me trouver une solution, j’entendis quelqu’un jouer un air instrumental à l’orgue. Je reconnus la pièce instantanément : c’était « Let it be ».
Je me levai et me mis à chercher un moyen d’accéder à la tribune d’orgue. Sur un des plans, je pus voir l’escalier approprié. À l’orgue, un jeune prêtre jouait concentré. Je restai sur place à écouter l’air qui prenait soudain des airs divins. Lorsqu’il eut terminé, il se tourna vers moi un peu surpris : « Vous êtes perdu monsieur? » Me demanda-t-il en français.
Je lui répondit lentement en anglais que c’est la chanson qui m’a amené jusqu’à cette tribune. Le prêtre émit un petit sourire gêné et descendit avec moi les marches menant au premier palier de la cathédrale : « J’adore venir jouer de temps à autres, mais comme les organistes ont la priorité, je dois y venir quand ceux-ci ne pratiquement pas. » Me dit-il dans un assez bon anglais. « Vous cherchiez votre chemin?
- Non, je suis venu prier…
- Vous n’avez pas assisté à la messe, plus tôt?
- Si, si, avec le groupe de touristes. Par contre, comme je ne poursuivais pas ma route avec eux et que toutes les auberges semblent pleines ce soir, je ne savais plus trop quoi faire pour remédier à mon problème…
- Vous êtes venu à la bonne place, mon fils. » Répondit le prêtre. « Il m’est possible de vous offrir asile pour la nuit au presbytère de la cathédrale, si vous acceptez de nous aider un peu : à la cuisine principalement.
- Vous feriez ça? Vraiment? » Demandai-je tout abasourdi.
« – Bien entendu, quiconque demande asile dans une église, hommes d’église, nous avons le devoir de le lui accorder. C’est une vieille règle chrétienne. »
Puis, alors que nous marchions vers le presbytère, le prêtre remarqua mon sac à dos sur mes épaules et ajouta : « Vous êtes pèlerin?
« – Oui, je vais à Compostelle.
- Alors raison de plus pour vous héberger pour la nuit. Si vous le désirez, nous avons des dépliants : horaires d’autocars, de trains, si ça peut vous être utile… »
Je remerciai chaudement le prêtre. Arrivé au presbytère, j’aidai à préparer le repas et nous mangeâmes tous ensemble autour d’une grande table. Quatre autres prêtres logeaient à cet endroit. On me mena à une chambre inoccupée et un prêtre plus âgé m’offrit de venir me porter à la station de bus le lendemain matin avec la voiture du diocèse. J’acceptai avec joie alors que je prenais congé de mes hôtes.
Aujourd’hui, je viens d’apprendre une grande chose : faire confiance à Dieu et à la vie. On trouve toujours une solution!

Je suis arrivé à 8 heures trente au port de Saint-Malo. Affamé, je suis tout de suite allé manger dans un petit restaurant du centre-ville qui sert de délicieuses crêpes bretonnes. Tout en dégustant un excellent petit déjeuner, je regardais sur mes différentes cartes le meilleur moyen pour me rendre au Mont Saint-Michel qui se trouve à une quarantaine de kilomètres à l’ouest de Saint-Malo, à l’orée de la Normandie. Un homme dans la cinquantaine passa près de moi et fit tomber une des mes cartes. Alors qu’il la ramassa pour me la remettre, il remarqua le petit cercle rouge que j’avais dessiné autour du Mont Saint-Michel.
« – Vous compter vous rendre au Mont? » Me demanda-t-il en français.
Mon français parlé étant fort médiocre, je lui répondis lentement en anglais : « Oui, je cherche une route secondaire, je ne veux pas emprunter de voie rapide. »
C’est alors que l’homme me répondit dans un très bon anglais : « À voir votre sac à dos, je parie que vous voulez vous y rendre à pied… Un pèlerinage c’est ça?
- Plus ou moins, le pèlerinage commencera plus tard en fait.
- Ah! Compostelle! Vous prendrez quelle route?
- Vezelay.
- Elle est moins escarpée c’est celle que je vous aurais conseillé dans votre condition.
- Ma condition? » Lui répondis-je surpris et curieux.
L’homme pointa mon distributeur de cachets posé sur la table et ajouta timidement : « C’est pour ça que j’ai fait tomber votre carte : c’était elle ou votre distributeur. Et puis, entre vous et moi, vous n’êtes plus très jeune pour entreprendre le chemin de Tours ou des Pyrénées.
- Vous semblez vous y connaître en matière de Compostelle. » Lui dis-je en rangeant mon distributeur dans mon gros sac à dos.
« – Bah! Ma femme et moi avons fait ce trajet plusieurs fois… Les deux routes que nous avons empruntées étaient Tours puis, ensuite, Vezelay. Vous allez probablement me dire qu’on était bien fous pour commencer par Tours… Vous auriez raison! On était jeunes, ça excuse tout! » Me répondit l’homme dans un petit rire désinvolte. Puis, il ajouta après avoir siroté son café : « Vous êtes certain que vous voulez vous rendre à pied au Mont Saint-Michel?
- En fait, je n’ai pas d’idée fixe. Ça m’aiderait à garder la forme mais d’un autre côté, je risque d’arriver et de ne pas pouvoir visiter.
- Oui, à cause des horaires des musées entre autres. Mais, pour ce qui est de l’accès, ne vous en faites pas, même en très forte marée, la digue n’est jamais submergée. Vous pouvez aisément passer du continent au Mont. En autant que vous êtes bon marcheur. Écoutez, je suis conducteur de nolisés. On se rend justement au Mont Saint-Michel et, ce matin, je dois vous dire que l’autobus n’est pas très rempli. Si vous voulez, j’en parle avec mon supérieur et je vous embarque. Au pire, il ne vous ferait payer que le tarif du troisième âge, au mieux, le petit tour est gratuit. Qu’est-ce que vous en dites?
- Je dis que j’en serais très heureux! Mais ne vous en faites pas, j’ai assez d’argent pour payer mon siège.
- Entre vous et moi, je trouve que ça serait exagéré de vous faire payer un siège si vous ne profitez pas de tout le voyage organisé. C’est un peu injuste pour vous non? » Me répondit-il d’une voix mal à l’aise.
« – Il n’y a rien de gratuit dans ce mode. » Lui répondis-je moqueur, tout en avalant ma dernière gorgée de café.
« – À mon avis, les meilleures choses devraient l’être! » Répliqua-t-il avec un petit sourire coquin.
Je fus saisi par ses grands yeux bleus surplombé d’une chevelure noire de geai bouclée. Il déposa quelques pièces d’Euros sur la table et se leva. Je fus soudainement étonné par sa grandeur : il devait faire plus de six pieds cinq! On aurait dit un grand guerrier.
Alors qu’il quittait le restaurant il m’interpella au-dessus de sa propre épaule : « Je vous attends dans le nolisé bleu juste devant, si vous décidez de monter! En passant, moi c’est Mike.
- D’accord, merci Mike. Je vais à la salle de bain et vous y rejoins. » Lui dis-je en payant ma note.
Le nolisé appartenait en fait à une compagnie de tours guidés pour personnes d’un certain âge. La plupart des voyageurs avaient entre cinquante et soixante-cinq ans. Je ne me sentais donc pas trop à part. Quelques uns se mirent à me faire la conversation, m’interrogeant à propos de mon futur pèlerinage : certains, essayant de comprendre les raisons qui me poussent à marcher une telle distance, d’autres semblant fascinés par mon périple, mentionnant que j’avais beaucoup de chance d’avoir la santé pour le faire. Sur ce commentaire, je ne mentionnai pas mon état de santé et Mike, dans sa gentillesse, resta silencieux.
Quelques fois, les voyageurs cessaient de me questionner pour porter leur attention sur les différents énoncés du guide touristique qui nous notifiait de temps en temps quelques endroits intéressants situés à gauche ou à droite de la route.
Le trajet entre Saint-Malo et le Mont Saint-Michel ne prit qu’une trentaine de minutes. À l’arrivée, je m’approchai de Mike pour lui demander combien je lui devais pour la route.
« Laissez ça! » Me dit-il en balayant gentiment l’offre du revers de la main. Puis, après une pause, il ajouta : « Écoutez mon ami. Je vous offre un marché. Ici c’est gratuit. Par contre, si vous désirez nous accompagner plus loin, alors là je vous ferai un tarif réduit qui vous avantagera beaucoup plus que de rejoindre toute autre grande ville de France en train. Bien entendu, si votre destination se trouve sur notre propre itinéraire. »
Je le remerciai et lui répondit que j’allais y réfléchir.
Ce fameux mont n’a pas été facile d’accès : des chemins de pierre escarpés, des marches à n’en plus finir, des allées étroites bondées de touristes, j’avais l’impression de marcher dans un labyrinthe rocheux. Le guide, tout à l’avant, levait le bras de temps à autres afin que tous puissent s’y repérer. Celui-ci parlant peu, j’entrepris l’écoute d’un des disques de ma fille : un album du groupe « Genesis » qui est, tout de même, assez intéressant pour de la musique à laquelle je n’ai jamais vraiment porté attention auparavant.
Après une courte marche nous arrivions à l’abbaye. Je pénétrai dans ce lieu sacré magistral sur l’introduction de la pièce « Watcher of the skies » : ces grandes colonnes soutenant une architecture à la fois carolingienne et gothique s’offraient à mes yeux sur un air d’orgue flamboyant. Vitraux relatant la bataille décisive entre l’Archange Saint-Michel dont les couleurs se reflétaient sur ces mêmes colonnes, la voûte gothique du chœur de l’abbaye s’élevant si haute qu’on la croirait toucher les cieux, sculptures dédiées à l’archange, le cloître et son jardin enchanteur, la Merveille et ses époustouflants chapiteaux : je n’ai tout simplement pas assez de mots pour décrire la magnificence des lieux! Je me sentais ému par tant de finesse et de beautés. En même temps, un chanteur murmurait ces mots à mes oreilles :
« Veilleur du ciel, veilleur de tous
Lui-même est un monde sans aucune appartenance,
Celui qui ne s’étonne plus de la vie
Pose alors son regard sur une planète inconnue.
Des créatures forgent le sol de cette planète,
Maintenant leur règne approche à sa fin,
La vie a-t-elle détruit la Vie?
S’amusent-ils ailleurs qu’ici, en savent-ils
Plus que leurs propres jeux enfantins le supposent?
Le lézard a peut-être changé de queue,
Voici la fin de la longue alliance entre la Terre et l’homme.
On ne juge pas une race par de vides reliques
Jugez-vous Dieu de par ses propres créatures mortes?
Pour l’heure, le lézard a changé de queue
Voici la fin de la longue alliance entre la Terre et l’homme.
De la vie solitaire à la vie d’union,
Ne pensez plus désormais, votre œuvre s’achève
Maintenant votre navire prend le large
Que la mer vous accorde miséricorde,
Survivrez-vous dans l’océan de l’existence?
Venez anciens enfants, entendez ma parole
Voici mon concile de départ, pour vous, pour votre route.
Aujourd’hui, tristement votre regard se tourne vers les étoiles
Où nous sommes allés, vous savez, vous ne pouvez nous suivre.
Veilleur du ciel, veilleur de tous
Ton destin est d’être seul, ce destin est le tien. »
Si, vraiment les anges nous avaient délaissés, que le Seigneur nous avait chassé du paradis terrestre comme le suppose une des fresques de cette magnifique abbaye, viendra-t-il un temps où notre existence atteindra un point de non retour? À cette époque, ces hommes ont-il cru que leur fin approchait de sorte qu’ils ont ressenti le besoin de commémorer la mémoire de ces êtres venus du ciel en édifiant à l’un d’entre eux, le plus guerrier de tous, un des plus beaux monuments jamais construits sur Terre?
Perdu dans mes pensées, je descendais sans trop m’apercevoir, vers les niveaux inférieurs. Tout en bas, se dressait Notre-Dame-Sous-Terre : petit oratoire aux plafonds bas, si tant bien que je me croyais définitivement sous l’énorme île de roche sur laquelle j’étais supposé marcher à l’instant. Autour de moi, quelques visiteurs s’attardaient ici et là puis remontaient rapidement pris soudainement d’une étrange claustrophobie. Pourtant, moi, je ne me sentais pas angoissé par les lieux.
Je remarquai au loin une dame mince, dans la soixantaine avancée, aux cheveux si blanc qu’on aurait cru voir une belle licorne sauvage : le profil de son visage délicat, ses mèches bouclées tombant sur ses joues encore fermes et ce regard d’un gris-vert si intense qu’on aurait dit un vitrail au soleil me sidérèrent sur place. J’étais bouleversé par tant de beauté. Elle se retourna, se sentant probablement épiée et se dirigea rapidement vers les marches menant aux étages supérieurs.
C’est à ce moment que j’aperçus cette chose : protégée par une vitre, grande, brillante dans son fer massif. Une armure datant probablement du XIV ou du XVe siècle, extrêmement bien conservée. La coupe semblait étrangement chétive pour une armure. Je m’approchai pour contempler cette merveille de plus près. Je regardai sur la plaque de métal afin de savoir à qui elle avait appartenu : aucun nom n’était affiché. Selon l’affiche, un combattant français durant la guerre de cent ans, avait demandé asile aux moines bénédictins pour la nuit. Il y avait laissé en partant cette armure, dont chacune des pièces étaient emballées dans du tissus de toile bleu et rouge frappé de la fleurs de lys jaune. Le tissus avait probablement fini mangé par les mites au fil du temps mais les moines avaient pris grand soins de conserver l’armure afin de la rendre à son propriétaire s’il revenait un jour, mais en vain. L’armure n’avait jamais servi car, selon les moines, elle n’était pas d’une coupe adéquate pour un homme normalement constitué. Une traduction de deux parchemins relatant l’événement était offerte à même les plaques touristiques. On y montrait même scellés sous verre l’original rédigé en latin et illustré par les moines de l’époque. Fasciné par le mystère entourant cette magnifique armure, je ne pouvais détacher mon regard d’elle.
Un homme toussa d’amusement, ce qui me fit me retourner en sursaut. J’arrêtai le lecteur portatif, net. Mike se tenait, accoté contre une des colonnes me regardant de son petit œil bleu moqueur : « Vous l’avez trouvée à ce que je vois! » Me dit-il amusé.
« – De quoi? L’armure? Ça fait longtemps qu’elle est affichée ici? » M’enquerrai-je cherchant à élucider cet obsédant mystère.
« – Non, ça ne fait pas très longtemps qu’elle a enfin été retrouvée. C’est une belle pièce n’est-ce-pas?
- Surprenante, en effet!
- Tout comme celle qui l’a portée pour la toute première fois. »
Celle? Je le regardai déconcerté. À mon air, il éclata de rire.
« – Je sais! Aucun propriétaire connu, c’est ce qu’ils ont écrit. Mais ce n’est pas tout à fait vrai… Je connais quelqu’un qui a travaillé sur ce cas, c’est justement son équipe qui a émit l’hypothèse la plus plausible mais tant et aussi longtemps qu’on ne pourra retrouver le tissus original dans lequel chacune des parties ont été conservées, il sera difficile pour n’importe quel archéologue ou muséologue de confirmer le tout officiellement. Pourtant, toutes les preuves sont dans ce parchemin.
- Les preuves?
- Oui! Réfléchissez mon ami! Une armure que nul homme normalement constitué ne peut porter. Cela ne vous rappelle rien? Pensez, pour quelle raison un homme ne pourrait-il pas porter une pièce de ce genre? »
Je me mis à regarder l’armure sous toutes ses angles, faisant le tour du promontoire rectangulaire. À première vue, l’armure semblait plus délicate certes, mais très solide pourtant. Alors que je passais derrière l’armure, je vis une dame passer devant celle-ci sans même sembler la remarquer. La silhouette de la femme semblait soudainement épouser parfaitement la coupe de l’armure : les hanches semblaient à la bonne place, la forme des épaules beaucoup plus délicate qu’à l’ordinaire, le casque beaucoup plus petit.
« – C’est une armure de femme… » Murmurai-je surpris.
- Bingo! » Me lança Mike en se dirigeant vers la table de verre qui affichait le parchemin. « Selon vous, qui était autorisé à avoir une telle broderie sur un tissus? Bleu orné de fleur de lys jaune…
- Heu… Il y avait le Dauphin, roi de France et peut-être quelques comtes ou vicomtes… Pas beaucoup étaient autorisés j’imagine.
- Vous imaginez correctement mon cher. Ensuite, qui a combattu durant la guerre de Cent ans auprès d’une femme? Puisque l’on sait que l’armure a effectivement appartenu à une femme.
- Les femmes n’allaient pas au combat.
- Aucune n’était autorisée c’est vrai. Mais il y en a eu une toutefois…
Je m’arrêtai alors que ma tête tournait dans tous les sens. Serait-ce possible? Je regardai une fois de plus l’armure aux formes définitivement féminines : l’espace pour des seins discrets, les hanches plus basses et plus rondes, le centre de gravité semblait même y avoir été dévié à cet effet.
« -Jeanne d’Arc… » Murmurai-je ébahi.
« – Tout à fait… C’était son armure, la même qui aurait été soi-disant perdue après la cuisante défaite de Paris. Mon contact me dit que l’emballage de tissus ne peut provenir que d’un groupe restreint de personnes. Lors de sa traduction, le texte dévoilait un fait intéressant : il semblerait que l’homme qui souhaitait cacher l’armure était bien connu des bretons et des normands. Il faisait partie de la haute famille ducale. Or, l’homme en question cacha l’armure ici en l’an de grâce 1436.
- Et on sait que Jeanne d’Arc a été brûlée en 1431 à Rouen.
- Exactement. Selon ce texte, l’homme semblait encore pleurer la mort du propriétaire de l’armure. Il aurait parlé longuement du propriétaire aux moines sans toutefois le nommer officiellement. D’après le sous-texte, on peut deviner aujourd’hui que les moines avaient probablement deviné à qui appartenait l’armure mais que ceux-ci avaient préféré taire sa vraie identité. C’est donc pour cette raison qu’ils ont inscrit dans leur texte que l’armure n’était pas faite pour être portée par un homme normalement constitué.
- C’était une façon sécuritaire de la nommer sans le faire alors…
- Autre chose, selon le texte, le mystérieux inconnu semblait parler de l’armure comme son unique et chaste amour. Si on se rapporte à l’histoire, Jeanne d’Arc était très proche de trois personnages importants, mis à part Jean et Pierre d’Arc, ses propres frères : Jean Poton de Xaintrailles, Étienne de Vignolle et Gilles de Rais. Ces trois hommes étaient ses seconds dans presque toutes les batailles. De Vignolle s’est même fait prendre alors qu’il tentait d’entrer à Rouen en 1431 pour la délivrer. Or, seul un d’entre eux pouvait porter ce type de blason… Gilles de Rais! Gilles de Rai était membre de la dynastie ducale de Bretagne.
- Jeanne d’Arc? Un amoureux?
- Bah quoi? Même si la Pucelle a pu avoir une vocation très ecclésiaste, selon les écrits de ses compagnons d’armes, pour ceux d’entre eux qui savaient écrire, on la décrivait comme une très belle jeune femme : innocente, émanant la sainteté au point que plusieurs d’entre eux ne pouvaient même songer à éprouver du désir charnel, mais une belle femme tout de même. Autre fait étrange, quelques temps avant jusqu’à immédiatement après la capture de Jeanne, le Dauphin a tenté de disperser tous ses compagnons d’armes dont Gilles de Rais qui a été très vite éloigné après la défaite de Paris, n’est-ce pas étrange? Autre petit détail anodin mais fort intéressant : Gilles de Rais refusera de se marier jusqu’en 1432, où il se résignera à épouser Catherine de Thouars, riche héritière en terre du Poitou.
- Gilles de Rais, celui qu’on appelait « Barbe Bleue », le sorcier, aurait été amoureux fou de Jeanne d’Arc?
- Celui que la Sainte Inquisition a surnommé « Barbe Bleue ». Les accusations de meurtrier en séries, de vampire, de lycanthrope, d’alchimiste et de suppôt de Satan ont été proférées par l’Église et non par le Roi! Or, de Rais et l’Église se sont mis à avoir un certain différent à partir de 1440 si bien qu’il a finit par être pendu et brûlé sur la place publique. La prétendue découverte d’une cinquantaine d’ossements dans les souterrains de son manoir est survenue bien après son exécution. Avait-il vraiment commis tous les meurtres que lui condamnait l’Inquisition de l’époque? On ne saura jamais mais de Rais à lui aussi vu son procès invalidé bien longtemps après sa mort.
- Alors Gilles de Rais aurait peut-être eu un différent avec l’Église concernant…
- Eh oui! Peut-être une armure cachée dans une abbaye bénédictine… Autre fait non négligeable, Jeanne d’Arc a été brûlée trois fois afin que personne ne puisse conserver ses restes. C’était monnaie courante à l’époque de garder les reliques d’un défunt : le moindre reste de Jeanne d’Arc retrouvé sur son lieu de décès aurait été suffisant pour établir une sorte de culte posthume, ce que les anglais ne voulaient surtout pas.
Je n’en croyais pas mes yeux… Je me trouvais devant l’armure de Jeanne la Pucelle d’Orleans. Je jetai un dernier coup d’œil à ce magnifique trésor : on avait reforgé l’armure au-dessus du sein gauche puis, au niveau de la cuisse droite. Je songeai à mes cours d’histoire et de catéchisme. Jeanne avait bel et bien été blessée deux fois selon les documents officiels : au dessus du sein, près du cœur par une flèche d’arbalète à Orleans, puis à la cuisse lors de l’assaut manqué de Paris.
Je sortis en compagnie de Mike. Nous avons marché silencieusement jusque dans la ville basse en compagnie des autres touristes. Comme il était bien tard, le guide nous proposa de coucher sur l’île.
Après un bon souper, je suis retourné me promener un peu, admirer le coucher de soleil du haut du mont : une expérience inoubliable!
Ce soir, je me sens mélancolique. Je sais que je ne resterai qu’une seule nuit dans ce lieu magistral, pourtant, j’aurais aimé pouvoir admirer les secrets et merveilles que l’archange et son abbaye nous offrent ici.
Et puis, je pense à mes enfants : mon fils qui aurait adoré cette belle promenade et à ma fille… Ma Priscilla qui se serait baignée dans la lumière colorée des vitraux… Ils me manquent tous les deux.


Depuis mon départ, j’ai remarqué que, si je me nourris de choses trop lourdes, le sommeil m’est très difficile : le lever, on n’en parle même pas. Je dois vraiment commencer à faire attention à ce que je mange, faire le tri dans ce qui me donne de l’énergie toute la journée et ce qui m’alourdit. On dirait que mon estomac semble s’être déshabitué à digérer la nuit. Habituellement, je suis quelque qui mange souvent très tard de repas relativement lourds : des viandes surtout. Désormais, on dirait que mon corps ne veut plus de ce genre de rythme car il en a probablement assez à subir comme ça, avec toute la marche que je lui inflige quotidiennement.
Je devrais vraiment commencer à m’acheter des sandwiches, des fruits, des noix, bref, tout ce qui ne demande pas beaucoup de préparation et qui peut me sustenter un bon petit moment. J’ai remarqué que le pain maison multi-grains de Lizzy m’avait donné beaucoup d’énergie. Je crois qu’à l’avenir, je vais devoir faire attention aux types de produits que je mange. Les pains blancs ou enrichis me donnent faim à peine une heure après mon départ tandis que les pains faits maison me permettent de marcher un bon moment avait que l’appétit ne se fasse sentir. Pour l’instant, j’ai été assez chanceux sur ma route. J’ai pu trouver des commodités à peu près partout, que ce soit à des stations services, des pubs, des auberges, etc. Il faut dire que je n’ai pas marché dans les bois. J’ai longé des routes assez achalandées tout de même. Si je ne commence pas à me nourrir adéquatement, cela risque de poser problème dans un avenir très proche.
En effet, puisque ce soir, au moment où j’écris, je suis déjà à bord du Portsmouth Ferry qui navigue en direction de Saint-Malo. Le bateau levait l’encre à 20 heures trente précises et nous arriverons autour de huit heures du matin à destination.
La marche de Waterlooville à Portsmouth a été relativement courte. Il ne me restait qu’environs deux heures et demie de trajet à faire sur une route secondaire qui descendait en pente douce jusqu’au port. Ainsi donc, comme j’avais fort mal dormi par ma propre faute – eh oui! Ça va m’apprendre à me goinfrer et à m’endormir sur un programme de télévision! – je me suis permis de partir un peu plus tard de Waterlooville.
En arrivant à Portsmouth, j’avais encore six heures à tuer. J’en ai donc profité pour visiter un peu la ville. J’ai visité deux beaux navires de guerre : le HMS Victory, datant du début du 18e siècle, ainsi que le Mary Rose, qui reste aujourd’hui le seul navire de guerre du 16e siècle exposé au monde (puisque tous les autres sont soit moisis, brûlés ou les deux, gardés jalousement sous la Manche). Ce navire, préféré du roi Henri VIII, a d’ailleurs coulé lors d’un affrontement contre une flotte Française, qui s’apprêtait à faire une attaque surprise en terre Anglaise en 1545, pour être finalement redécouvert en 1970 par des archéologues sous-marins et remonté à la surface en 1982. Il semblerait qu’on y ait trouvé des milliers d’effets personnels ayant appartenu aux marins engagés sur ce navire. Ils sont d’ailleurs affichés au musée du Mary Rose.
Mais, c’est en visitant le majestueux HMS Victory que mon cœur se mit à battre la chamade et que mon esprit s’égara dans les dédalles de mon imagination. Je ne comprends toujours pas ce qui a bien pu se passer. En un court instant, j’étais transporté à la fin du 18e siècle en tant qu’amiral à bord du plus beau bateau de guerre jamais construit à cette époque. Je naviguais sur une mer agitée alors que la chaleur écrasante était en train d’emporter mon équipage dans un état de profonde léthargie. C’est alors que le ciel s’assombrit sous de lugubres nuages et que je les vis installés bien en place, dans un silence de mort. Une colonne gigantesque formant un demi-lune, adossée à la terre ferme : d’une trentaine de navires aux fanions français et espagnols nous attendait pour nous canonner. Je retardai autour de moi : vingt-six autres navires de guerre tous plus beaux les uns que les autres attendaient les ordres.
« – Dos au vent! » Criai-je afin que tous les membres de mon propre équipage m’entendent.
En moins de deux, chacun était à son poste et mon navire se plaça en angle droit de la muraille navale qui nous attendait. Je vis les autres navires de la flotte britannique faire de même. Certains de mes hommes me regardaient surpris, leurs regards sous-entendant un silencieux : « Mais il est tombé sur la tête! »
Je fis hisser les pavillons codés : sept drapeaux dont l’organisation des couleurs et des symboles peints signifiaient un message spécifique. Dans ce cas-ci, il fallut faire douze envois différents, ce qui prit un temps fou mais qui en valu la peine. La flotte anglaise entière put déchiffrer « L’Angleterre attend de chacun qu’il fasse son devoir ». Tous comprirent qu’il était temps de démontrer une fois de plus la puissance navale de notre belle Angleterre! Il n’était pas question de laisser Napoléon obtenir le plein contrôle des eaux maritimes et, par le fait même envahir la Grande-Bretagne.
Toute la flotte fonça à vive allure vers la flotte franco-espagnole qui nous barrait la route. Alors que la bataille s’engagea je fus témoin d’un des plus beau moments de l’histoire : chaque navire de la Royal Navy se battant à l’unisson, ne formant qu’une seule et gigantesque entité, telle un dieu grec voguant courageusement sur d’hostiles houles complètement désorganisées.
Je jetai un coup d’œil à mes hommes : tous fiers de se battre pour leur Grande-Bretagne, pour leurs petites îles à la fois précieuses et puissantes comme aucune autre!
Un vaisseau français, le Redoutable, s’avança alors vers mon magnifique Victory. Je pouvais voir de près l’équipage inexpérimenté du Redoutable, le manque d’assurance le faisant naviguer de manière erratique dans ma direction. J’eus alors presque envie d’éclater de rire. Le Redoutable commença à nous canonner en vain : très peu de ses tirs ne purent qu’effleurer le Victory. Plus mon équipage en rit, plus le supplice et l’humiliation est longue pour ce pauvre Redoutable. Au bout d’une heure, amusé par la totale imprécision de ses tirs, j’ordonnai qu’on le canonne en retour. C’est à ce moment précis que l’équipage du Redoutable, complètement paniqué se mit à nous bombarder de grenades. Un feu éclata sur le pont arrière et impossible de l’éteindre adéquatement : nos chers moussaillons du Redoutable prenaient grand soins de l’alimenter à l’aide de combustibles et d’explosifs. Alors que mon équipage tentait tant bien que mal d’éteindre un feu qui semblait vouloir dévorer le Victory sans y laisser de restes, le Redoutable recommença son bombardement, avec beaucoup plus de précision cette fois.
J’entendis un de mes hommes crier dans une rage et une révolte peu commune : « Napoléon engage des mutiniers! On a affaire aux mutiniers du Suffren!
- Nous allons leur montrer que la mutinerie ne fera jamais d’eux de vrais marins! » Criai-je dans le même esprit de colère.
Mes hommes se mirent à attaquer sans relâche le vaisseau français. Si tant bien que celui-ci ne savait plus s’il devait afficher le drapeau blanc ou tout simplement se laisser couler de désespoir.
Le Téméraire, autre navire de ma flotte comportant plus de 95 canons, s’approcha afin de protéger le Victory. Alors que je m’apprêtais à lui ordonner de se retirer de l’affrontement qui était, à mon humble avis presque terminé, je sentis quelque chose pénétrer dans ma chair à la vitesse de l’éclair. Un objet venait de me trouer la peau ayant, dans sa course, perforé un de mes organes. Une brûlure se fit instantanément sentir au niveau de mon abdomen, comme si je venais d’avaler une bouteille complète d’acide sulfurique.
Mon second pointa le mat du Redoutable en criant quelque chose d’incompréhensible : un jeune tireur d’élite s’y était embusqué, attendant le meilleur moment pour me loger une balle dans l’abdomen. Je jetai un coup d’œil à ma blessure : elle était profonde et laissait s’échapper une quantité assez élevée de sang et de bile. Je compris que mon foie venait d’être perforé. Il s’en était fait de moi.
Alors que je regardais le Téméraire défendre fièrement la vie de mon propre navire ainsi que de mon équipage, je vis le mat du Redoutable , celui-là même duquel le tireur d’élite m’avait blessé mortellement, cassé dans un fracas et être englouti dans des eaux profondes. Le navire commença à sombrer doucement alors que son équipage plongea paniqué nageant jusqu’au Téméraire suppliant qu’on leur sauve la vie.
Mes jambes ne me soutenant plus, mon seul bras valide tenta de me protéger de ma chute en vain. Je m’effondrai face contre pont, essayant d’user de mes dernières forces à donner des ordres à mon équipage.
C’est alors que j’entendis un cri semblable à un raz-de-marée : mon équipage hurlait à s’époumoner, sautant de joie, s’étreignant les uns les autres. Mon second s’approcha de moi et me dit à l’oreille : « Monsieur, on a réussi! C’est fini! La flotte Franco-Espagnole abandonne! Nous avons gagné! »
Je me laissai alors sombrer dans un profond sommeil de satisfaction grandement mérité, duquel je savais que je ne me réveillerais jamais.
Je ne sais toujours pas si cette rêverie est une quelconque vision du passé ou tout simplement le fruit de mon imagination trop fertile. Peut-être est-ce un effet secondaire de mon fameux cocktail de pilules après tout. Quoi qu’il en soit, j’avais nettement l’impression que le tout était en train d’arriver. Je me risquai même à toucher le bois du mobilier dans la cabine du capitaine : on dirait que mes mains reconnaissaient chaque strie, chaque texture. Alors que je suivais le guide, je pouvais même identifier mentalement chaque lieu, chaque recoin du navire avant même qu’il ait eu la chance d’en faire état aux visiteurs.
Après cette dernière visite, j’étais si ébranlé qu’il me fut très difficile d’avaler quoi que ce soit. Néanmoins, sachant qu’une longue traversée à bord du Ferry m’attendait, j’achetai un petit sandwich ainsi qu’un jus fraîchement pressé que je m’efforçai de manger tranquillement assis sur un banc de parc, le sac à dos posé à côté de moi.
Ce soir, je ne sais pas pourquoi mais je me sens libéré d’un lourd fardeau. Comme si on venait de retirer une souffrance morale qui restait depuis toujours enfouie dans un coin de moi-même. Peut-être est-ce l’idée de quitter l’Angleterre et de marcher en terre inconnue qui me fait cet effet. Peut-être est-ce tout simplement le fait qu’une fois en France, je ne pourrai plus reculer : je devrai marcher jusqu’à mon but. Bref, si le titre de cette section s’appelle : « Se découvrir » alors je peux dire que je me suis découvert une sacré imagination et une forme physique que je ne croyais plus avoir depuis longtemps. Je me sens présentement fier de ce que j’ai pu accomplir en si peu de jours. Je n’ai plus vraiment l’impression d’être un vieux « chnoque ». Je suis fort, toujours vivant!

Ce matin, c’est un énorme nuage de pluie qui m’a suivi tout au long de mon trajet. Le nain grognon, marchant avec un gros nuage sombre au-dessus de sa tête, c’est à peu près l’image mentale de moi-même qui me vient présentement à l’esprit. Tout semblait vouloir me retarder aujourd’hui.
Contrairement à la journée d’hier, je me suis levé de très bonne heure et j’ai commencé à sortir de mon sac tout ce dont je comptais avoir besoin pour la route. Les vêtements que j’avais lavés à la main la veille étaient déjà secs, alors j’ai pris grand soins de les remettre dans mon sac sans rien oublier dans la petite salle de bain.
Une fois fin prêt, je décidai d’aller prendre un petit déjeuner au restaurant du rez-de-chaussée. Les employés semblaient ennuyés du fait que j’étais levé de si bonne heure, le service était lent, le repas n’était pas aussi bon que chez Lizzy : manger des cacahuètes dans un pub aurait pu, à la rigueur, un peu mieux me nourrir!
Une fois une dernière vérification d’usage effectuée à la petite chambre que j’occupais, je suis descendu, sac à dos sur les épaules vers le comptoir d’enregistrement. J’ai dû attendre une demi-heure avant de pouvoir quitter l’établissement car la procédure était qu’on exigeait qu’une employée confirme que la chambre était dans le même état que lorsqu’on me l’avait louée la veille. Or, la préposée était en retard au travail ce matin. Après une interminable vérification, celle-ci appela de la chambre pour confirmer que je n’avais pas joué aux rock star la nuit dernière.
Enfilant mon poncho j’étais enfin libre de partir en paix sur les routes du Hampshire!
En regardant la carte, je remarquai que Portsmouth Road semblait la route la plus sécuritaire pour marcher dans un temps pareil. J’en avais, à vrai dire, assez de suivre la voie rapide et je ne me sentais pas trop en sécurité avec le déluge qui s’annonçait dans le ciel. Je suivis donc cette route secondaire qui, au bout d’une heure, aux alentours de la ville de Rake, deving London Road. À Sheet, ne sachant pas où j’avais la tête, je bifurquai sur Pulens Line qui m’éloigna de plusieurs miles à l’Est de la route que j’étais supposé prendre. Je dus donc prendre la jonction de Sussex Road vers l’ouest et remonter un peu sur la route, ce qui me fit perdre du temps. En arrivant à la jonction de ce qui aurait dû être London Road, c’est à mon grand désarroi que j’aperçus celui de Dragon Street. Mais, qu’est-ce donc ce Dragon Street bon sang?
Je me suis arrêté, essayer de trouver Dragon Street sur la carte routière mais plus je prenais le temps de regarder la carte, plus elle se détrempait sous le déluge qui faisait rage. C’est finalement une femme en voiture qui m’accosta, me demandait si tout allait bien.
« – Je cherche à rejoindre London Road mais étrangement je suis tombé sur Dragon Road. » Lui répondis-je en lui présentant ma carte détrempée.
« – London Road est au nord de Dragon Road. En fait, c’est la même route qui prend plusieurs noms. Nous n’avez qu’à remonter vers le Nord en suivant Dragon Road et vous y serez!
- Ah! Je comprends. Merci beaucoup. Est-ce que la route change encore plusieurs fois de noms vers le sud? Car, à vrai dire, je me diriger vers Portsmouth.
- Dans moins d’un mile, elle prendra le nom de Causeway et fusionnera avec la voie rapide A3. Portsmouth? Ce n’est vraiment pas à la porte. Malheureusement je vais à Greatham qui n’est pas vraiment sur votre chemin non plus… Je vous aurais bien fait monter…
- Ça n’est pas grave ma chère dame, merci de votre précieuse aide. » Lui répondis-je alors que je reprenais ma marche dans la bonne direction.
La voiture accéléra et prit l’embranchement Nord. Pour ma part, j’essayais tant bien que mal de ranger ma carte à l’abri de la pluie. Depuis mon départ, je remarque qu’il y a toujours une âme charitable pour me venir en aide. Ça m’encourage à continuer malgré les intempéries.
À environs un mile tout juste, la route fusionna effectivement avec la A3. Il était onze heure et trente et la pluie n’avait pas cessé. La marche était de plus en plus difficile avec toute cette pluie s’abattant sur l’incessant trafic. Alors que je marchais sur le bas côté de la route, plusieurs voitures me klaxonnaient comme si ma présence agressaient les automobilistes. Plusieurs d’entre eux semblaient prendre plaisir à accélérer dans les nids de poule dans l’unique but de m’arroser. C’est avec la peur au ventre que je me forçais à continuer en me promettant de ne plus jamais marcher le long des voies rapides par mauvais temps. Une heure et demie plus tard, j’arrivais à Catherington complètement détrempé. Alors que je songeais à tenter de trouver un petit gîte, je retrouvai la bonne vielle Portsmouth Road!
Enfin un nom familier! En regardant sur ma carte, je remarquai que Waterlooville n’était qu’à une heure un peu plus au Sud, si je décidais de continuer sur cette même route. Bien entendu, je savais que marcher pendant plus de cinq heures n’était pas quelque chose de recommandable et encore moins par un temps pareil! J’allais fort probablement m’en ressentir le lendemain et regretter cette folie. Toutefois, en pensant qu’en seulement une heure de plus, je me rapprochais davantage de mon but, il devenait difficile pour moi de rester sage. Demain soir, je serais à Portsmouth beaucoup plus tôt que prévu!
Je fis ni une ni deux, songeant que tant qu’à être trempé aux os, il valait mieux l’être pour une bonne raison. De plus, je pourrais prendre tout l’après-midi à me sécher et à relaxer dans une petite auberge.
Je suis donc arrivé un peu avant 15 heures à Cowplain, petit village appartenant à Waterlooville. Il pleuvait tellement que je ne pouvais plus voir la route devant moi. En bifurquant vers l’Ouest, un peu avant la A3, je me suis retrouvé devant un ancien manoir du 17e siècle qui avait été transformé en auberge. En entrant dans l’édifice je fus tout de suite accueilli par des employés en panique de voir autant d’eau suinter d’un seul homme. On me proposa tout de suite une chambre et on prit grand soins de disposer de mes effets trempés.
Bien qu’affamé, je commençai par prendre un bon bain chaud et enfiler des vêtements secs. Je lavai mes vêtements déjà mouillés et les fis sécher dans la salle de bain, suspendus au porte-serviettes.
Finalement, je décidai de commander un bon repas à la chambre et de regarder un peu de télévision. Je crois que, pour avoir marché près de six heures en pleine pluie diluvienne, je peux bien me gâter un peu.
S’il fait meilleur temps demain, je compte visiter un peu les alentours de Waterlooville avant de faire les deux heures et demie de marche qui me séparent de Portsmouth.
J’espère seulement ne pas être trop ankylosé demain matin après toutes ces heures passées dans le déluge!

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