Ce soir, nous sommes à Varzy et j’admire présentement en secret la lune déposer des paillettes de diamant dans les cheveux blancs de Jeanne, assise sur un banc devant la petite auberge isolée; affairée à sa tablette de dessin alors que nous sommes à la tombée de la nuit. Emmitouflée dans son châle familial, comme elle l’appelle, ma licorne est absorbée par quelque chose que je n’arrive pas à distinguer d’où je suis. Ma vue n’est vraiment plus ce qu’elle était. Toutefois, elle reste assez bonne pour que je n’aie vraiment aucun autre intérêt que la vue qui s’offre à moi à l’instant présent. J’en suis ému et aussi tout retourné. Ce n’est pas seulement à cause de son apparence ou du vin dont j’ai, de toute évidence, abusé ce soir. Ce soir, je vis une peine telle que je n’en ai pas vécu depuis longtemps. J’ai blessé une femme que j’aime, un être dont je suis tombé amoureux dès le premier regard.

L’aubergiste, une dame rondouillarde au regard pétillant de bonté, fait présentement jouer l’album d’un jeune américain; un prodige mort un peu trop jeune : Jeff Buckley. Ma Gertrude l’aimait beaucoup… Il y a deux choses très compatibles que ma défunte femme adorait : le « Hallelujah » composé par Leonard Cohen et les interprétations profondes de Jeff Buckley. Nous avons d’ailleurs dansé une de nos valses d’anniversaire de mariage sur cet air : notre dernière danse avant que Gertrude ne soit condamnée par un docteur et que je l’accompagne sur sa route vers l’éternité… Bien sûr, nous n’avions jamais vraiment porté attention aux paroles de cette chanson. Peut-être n’aurions-nous pas dansé sur cet air si nous nous y étions vraiment attardés un instant…

Ce soir, feu Jeff Buckley, interprète grâce à la technologie, le « Hallelujah » de Cohen : un Hallelujah beaucoup plus viscéral, triste, désemparé, meurtri par les erreurs de la vie… La chorale remplacée par une simple guitare, se rapprochant beaucoup plus de la signification originelle de la chanson. Un air que j’écoute sur la véranda avec l’envie de pleurer qui me monte à la gorge, serrant ma poitrine de remords.

J’aurais tant à expliquer à ma belle Jeanne ce soir… Mais le mal est fait… Elle ne m’écoutera plus, je l’ai amèrement déçue.

Et cet air de désespoir qui retentit dans mes oreilles, accompagné simplement d’une guitare douze cordes…

J’ai entendu parler d’un chant secret
Que David jouait et qui plaisait au Seigneur
Mais tu n’en as que faire de la musique, n’est-ce-pas?
Ça va comme suit : la quatrième, puis la cinquième,
La mineure tombe puis remontée en majeur
Alors que le roi désemparé compose l’Hallelujah…

Hallelujah…

Je suis moi aussi désemparé et je ne couche que des mots dans un petit journal qui m’a suivi depuis le Mayfair District… Rien de génial ni de divin n’en sort, si ce n’est que ma peine d’avoir perdu une amie…


Ta foi était forte mais tu avais besoin de preuves
Tu l’as vue étendue baignant de lumière sur un toit
Sa beauté et le clair de lune t’ont fait perdre la tête
Puis, elle t’attacha à une chaise de cuisine
Elle brisa ton trône et elle coupa tes cheveux
Et sur tes lèvres, elle dessina l’Hallelujah…

Hallelujah…

Oui, j’avais besoin d’avoir la preuve que je ne suis qu’un vieux parasite sexagénaire. Je ne pouvais m’en rendre compte par moi-même et il a fallu que je blesse Jeanne pour qu’elle me renvoie l’image exacte de la chose immonde que je suis…

J’ai trop bu, trop parlé, entouré de mecs dans cette auberge si avenante alors que c’était la fête parmi les pèlerins, je n’ai vraiment pas porté attention à Jeanne ni à mes actes et paroles. C’était la première fois que je me retrouvais entre hommes depuis quelques jours… Je ressentais le besoin de faire monter la testostérone, de faire des blagues sur tout et rien à la fois, de parler plus fort, boire plus, sortir certaines frustrations que j’essayais de laisser de côté depuis le début de mon voyage… Et Jeanne, qui me regardait du coin de l’œil, un petit regard presque aguichant se mordillant la lèvre inférieure, les épaules entourées de ce beau châle fait à la main, elle était si irrésistible… Elle n’avait d’yeux que pour moi dans cette cohue de pèlerins. Bon Dieu que j’ai été con!

Chérie, je m’y suis déjà retrouvé
J’ai exploré cette pièce, j’ai marché sur ce sol
J’ai dû cheminer seul avant de te rencontrer
J’ai vu ton étendard sous l’arche de marbre
Mais l’amour n’est pas une marche vers la victoire
Ce n’est qu’un Hallelujah brisé et froid…

Hallelujah…

Toute la journée j’avais pu sentir un rapprochement sincère et évident : une douce magie faire son effet dans le cœur de ma douce Jeanne. Tout avait commencé en matinée, par cette beauté fatale m’attendant au bas des marches, se tenant toute droite et fière comme une belle jument pure sang prête à faire la course dans les steppes. Son habituel petit regard amical avait même changé… Un éclat de douceur et de coquinerie jouvencelle semblait avoir illuminé le turquoise de son iris, comme une jeune adolescente qui se voit le souffle coupé devant son prince charmant du lycée. Elle m’embrassa sur la joue puis, sans dire un mot, nous étions partis…

Il y eut un temps où tu me laissais savoir
Ce qui se passait vraiment ici bas
Mais désormais tu ne veux plus vraiment, n’est-ce-pas
Te souviens-tu quand j’ai fais les premiers pas?
Et la divine colombe qui volait à notre rencontre…
Et chacun de nos souffles dessinant l’espace d’un Hallelujah…

Hallelujah…

Tout au long de la marche, dans un vent plus frais qu’à l’habitude, les épaules couvertes de son magnifique châle, sa main effleurait par instants furtifs la mienne. Jeanne s’était faite plus silencieuse mais je n’étais pas inquiet. En jetant de petits regards à son insu, j’y découvrais un beau sourire rêveur dessinant une séduisante gêne sur ses lèvres abondante. Alors que nous nous sommes arrêtés pour manger un petit goûter, assis près d’une petite fontaine, les doigts de Jeanne touchèrent les miens sensuellement : les bouts de nos dernières phalanges s’étaient joints presque en prière comme deux aimants inséparables. Plus loin sur le chemin, je me suis risqué à replacer une de ses mèches folles; dégager ce beau visage qui me souriait timidement et toucher cette joue à peine ridée, si belle qu’elle semblait alors rajeunir sous le contact de mes vieux doigts usés.

J’étais si heureux de ces petits moments chers que Jeanne m’offrait sur ce plateau d’argent. Nos brèves discussions, déviant nos pensées folles de nos douces rêveries, me permettaient d’en apprendre plus sur elle, m’apprenaient à l’aimer davantage qu’au départ de notre petite marche.

J’apprenais que le beau châle qui couvrait ses épaules blanches et frêles était en fait une collection de vieux tissus et d’armoiries familiales : on y trouvait un magnifique étendard, pièce la plus ancienne et la plus solide, sur lequel on avait peint en vieux français les mots « Jhesus Maria » et une image du Christ entouré de deux anges à gauche et à droite, puis un ramassis de plusieurs blasons à fleurs de lys, le tout cousu sur un crêpe bleu profond. Dans cette conversation, j’appris que certaines de ces pièces dataient du Moyen Âge et que c’était presque un miracle que ces pièces aient résisté au temps. La grand-mère de Jeanne avait décidé d’en faire un châle en courtepointe question que ces magnifiques étendard, pennon, bannière et armoiries puissent protéger celle qui les porterait. Sa grand-mère semblait avoir été une femme très superstitieuse face à ces reliques et admettait que toute femme les touchant s’en trouvait bénie par Dieu… Jeanne admettait y croire dans un certain sens, ce que je trouvais tout à fait charmant.

Quoi qu’il en soit, notre petit bonheur de pèlerins ne dura qu’un court instant, à mon grand désarroi. Nous sommes arrivés à cette petite auberge entourée de champs à perte de vue, les moutons bêlant joyeusement, annonçant notre arrivée à la gentille aubergiste. On nous offrit deux chambres séparées : je n’ai pas insisté auprès de ma belle pour partager sa couche. Nous avions tout le chemin pour ce genre de choses et j’étais désireux de goûter chaque moment qu’elle voudrait bien m’offrir sans en demander davantage.

Alors que nous nous sommes assis dans le bistro adjacent, je me sentais comme un petit roi au bras de sa gent dame. Je me voyais, grand seigneur du Moyen Âge entrant dans une grande salle, entouré par ses sujets : ceux-ci n’ayant d’yeux que pour ma belle, des regards d’admiration et d’envie. Des pèlerins nous ont reconnus à nos sacs à dos et les tables se sont raccordées avant même que ayons pu dire un seul mot. J’échangeais avec des hommes d’un peu partout : belges, canadiens, américains, néerlandais et même péruviens. Les quelques femmes autour de la table se levèrent et se dirigèrent vers le bar. Je me rappelle qu’un des hommes offrit une tournée d’apéritif, puis un autre offrit le vin, on mangea un peu et but beaucoup. Le ton montait avec le plaisir de se retrouver tous ensemble et de couper dans la solitude. La camaraderie engendra des blagues de toutes sortes de saveurs : races, orientations, sexe, bref tout y passait. Au début, Jeanne riait de bon cœur, accotée contre le bar, me lançant des petits regards coquins qui prirent rapidement l’allure de yeux polissons pleins de désir. Je lui retournai discrètement ses regards, admirant sa silhouette sous des vêtements de marche. Remarquant que je semblais m’attarder du coin de l’œil sur sa poitrine, Jeanne se pencha vers l’avant faussement intéressée au monologue d’une pèlerine; prétexte pour m’offrir un court aperçu au creux de son décolleté. J’en rougis et je la vis retenir son petit rire surprise et amusée. J’avais envie de me lever, la prendre dans mes bras, danser sur un l’air qui jouait dans le bistro et déposer un doux baiser sur es lèvres. Malgré tout, quelque chose m’en empêchait. J’étais sidéré par la gêne, comme si démontrer devant tous et chacun les sentiments que j’éprouvais à cet instant précis pouvait être quelque chose d’inconvenable et de fort mal perçu. Cette timidité soudaine me frustrait au plus haut point…

C’est alors que j’entendis les hommes autour de la table parler des difficultés avec leurs femmes, leurs enfants, leur famille… Je me mis à parler des difficultés avec ma fille, ses petits amis, ce qui fit bien rire tout le monde… J’en riais moi aussi de bon cœur. Ensuite, vinrent les péripéties avec mon fils… Les dernières nouvelles, son homosexualité désormais évidente. J’en riais moi-même et j’essayais de tourner la nouvelle en dérision mais plus j’élaborais sur le sujet, plus je m’enfonçais dans un puits sans fond. Autour de la table, deux hommes cessèrent de rire, d’autres essayèrent de m’ignorer tout simplement tandis que Jeanne regardait ailleurs le visage aigri. Un peu pompette, je ne m’arrêtai toutefois pas : j’allai jusqu’à affubler mon fils de noms que jamais je n’aurais osé dire à voix haute si j’avais été à jeun. Je les ai bien écrits dans mon journal, mais jamais je ne les aurais dits à haute voix… C’est alors que j’entendis un des mecs assez grand et costaud, début cinquantaine, arborant un style un peu rock-a-billy lever gentiment la voix. Sa voix était calme mais le contenu me sidéra sur place : « Harold, c’est bien votre nom? Harold… Écoutez, je suis venu de la Californie faire ce pèlerinage dans le but de trouver un peu de paix. À Los Angeles, la ville grouille comme une fourmilière. C’est bruyant, ça pue, les gens sont remplis de préjugés, de secrets, pleins de peurs : surtout celle que les paparazzis s’approprient des propos juteux à leurs sujets, ceci inclus bien entendu l’homosexualité… Je suis parti faire un chemin qui est supposé en être un de partage, de non-jugement, de charité, d’élévation personnelle et je me retrouve face à un vieux sexagénaire plein de préjugés : un homme cruel et méchant qui se déguise en agneau… Vous direz bien ce que vous voulez sur mon compte, vous me traiterez avec le même manque de respect que vous faites endurer à votre fils en ce moment… L’homme qui est supposé être la chair de votre chair, comme vous l’avez si bien dit… C’est facile de démolir les gens qui ne sont pas là pour se défendre… Je vous offre donc ce soir la chance de m’attaquer de front, publiquement… Eh oui! Je vous donne cette opportunité parce que, bien que j’aie l’air d’un viril metteur en scène d’Hollywood, ce que je suis effectivement, je suis moi aussi homosexuel… Je suis une tapette, une folle, un sodomite comme vous l’avez si bien dit… Avez-vous besoin d’autres synonymes ou avez-vous épuisé tout votre vocabulaire homophobique pour la soirée? Avez-vous encore un peu de fiel à lancer au visage de l’homosexualité? Vous pouvez le dire, je suis tout ouï… »

Je ne savais plus quoi dire. J’étais sidéré sur place. Silencieusement, je me levai pour quitter la table. Humilié, j’allai vers le comptoir et payai ma note. C’est alors que je vis Jeanne sortir du bistro. Je la rejoignis à l’extérieur mal à l’aise.

Avant même que j’aie pu lui dire quoi que ce soit, elle se retourna vers moi en furie : « Mais c’est quoi ton problème? Pourquoi détestes-tu tant les gens qui t’entourent? Tout d’abord ta fille, ensuite ton fils… Et ta femme? C’était quoi à tes yeux? Une salope, une mégère? Une grosse obèse frigide? »

C’en était trop pour moi, Jeanne venait de s’attaquer à quelqu’un qui m’avait été très chère. Je lui répondis furieux que ma Gertrude avait été un ange, la plus merveilleuse des épouses et qu’elle me manquait terriblement. Qu’elle n’avait aucun droit de s’attaquer à quelqu’un qu’elle ne connaissait pas, seulement parce que j’avais un peu trop bu.

Ce qu’elle me répondit me laissa sans voix : « Je ne fais que te montrer le mal que tu te fais à toi-même… Les enfants sont ce que nous avons de plus précieux et si tu ne peux pas les accepter tels qu’ils sont, comment peux-tu t’aimer toi-même? Comment peux-tu aimer une autre personne qui te serait étrangère? En jugeant ton fils comme tu l’as fait, trois autres personnes t’ont jugées : le metteur en scène, son amoureux qui se tenait près de lui… Et moi… Oui, moi, je t’ai jugé… Ce n’est pas correct, je sais mais j’ai eu pitié du monstre que tu es Harold. Et moi qui te croyais un homme bon… Moi qui me sentais enfin revivre près de toi… Je me rends compte que tu n’aurais rien fait de bon avec mes sentiments… Tout ce que tu aurais trouvé à faire c’est de mettre ma famille à feu et à sang. Je ne veux plus rien avoir à faire avec toi Harold McPhee… Et même si j’ai mal ce soir, je ne peux pas te laisser essayer de réparer les pots cassés parce que ça ne serait pas correct envers ma propre famille… Ça serait une relation malsaine et mensongère… Je ne pourrais pas te cacher bien longtemps que ma fille est lesbienne et qu’elle vit une magnifique histoire d’amour avec son amie d’enfance. Tu trouverais à lui faire mal et à me faire du mal par le fait même… Et tu le ferais pour la simple et unique raison que tu ne respecte rien… Tu ne te respectes même pas toi-même… Au revoir. »

Puis, Jeanne tourna les talons et s’éloigna de moi. Comment j’aurais pu savoir que sa fille était lesbienne? En anglais, les mots « amie » et « petite amie » n’ont pas la même nuance qu’en français : il n’y en a qu’un et c’est le même…

Le ton de Jeanne était tellement ferme. Elle n’avait pas crié, je n’avais vu qu’une toute petite larme couler sur sa joue. Quand elle m’a dit ne plus vouloir de contact avec moi, sa voix n’a même pas vacillée. Je ne pouvais pas retourner au bistro, pas plus que de retourner vers cette licorne qui s’éloigne de moi à tout jamais. Je suis donc resté assis dans les marches à dégriser, complètement chamboulé.

Présentement, Jeanne est concentrée sur son dessin afin de repousser la colère, le sentiment d’injustice, la déception et la peine. Et, elle a bien raison. J’aurais beau aller lui dire à quel point je suis désolé et que jamais je n’aurais osé manquer de respect à mon fils de la sorte si je n’avais pas un peu trop bu, l’alcool ne peut pas tout excuser. Alors que je bâtissais quelque chose de beau et de parfait, je viens, en un seul instant, tout foutre en l’air et ça fait très mal…

Peut-être y-a-t-il vraiment un dieu en haut,
Mais tout ce que j’ai appris de l’amour
C’est comment achever un tireur à la gâchette rapide
Et ce n’est pas un sanglot que tu entends dans la nuit
Ni celui d’un homme qui aurait enfin vu la lumière
Ce n’est tout bonnement qu’un Hallelujah brisé et froid…

Hallelujah…