Ce matin, je me suis levé un peu plus tard et c’est le cœur serré que j’ai pris la route alors que la jalousie brûlait mes trippes comme un baril d’acide sulfurique.
Lorsque je suis descendu déjeuner, j’ai vu ma belle Jeanne assise près d’un des pèlerins, celui avec qui elle avait pris l’habitude de marcher depuis quelques jours, riant à gorge déployée alors que celui-ci lui chantait définitivement la pomme…
Je n’ai presque pas mangé. Je suis remonté à ma chambre, j’ai avalé une barre énergétique et j’ai fait ma toilette lentement. Alors que je préparais mon sac à dos, j’entendis Jeanne rire en montant les escaliers à toute vitesse poursuivie par le pèlerin en question. Devant la porte du vestiaire des homme, le pèlerin l’attrapa par la taille pour la chatouiller : une technique de drague tellement évidente qu’elle me leva systématiquement le cœur. J’avais envie d’intervenir mais je ne le fis pas. Je m’étais déjà humilié publiquement par le passé, je ne le ferai pas une seconde fois ! Je terminai de préparer mon sac et descendis vers le hall, passant à côté d’eux comme si rien n’était, énonçant un petit bon matin à Jeanne qui se dégagea rapidement de l’étreinte du pèlerin, mal à l’aise. Je crus même l’entendre me répondre malgré elle, complètement hébétée.
Tout l’avant-midi, j’endurai les rires et les chuchotements de Jeanne et de son nouveau cavalier. Encore une fois, j’avais le pas traînant alors que nous marchions en direction de Bourges. À bout de nerfs, je m’arrêtai sur le bas-côté de la route et sortis de mon énorme sac le lecteur CD de ma fille que j’avais par mégarde entassé dans le fond. Voyant les autres marcheurs continuer sans moi, j’en venais à haïr ce foutu sac à dos en forme de poche, ne contenant aucun compartiment particulier. À chaque fois, ça me prenait un temps fou à sortir le moindre article ! Je les laissai marcher alors que je fixai mon lecteur à ma taille et sortis le disque d’Elvis. Replaçant la pochette de plastique dans mon sac à dos, j’entendis une voix à côté de moi :
« – Le King !! Wouah ! Vous avez bon goût Harold ! », me dit le réalisateur américain qui se tenait à côté de moi.
« – Vous ne les suivez pas ? », lui demandai-je hébété.
« – Nah, je trouve leur attitude franchement assez impolie si vous voulez mon avis. Quand on fait partie d’un groupe, si un membre s’arrête il est normal qu’on l’attende un peu non ?
- Un groupe… Je ne crois pas qu’on nous ait tous jumelés officiellement… Dans bien des livres, on qualifie Compostelle comme une route personnelle… », lui répondit-je un peu mal à l’aise.
« – Oui, le chemin nous apprend des choses… Je suis d’accord avec vous sur ce point. Malgré tout, il y a des prises de conscience qui se font en groupe, et quelques fois, en solitaire… Présentement, la prise de conscience, on devrait la faire tous ensemble et personne n’y porte vraiment attention… Étrange de voir à quel point nos œillères peuvent parfois être si solidement accrochées à nos tempes.
- Écoutez, je suis sincèrement désolé d’avoir dit toutes ces choses devant vous… C’était franchement impoli et très méchant de ma part. », lui dis-je mal à l’aise.
« Bah, vous aviez un peu trop bu… Moi aussi d’ailleurs… Après en avoir reparlé le lendemain matin avec mon conjoint, celui-ci m’a fait remarquer à quel point ma réaction avait été excessive… Je sais que ce n’est pas facile pour un père d’accepter que son fils soit gai et qu’ils veuillent enfin sortir du placard ; si j’avais été dans mon état normal à ce moment-là, je sais que j’aurais pu avoir un peu plus de considération et que la bombe se serait désamorcée d’elle-même. De par mon tempérament, j’aime essayer de me mettre à la place des gens, comprendre ce qui se passe dans leurs têtes. Je sais qu’on aurait pu ensemble parler du problème et que peut-être notre discussion vous aurait aidé à mieux comprendre votre fils, et moi, à mieux vous conseiller auprès de lui.
- De mon côté, je ne déteste pas mon enfant… Je suis vraiment sincère en disant cela… Comment pourrais-je détester ma propre chair, mon propre sang ? Je crois que c’est juste difficile pour moi d’accepter le fait que mon fils se fera toujours juger par les bonnes gens du voisinage, qu’il devra toujours se battre pour la moindre parcelle de dignité ou de respect. En tant que parent, on veut toujours ce qu’il y a de mieux pour nos enfants… On ne veut pas les voir souffrir, les voir se ridiculiser en public ; le moindre petit sourire en coin, le moindre petit rire mesquin et hypocrite nous fait encore plus mal qu’à eux… Mes voisins ont passé leur temps leurs nez collés aux carreaux, espionnant les moindres allées et venues de mon excentrique de fille… Tout ça pour ensuite se dire entre eux que c’est triste pour moi d’avoir un enfant avec si peu d’ambition qui doit probablement être séropositive à force de passer de mecs en mecs aussi souvent que certains achètent le dernier modèle de Audi ou de Mercedes… Qu’est-ce qu’on répond à ces gens aussi maladroits que bien intentionnés ? C’est loin d’être facile pour nous, surtout quand le voisin lance fièrement que son fils est un actuaire, avocat, chirurgien ou courtier en bourse. Répliquer que son fils est homosexuel et heureux comptable travailleur autonome, et que sa fille est une artiste de grand talent qui travaille très fort pour enfin laisser sa marque en arts visuels mène souvent à des sourires en coin, des sourcils dressés de dépit et d’incrédulité, des raclements de gorge et les fameux regards de connivence entre convives avant que tous se détournent de vous dans une de ces soirées assommantes. »
À ce long monologue, j’entendis le réalisateur éclater de rire. Je regardai surpris cet homme légèrement grassouillet, qui portait toutefois bien ce surplus de poids de par sa très grande stature massive, s’étirer comme un chat, riant à gorge déployée avant de remettre son sac sur ses épaules. Ses gestes étaient si souples et gracieux que j’en fus instantanément surpris. Cet homme a dû briser bien des cœurs de jeunes femmes, me dis-je en l’observant fasciné. Dans ses yeux bruns profonds et son rire clair, il y avait une sorte de magnétisme autour de lui mais aussi, une grande simplicité. Je n’avais aucune misère à l’imaginer sur le tapis rouge à Cannes en complet accompagné d’une jolie femme à son bras, souriant offrant des signes de la main aux caméramans et aux paparazzis et, d’un autre côté, son humanité me renvoyait l’image d’un homme d’une accessibilité hors du commun pour quelqu’un de sa trempe. « Wouah ! Vous venez de me rappeler en un long monologue pourquoi j’aime autant mon travail ! », finit-il par le dire en me regardant droit dans les yeux, rieur.
Je le dévisageais tout abasourdi. Il s’en rendit instantanément compte et s’enquit de clarifier les choses.
« Vous savez, je ne fais pas beaucoup de films parce que justement, je les écris aussi… Je suis un peu un auteur-cinéaste. Et, pour faire mon job de scénariste – ou d’écrivain, c’est selon – j’ai soif d’être constamment en contact avec le commun des mortels : j’ai besoin d’entendre de vrais arguments, de vraies discussions… On me reproche souvent dans mes films d’écrire de longs monologues qui n’ont pas forcément rapport avec l’enjeu particulier de la scène dans lesquels ceux-ci figurent : des monologues trop révélateurs de la psychologie d’un personnage… Et vous venez me prouver en un court instant que ces critiques ne sont que des ratés qui ne prennent pas la peine de descendre de leurs trônes journalistiques pour se mêler aux vrais gens… Et puis, je dois avouer que vous venez de résumer en quelques phrases ce que mes parents ont tenté de me dire pendant environs dix ans sans y parvenir. S’ils me l’avaient dit tout simplement, comme vous venez de faire, peut-être qu’on serait encore en contact aujourd’hui…
- Vous savez, il n’est jamais trop tard… Cette soirée au bar, où vous m’avez remis à ma place, m’a justement permis de prendre le téléphone et de parler à ma fille puis, de reprendre contact avec mon fils… Nous avons passé un très beau moment au téléphone d’ailleurs… C’en est même surprenant… J’avais besoin de vos remontrances : ça m’a donné le coup de pied au derrière dont j’avais besoin. J’aurais seulement espérer que ça n’entache pas une certaine relation… », lui répondis-je en jetant un œil à la belle Jeanne qui marchait en riant, faisant la conversation à son nouveau cavalier.
« Ah ! La belle grande bête mythique ! Oui, sauvages et cruelles au combat peuvent être ces licornes, malgré toute cet innocence qui leur est propre. », lança le réalisateur avec un œil coquin. « C’est triste…
- Quoi ? Qu’est-ce qui est si triste ?
- Elles n’ont tellement pas la méchanceté infuse, si peu de malice en elles ces créatures… C’est pour cette raison que si peu d’entres elles sont encore visible sur cette terre… À force de vouloir jouer le jeu des vipères elles finissent par devenir des victimes de prédateurs encore plus expérimentés. J’espère que votre Jeanne aura l’instinct de survie assez développé pour flairer ce danger potentiel.
- Vous pensez que… », lui demandai-je alarmé et surpris en regardant le cavalier qui, au même moment, effleurait furtivement les fesses de Jeanne du boit des doigts.
« Des mecs de ce genre, j’en ai vus plus d’un… Vous savez, je ne suis pas à mon premier pèlerinage… Compostelle n’est pas seulement un chemin vers la découverte de soi … C’est malheureusement un chemin parsemé de voleurs, d’usurpateurs, prédateurs sexuels et j’en passe… Là où on peut y trouver l’amour sous toutes ses formes, on peut aussi y voir le plus vil, le plus hideux : la déchéance et la luxure en font partie intégrante. Sans compter que… Il nous a suivi depuis Vezelay et je l’ai vu à l’œuvre de gîte en gîte : il a aussi eu de belles conversations colorées avec mon conjoint à propos de certaines conquêtes. Selon l’analyse de mon homme, il semblerait qu’il soit un enjôleur, un agresseur sexuel potentiel doublé d’un escroc. Vous devriez peut-être…
- Non… », le coupai-je gentiment. « Je ne suis plus en position de le faire… Je ne dis pas que je me réjouis de cette situation mais… Vous savez, j’ai toujours eu cet instinct avec les femmes : je sais où je dois m’arrêter, prendre mes distances, freiner… Avec Jeanne, il n’y a plus rien que je puisse faire : je le sais, je le sens dans mes tripes.
- Alors elle a besoin d’être à la merci de cet obsédé sexuel : elle a quelque chose à apprendre de cette situation épineuse. Espérons qu’elle sache se défendre quand le moment sera venu… Et puis, ce n’est pas comme si elle était toute seule sans appui : nous sommes tous autour pour veiller sur elle de près ou de loin.
- Ce malade, si c’en est un, a su profiter de notre altercation pour endormir son instinct de défense mais je ne doute pas que celui-ci revienne aussi vite au galop. Elle est farouche… », le rassurai-je repensant à toute la douceur et la patience dont j’avais dû faire preuve pour ne serait-ce que pouvoir effleurer la main de cette belle licorne sauvage.
Le réalisateur et moi nous remîmes en marche alors que je partageai un de mes écouteurs avec lui. Marchant d’un pas solidaire, nous pûmes écouteur la voix grave et mélodieuse du King tout en marchant les lieues qui nous séparaient de Bourges.
Lorsque nous sommes entrés dans la ville de Bourges, le réalisateur, dont j’appris lors de notre marche commune que le prénom était Jérôme, me remit entre les mains l’écouteur que je lui avais prêté et alla rejoindre son amoureux. Je le vis déposer un doux baiser sur les lèvres de l’autre homme qui lui rendait un regard doucereux si brillant d’affection que la scène en fut instantanément attendrissante. Respectant leur soudain besoin d’intimité, je les laissai s’éloigner de moi alors qu’ils marchaient en direction d’un hôtel relativement chic qui se situait au coin de la rue, un peu en amont. Jérôme me fit un petit signe de la main s’éloignant du groupe au bras de son amoureux.
Pour ma part, je déambulais dans la ville, ne sachant trop où aller, ni quoi visiter. Je suivais de loin – sans véritablement suivre – ce qui restait de notre petit groupe. Au bout d’un long moment, je réalisai que celui-ci se dirigeait vers différents lieux touristiques. C’est ainsi que je découvrais malgré moi la magnifique cathédrale Saint-Étienne, le palais de Jacques-Cœur ainsi que l’hôtel Lallemant.
La nuit était tombée depuis belle lurette lorsque je réalisai que tous se dirigeaient vers un gîte de pèlerin. Je m’arrêtai au coin d’une rue, indécis, me demandant ce que je devais faire. Je n’avais aucune envie d’être témoin une fois de plus des roucoulements sulfureux de Jeanne et de cet hurluberlu. Je décidai donc de traverser la rue et de me diriger vers l’hôtel qui se présentait de l’autre côté. Je ne m’étais pas rendu compte, à ce moment-là, que nous étions tous revenus sur nos pas et que ledit hôtel était le même établissement luxueux où s’étaient réfugiés plus tôt Jérôme et son conjoint.
En pénétrant dans ma chambre, j’y retrouvais enfin un bain propre, des serviettes de ratine confortables, un peignoir et tout le nécessaire à toilette. En faisant un inventaire de mes effectifs, je réalisais qu’il me faudrait bien me renouveler en stock : en effet, ma bouteille de shampoing ne pourrait tenir bien longtemps à ce rythme, ma savonnette avait rétréci comme une peau de chagrin et mon dentifrice avait été si souvent roulé et déroulé pour en sortir les restants de pâte cachés dans ses recoins qu’il était désormais aussi troué qu’un gruyère.
Soulagé de pouvoir penser enfin à autres choses qu’à Jeanne et à la crainte de la surprendre en pleine cour sulfureuse, ce soir, en sortant du bain, j’entrepris de faire cette petite liste d’emplettes, question de ne rien oublier lorsque viendra le temps de tout acheter. Je croyais pouvoir dormir jusqu’à ce que j’entende mes voisins de chambrée. Eh oui ! Les vieux hôtels sont d’un chic renversant mais n’ont pas de cloisons très épaisses. Au début, je croyais entendre des ébats entre un mari infidèle et une maîtresse expérimentée jusqu’à ce que je reconnaisse une voix masculine familière. Je m’étais rapidement aperçu que les murmures proférés étaient en anglais mais désormais, j’en reconnaissais l’accent américain et l’intonation : j’étais témoin des ébats amoureux de Jérôme. Seigneur, tout sauf ça ! Suppliais-je silencieux, essayant de me rendormir il y a de cela plus d’une heure…
Désormais, un long moment s’est déjà écoulé depuis le début de leur longue tirade langoureuse. Et, rien à faire : plus j’essaie de dormir, plus je les entends et cette scène ne semble pas vouloir se terminer de sitôt. Le pire, c’est que plus je les entends, plus je me surprends à penser à Jeanne, ce qui ne m’aide pas du tout à dormir… Jamais je n’aurais pensé qu’écouter un couple d’homosexuels faire l’amour aurait pu provoquer chez moi des idées aussi salaces. Désormais, je dois me rendre à l’évidence que le véritable amour ne peut avoir d’orientation propre et qu’il sait être aussi extrêmement inspirant et évocateur. Ne dit-t-on pas que les voies de Dieu sont impénétrables ? J’en ai une interminable preuve ce soir !
Moi qui, demain ai une longue route à faire… Ah ! Seigneur ! Je vous le jure, j’ai enfin compris le message. Pourrais-je dormir maintenant ?

Laisser un commentaire
Flux des commentaires pour cet article