Puisque ce cahier ne comporte que quelques sections, et que celle attribuée au pèlerinage s’en trouve trop petite pour mes besoins, j’ai décidé d’utiliser celle-ci dans le but de commenter mon voyage en Angleterre et en Bretagne.
Ce matin, j’ai quitté Londres à l’heure des poules et en colère. Je suis parti avant que le trafic du matin fasse sa fatidique apparition question de ne pas m’ajouter plus amples frustrations sur les épaules. J’ai déjà un sac assez lourd comme cela à porter sur des milliers de miles!
Quand on dit que le Christ a porté sa croix pour nous libérer de nos propres péchés, ce soir, j’ai l’impression de comprendre ce que cela signifie. Je porte moi-même la croix de mes enfants afin de les libérer de leurs propres inconsciences!
Quand j’ai appelé mon fils hier pour lui annoncer mon départ, je suis tombé sur son colocataire. Celui-ci ne semble pas du tout m’apprécier, pourtant je ne lui ai jamais rien fait de mal. C’est après notre brève conversation que j’ai enfin compris de quoi il en retourne.
« – Bonjour Ron, est-ce que Mark est à la maison?
- Bonjour M. McPhee… Comment allez vous? » Me demande-t-il d’un air condescendant, me signifiant dans un lourd sous-entendu que je venais d’être impoli envers lui parce que j’avais oublié de m’enquérir de sa santé.
Sincèrement, bonne ou mauvaise, mentale ou physique, celle-ci ne m’intéresse guère puisque le cher colocataire m’a toujours traité comme si j’étais un parasite sexagénaire.
« – Comme à l’habitude, rien de nouveau sous le soleil… Et vous?» Lui répondis-je mal à l’aise.
« – Ah! Comme d’habitude… Métro, boulot, dodo. Oui, votre fils est ici : il est en train de préparer le souper. Un instant je vous le passe. »
C’est alors que j’entendis quelque chose d’étrange. Le tout a commencé par un murmure sur un ton assez suave; le même qu’un homme emploierait envers sa concubine, pour se terminer avec ce qui semblait être un dégluti étrange, quelques gloussements de rire qui semblaient d’ordre outrageusement intime et, pour finir en beauté, un exagérément efféminé : « Chouchou c’est pour toi, ton père ».
« Chouchou? Ai-je bien entendu? » Me demandai-je à moi-même en état de choc. Je n’en revenais tout simplement pas. Mon propre fils venait en moins de dix secondes de confirmer les ragots que j’entendais depuis quelques temps de la bouche de mes voisins! J’en avais envie de vomir!
Mon fils : une folle, une frégate, une pédale, une lopette, un giton, un enviandé, un mignon, un androgame, un homo! Je ne pouvais tout simplement y croire.
Oui, c’est un homme qui a toujours soigné son apparence : les crèmes pour les mains, le visage, les parfums masculins et la mode pour homme ont toujours fait partie intégrante de sa personnalité mais quel homme ayant un minimum d’allure et d’amour propre ne s’y intéresserait pas?
Il a, de plus, toujours été très sportif : grand amateur de rugby entre autres, amateur de voitures de courses – en effet, il ne manquerait pour rien au monde un Grand Prix de Formule Un – assez bien bâti, très masculin dans son genre; c’est complètement impossible qu’il soit une tantouze voyons! Je l’aurais remarqué bien avant cela!
Alors que mon fils attrape le combiné, j’essaie tant bien que mal de reprendre mes esprits. Malgré tout, il n’a même pas le temps de me demander « quoi de neuf? » que j’explose à son tympan.
« – Mais qu’est-ce que je viens d’entendre là? » Je lui demande sur un ton assez haut perché tellement je suis énervé. « Mark, es-tu tombé sur la tête? »
Quant à Mark, son ton est calme et très doux. Je suis sidéré d’entendre autant de sérénité dans la voix de mon fils tout à coup.
« – Harold, il serait peut-être temps que tu acceptes de voir la vérité en face. J’en ai assez de vivre dans un placard parce que mon père n’est pas capable d’accepter mes préférences.
- Tu m’as menti toutes ces années! Moi qui ai dû t’aider à bâtir ta défense lors de ton divorce, moi qui t’ai aidé financièrement lorsque tu as voulu acheter ta maison et prendre Ron comme colocataire… Mais quel genre d’enfants ai-je mis au monde Seigneur?
- Le divorce… Bien sûr! Tu sauras que tu as fait plus de tort que de bien. Marybeth était d’accord à rencontrer un médiateur, à régler les choses à l’amiable par respect pour moi. Avant que tu t’en mêles et que tu crées l’hécatombe qui m’a emmenée en cour devant un juge, nous avions convenus rester en bons termes et elle m’avait même pardonné ce qui s’était passé avec Ron.
- Pardonné? Bons termes? Mark! Elle allait te ruiner! Elle allait partir avec presque toutes tes affaires, bonds d’épargne inclus! Et, c’est quoi cette histoire avec Ron? C’est elle qui t’a remplacé par un modèle plus riche, réveille-toi! Tu n’avais rien à te faire pardonner de cette trainée!
- Je ne sais pas dans quel monde tu vis Harold… Sincèrement, c’est peut-être maman à l’époque qui t’a caché certains faits, sincèrement je m’en fiche. Aujourd’hui, tu dois accepter que ton fils est homosexuel, qu’il a été pris au lit avec son amant alors que sa femme entrait plus tôt du travail et qu’il vit désormais heureux avec l’homme de sa vie. Je t’aime papa. Je t’aime beaucoup mais si tu ne peux pas accepter ça… Je ne vois pas ce que je peux faire de plus pour toi…
- Égoïste! Sans cœur! Menteur!
- Ce n’est pas moi que tu juges ici Harold… Quand tu pointes ton index sur quelqu’un, quatre autres doigts se pointent vers toi : le premier étant ton propre pouce, ta propre personne. Penses-y. Sur ce, j’ai un bon petit souper à terminer de préparer, une belle soirée vidéo dont je veux profiter en couple avec Ron et je n’ai vraiment pas envie que tes états d’âme gâchent ma soirée. Au revoir papa. »
Lorsque mon fils raccrocha, j’étais sur le point de lui crier que je partais et qu’il ne me reverrait plus jamais. Je n’en ai toutefois pas eu le temps.
Tout ceci m’a fait oublier de prendre mes médicaments et de préparer un sac de repas froid et collations pour la route du lendemain qui allait être bien longue.
Puis, ce matin, c’est avec peine et misère que j’étais sur mes deux jambes, le cœur battant encore la chamade, à préparer ma nourriture en quatrième vitesse.
À huit heures du matin, j’étais à Fulham. À cette étape de la route, j’ai dû être très vigilant afin de ne pas quitter de vue la A3. Je me devais de longer cette voie rapide afin de pouvoir descendre vers le Sud-est. Alors que je marchais sur le bas-côté de la route, je réalisai à quel point les jeunes peuvent être braves de faire ce genre de trajet à pied quand la circulation s’en trouve à son paroxysme.
À onze heures, alors que je venais de prendre une certaine cadence de marche, j’aperçus la ville d’Esther. Je ne me suis pas arrêté : tout en marchant, j’ai commencé à manger mon sandwich lentement. Je savais que je n’arriverais pas à Portsmouth ce soir, c’est complètement insensé. Par contre, j’espérais arriver à Guilford, trouver une petite auberge dans le coin, y déposer mon sac et visiter un peu avant la tombée de la nuit.
Le trajet de Esther à Guilford a finalement pris près de six heures à pieds. Il était donc 17 heures quand je suis arrivé à destination. Le dos en compote, affamé et épuisé, j’explorai la ville en quête d’une petite auberge ou d’une maison d’hôte. Finalement, c’est sur Stoke Road que j’ai trouvé un bed & breakfast. Petite demeure bâtie sur un style Édouardien, je fus instantanément charmé par l’hospitalité de ses habitants. La chambre n’est certes pas bien grande mais elle est très bien tenue et sécuritaire. Je ne regrette pas du tout le choix que j’ai fait. Je sais que, dans un avenir proche, je n’aurai pas accès à toutes ces petites attentions : déjeuner, réveille-matin, électricité, serviettes ou débarbouillettes alors j’en profite un peu pendant que ça m’est encore à portée de main.
Après que j’aie pris le temps de retirer mon sac, la petite famille m’offrit de descendre manger avec eux. Au mois de mai, il y a peu de visiteurs à Guilford. En fait, la saison touristique commencera à partir de juin avec le festival d’été. Ceux-ci se voyaient donc très heureux d’avoir un visiteur inusité.
Tout en partageant le souper avec mes hôtes, je réalisai à quel point la marche m’avait fait un grand bien. Je me sentais éreinté mais plus vivant que jamais. Ma colère du matin avait fini par se dissiper le long du trajet.
La seule chose qui me fait sentir un peu morose ce soir, c’est que je suis arrivé trop tard pour visiter la ville. Je compte me reprendre demain matin, quitte à partir un peu plus tard. De toute façon, je ne crois pas pouvoir me rendre plus loin de Haslemere demain, qui est à environs six heures de route de Guilford. Ça me laisse donc assez de temps pour aller voir le musée qui, selon les habitants de cette petite ville, semble être assez intéressant.
Sur ce, je crois que je vais prendre un bon bain et me coucher tôt. Mes médicaments font déjà effet et je commence à avoir des étourdissements. La fatigue ne doit probablement pas aider…

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