Réveillé à cinq heures du matin, j’ai avalé un petit déjeuner rapide et on m’a conduit à la station de bus. Je devais arriver pour huit heures et trente au plus tard à Auxerre puisque mon train pour Sermizelle partait à huit heures et quarante-cinq. J’ai donc pris le premier bus du matin question de ne pas rater mes transferts.
À midi j’étais rendu à Vezelay, ayant parcouru l’équivalent de plus de deux heures de route à pied. En arrivant au village, un homme m’aborda en me disant brièvement en français que si j’étais pèlerin, je devais me présenter à la Basilique Saint-Marie-Madeleine pour l’enregistrement du départ. J’arrivai à la basilique et réalisai rapidement qu’on m’avait induit en erreur. En fait, les pèlerins y étaient rassemblés afin de pouvoir faire leurs dévotions et y déposer des vœux de prières avant la messe qui serait célébrée tôt le lendemain matin. J’en profitai toutefois pour visiter un peu ce magnifique endroit dont l’architecture ressemblait beaucoup à celle du mont. Plusieurs pèlerins descendant vers la crypte, je décidai de les suivre. D’époque carolingienne, la crypte ressemblait beaucoup à la chapelle Notre-Dame-Sous-Terre. Dans un coin, on pouvait y voir une petite arche hébreu posée dans une niche de marbre. Je m’approchai pour le regarder de plus près et lire l’écriteau descriptif. Il s’agissait d’une relique de Sainte-Marie-Madeleine, que deux chevaliers auraient apporté à Vezelay et défendue au péril de leur vie. Une infime partie de son corps était protégée par ce qui semblait être un silex d’or et de bronze sous cet arche vitré.
Que de richesses je découvrais chemin faisant! Moi qui, ayant lu plusieurs œuvres mélangeant fiction et histoire, découvrais la vérité et les lacunes de certains auteurs derrière leurs trop pleins d’imagination; rien de ce que Dieu me montrait jusqu’à présent ne me faisait regretter la fiction. La réalité était tellement plus intéressante, plus fascinante!
Je pensai aux deux moments spécifiques où j’ai pu admirer une pièce historique de près. À chaque fois, il avait été presque possible de ressentir la sainteté émanant de ces objets, comme si, ayant appartenus pendant si longtemps à leur propriétaire ceux-ci en avaient gardé une part de leur énergie, les rendant à leur tour sacrés.
J’étais profondément absorbé dans mes pensées lorsque je sentis une main se poser sur mon épaule. Une voix de femme, profonde et chaude comme la mer, m’aborda dans un doux français murmuré : « Pardon monsieur, vous permettez… »
En me retournant, je la vis encore une fois. C’était cette même dame qui m’avait fait tant d’effet au Mont Saint-Michel. Cette fois-ci, son regard entre ciel et mer me fixait droit dans les yeux. Des mèches complètement blanche et bouclées lui tombaient encore sur les joues alors qu’elle était coiffée d’une queue de cheval relâche. Une coiffure de pèlerine, faite probablement à toute vitesse. Je lui laissai mon espace sans dire un mot tellement sa beauté m’avait estomaqué.
Je quittai la crypte, me rendit à la Basilique, rédigeai ma prière sur un bout de papier et la déposai dans la petite boîte approprié. En sortant de l’église, je vis une petite boutique de souvenirs à quelques pas plus loin.
Je me mis à penser à ma fille et à mon fils. Depuis ce départ, je ne leur ai jamais acheté de souvenir de mes voyages. Pourtant, dès que je partais en voyage d’affaires par le passé, les boutiques souvenirs étaient les premiers endroits où je m’arrêtais. Je me sentais soudainement coupable de ne pas les avoir appelés depuis mon départ. Peut-être sont-ils malades d’inquiétude à mon sujet…
Ils ne méritent pas ce genre de traitement de la part de leur père… C’est un peu injuste.
J’entrai dans la boutique, bien résolu à leur trouver chacun un petit cadeau. Je les enverrai ce soir, bien emballé via le bureau de poste de Vezelay. Il doit bien y avoir une poste dans les environs.
Je pris le temps de fureter à gauche et à droite mais aucun souvenir ne semblait adapté à leurs goûts respectifs. Finalement, j’optai pour un petit mobile fait de vitraux pour ma fille. Les vitraux étant de plexiglas je me dis que, bien emballé, ça ne risquait pas de se casser dans la poste. Pour mon fils, je lui achetai un ensemble de cartes et d’enveloppes faites à l’enluminure, soit l’ancienne technique de l’illustration sur parchemin.
Alors que je m’apprêtais à payer, la caissière me demanda en français si j’étais pèlerin. Je répondis à l’affirmative de mon français fort médiocre. Elle me demanda alors dans un mauvais anglais de lui présenter ma credential qu’elle tamponna et me souhaita un bon départ, avec toute la gentillesse du monde. Je ne m’attardai pas trop à sa boutique, bien que je sente qu’elle avait une envie folle de parler avec les pèlerins car, à vrai dire, j’avais une faim de loup.
Une fois sorti de la boutique, je partis à la recherche d’un petit bistro. Assis à une petite table, dégustant un bon dîner, tasse de thé en main, j’entrepris d’écrire une petite lettre à mes enfants, question de leur expliquer un peu où j’étais, où je me rendais et pourquoi j’avais décidé d’entreprendre un tel périple. Concentré sur la rédaction de ma première lettre, je ne remarquai pas la dame qui venait d’entrer dans le resto-bar. Très vite, l’endroit fut rempli à craquer. Au bar, plusieurs hommes semblaient parler fort dans un français assez grossier. À les entendre, on aurait dit des coqs se pavanant devant une belle poulette.
Alors que j’essayais tant bien que mal de me concentrer malgré le chahut sur mes écrits, j’entendis cette même voix de femme précédemment entendue dans la basilique m’aborder doucement : « Désolée monsieur, puis-je m’asseoir avec vous? »
Je levai la tête rapidement puis, encore tout abasourdi, je me mis à ranger certains effets personnels question de lui faire un peu de place. À mi-chemin je m’arrêtai sec. Elle venait de m’aborder en anglais…
Elle me regarda à son tour et rougit : « Je vous dérange. Je suis sincèrement navrée. Je vais vous laisser tranquille. »
Je dus faire un effort considérable pour lui répondre tellement j’étais sous le choc : « Non, pas du tout. J’ai été surpris de vous entendre m’aborder en anglais, c’est tout.
« – J’ai eu le temps de voir que vous écriviez en anglais. » Dit-elle en s’asseyant. Je remarquai alors que plusieurs hommes au bar me dévisagèrent d’un air mauvais et détournèrent leur regard, discutant entre eux et regardant un match de soccer à la télé.
« – Merci pour votre aide » Ajouta la jolie dame. « Je ne savais plus quoi faire pour me débarrasser d’eux. Dès que je vais à quelque part, je les ai autour de moi comme un loup flairant une proie blessée. C’est à se demander s’ils ont déjà vu des femmes, je ne suis quand même pas si séduisante! Comme vous étiez le seul à ne pas trop vous préoccuper de moi…
- Sans vouloir vous vexer, vous êtes vraiment très jolie. Probablement que je vous aurais dévisagée si j’avais été au bar. Par contre, comme je ne vous ai pas vue entrer… »
Sur ce, la dame rougit et poussa un petit rire qui sonna comme des clochettes à mes oreilles.
« – Moi c’est Jeanne Brixey, et je suis de Normandie : d’Évreux pour être plus précise. » Dit-elle en me tendant la main.
« – Moi c’est Harold McPhee, et je suis… bah! Comme vous pouvez le deviner avec mon accent! »
Jeanne ria de plus belle et ajouta : « Oui, d’Angleterre… Londres ou bien…?
« – Oui, Londres. En passant, étiez-vous au Mont Saint-Michel il y a quelques jours? Je crois avoir vu quelqu’un qui vous ressemblait dans l’ancienne chapelle.
- Oui, j’y suis allée avec ma fille et sa copine. Elles tenaient toutes les deux à me faire visiter l’endroit avant que je parte en pèlerinage. J’ai beau être normande, je n’y avais jamais mis les pieds, pour la simple et unique bonne raison que j’ai une peur bleue de l’eau. Les digues, les marées, le bord de l’océan, même de très grosses rivières parfois, ça me donne la chair de poule. Je sais, c’est stupide… Les normands et les bretons sont supposés avoir la navigation dans le sang et voyez, moi je ne peux même pas embarquer dans une chaloupe! »
À cette remarque, je ne pus me retenir de rire. Son sens de l’humour, sa capacité de tourner ses petites peurs en dérisions me surprenaient tellement! Nous passâmes presque tout l’après-midi à discuter dans le petit bistro. Étrangement, j’avais la nette impression de rencontrer une amie de longue date : comme si on se connaissait depuis bien longtemps. Finalement, lorsque je regardai ma montre, il était déjà 19 heures et je n’avais même pas fait de réservation dans un gîte. Nous avons alors décidé de faire une partie de la route ensemble et de nous séparer devant le couvent où Jeanne y avait précédemment réservé une chambre. Arrivés près du bâtiment, elle m’aborda plus timidement cette fois : « Merci Harold pour ce bel après-midi… Ça m’a fait du bien. »
J’étais surpris de cet énoncé. Pourtant, je ne la voyais pas comme une femme en détresse. Je lui expliquai que je n’avais pas fait grand chose mais elle m’interrompit doucement.
« – Vous avez fait beaucoup… Vous ne le savez juste pas, c’est tout. Écoutez, je ne sais pas si je dois vous le dire ou non parce que je vais passer pour une espèce de phobique… M’enfin… C’est ce que je suis un peu non?
- Bah, moi j’ai pas vraiment d’opinion Jeanne… Je crois que tous les pèlerins sont ici pour quelque chose de particulier, si non, ils ne voudraient pas marcher jusqu’en Espagne seulement pour le plaisir… »
Je l’entendis pousser son petit rire timide, si charmant à mes oreilles.
« – En fait, avec mon mari je sortais beaucoup. Richard était très sociable… Et très territorial aussi… Donc, je n’ai jamais vraiment senti s’intérêt des hommes pour moi… M’enfin, oui, un petit peu mais… Richard c’était mon lion, ma bête féroce, comme je l’appelais… Il est mort l’an dernier et, depuis, je suis devenue un peu agoraphobe. Ma fille a bien essayé de me sortir de chez moi mais à chaque fois, je me retrouvais entourée de chacals : c’était à en devenir folle. J’ai décidé de faire ce pèlerinage justement pour combattre certaines peurs. Qu’un homme me trouve séduisante, ce n’est vraiment pas si dramatique : pourtant, moi, à chaque fois je panique… Et, comme des animaux, plus ils me sentent apeurée, plus ils s’approchent! Au moins, avec vous, j’ai tout de suite remarqué que vous n’aviez pas la séduction dans le sang…
- Vous savez ce que je crois? Je pense sincèrement que vous n’avez pas peur des hommes… Vous avez peur de leurs vieilles techniques de séduction complètement dépassées! Écoutez, présentement, je suis là, à vous causer depuis des heures et je suis un homme… Vous restez ici… Vous ne courrez pas vous cacher dans votre couvent de bonnes sœurs! C’est déjà ça! » Lui lançai-je sur un ton désinvolte. Bien que j’aurais aimé lui dire à quel point elle était belle, je préférais me taire. L’après-midi avait tellement bien débuté que je préférais garder cette magnifique soirée en mémoire et ce, même si je ne devais plus la revoir, plutôt que de me remémorer une gifle en plein visage. Elle rit de plus belle, ce qui lui dessina de jolies petites fossettes sur le coin de ses lèvres abondantes. Après un court silence elle ajouta : « Comptez-vous assister à la messe des pèlerins demain matin?
- Oui, j’y serai. J’ai demandé une prière plus tôt cet après-midi. Je ne sais pas s’ils vont la dire à voix haute par contre… Nous sommes tellement nombreux!
- Bah, je pourrais vous réserver un siège si vous voulez… Après, on pourrait débuter la marche ensemble si vous le souhaitez… Je ne me sens pas encore prête à marcher complètement seule sur une route déserte… Je sais, ne me le dites pas, je suis un cas désespéré!
- Pas du tout… Moi, j’ai marché seul une bonne partie de l’Angleterre alors… Partager la route avec quelqu’un me fera grand bien je crois. »
Nous nous dites au revoir et je la laissai à ses bonnes sœurs. Un peu plus loin, je trouvai un gîte au monastère. Par chance, il restait encore un lit.
Ce soir, je ne sais même pas si j’arriverai à dormir. J’ai la tête trop pleine de belles images : principalement de Jeanne, cette belle licorne sauvage…

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