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Depuis mon départ, j’ai remarqué que, si je me nourris de choses trop lourdes, le sommeil m’est très difficile : le lever, on n’en parle même pas. Je dois vraiment commencer à faire attention à ce que je mange, faire le tri dans ce qui me donne de l’énergie toute la journée et ce qui m’alourdit. On dirait que mon estomac semble s’être déshabitué à digérer la nuit. Habituellement, je suis quelque qui mange souvent très tard de repas relativement lourds : des viandes surtout. Désormais, on dirait que mon corps ne veut plus de ce genre de rythme car il en a probablement assez à subir comme ça, avec toute la marche que je lui inflige quotidiennement.

Je devrais vraiment commencer à m’acheter des sandwiches, des fruits, des noix, bref, tout ce qui ne demande pas beaucoup de préparation et qui peut me sustenter un bon petit moment. J’ai remarqué que le pain maison multi-grains de Lizzy m’avait donné beaucoup d’énergie. Je crois qu’à l’avenir, je vais devoir faire attention aux types de produits que je mange. Les pains blancs ou enrichis me donnent faim à peine une heure après mon départ tandis que les pains faits maison me permettent de marcher un bon moment avait que l’appétit ne se fasse sentir. Pour l’instant, j’ai été assez chanceux sur ma route. J’ai pu trouver des commodités à peu près partout, que ce soit à des stations services, des pubs, des auberges, etc. Il faut dire que je n’ai pas marché dans les bois. J’ai longé des routes assez achalandées tout de même. Si je ne commence pas à me nourrir adéquatement, cela risque de poser problème dans un avenir très proche.

En effet, puisque ce soir, au moment où j’écris, je suis déjà à bord du Portsmouth Ferry qui navigue en direction de Saint-Malo. Le bateau levait l’encre à 20 heures trente précises et nous arriverons autour de huit heures du matin à destination.

La marche de Waterlooville à Portsmouth a été relativement courte. Il ne me restait qu’environs deux heures et demie de trajet à faire sur une route secondaire qui descendait en pente douce jusqu’au port. Ainsi donc, comme j’avais fort mal dormi par ma propre faute – eh oui! Ça va m’apprendre à me goinfrer et à m’endormir sur un programme de télévision! – je me suis permis de partir un peu plus tard de Waterlooville.

En arrivant à Portsmouth, j’avais encore six heures à tuer. J’en ai donc profité pour visiter un peu la ville. J’ai visité deux beaux navires de guerre : le HMS Victory, datant du début du 18e siècle, ainsi que le Mary Rose, qui reste aujourd’hui le seul navire de guerre du 16e siècle exposé au monde (puisque tous les autres sont soit moisis, brûlés ou les deux, gardés jalousement sous la Manche). Ce navire, préféré du roi Henri VIII, a d’ailleurs coulé lors d’un affrontement contre une flotte Française, qui s’apprêtait à faire une attaque surprise en terre Anglaise en 1545, pour être finalement redécouvert en 1970 par des archéologues sous-marins et remonté à la surface en 1982. Il semblerait qu’on y ait trouvé des milliers d’effets personnels ayant appartenu aux marins engagés sur ce navire. Ils sont d’ailleurs affichés au musée du Mary Rose.

Mais, c’est en visitant le majestueux HMS Victory que mon cœur se mit à battre la chamade et que mon esprit s’égara dans les dédalles de mon imagination. Je ne comprends toujours pas ce qui a bien pu se passer. En un court instant, j’étais transporté à la fin du 18e siècle en tant qu’amiral à bord du plus beau bateau de guerre jamais construit à cette époque. Je naviguais sur une mer agitée alors que la chaleur écrasante était en train d’emporter mon équipage dans un état de profonde léthargie. C’est alors que le ciel s’assombrit sous de lugubres nuages et que je les vis installés bien en place, dans un silence de mort. Une colonne gigantesque formant un demi-lune, adossée à la terre ferme : d’une trentaine de navires aux fanions français et espagnols nous attendait pour nous canonner. Je retardai autour de moi : vingt-six autres navires de guerre tous plus beaux les uns que les autres attendaient les ordres.

« – Dos au vent! » Criai-je afin que tous les membres de mon propre équipage m’entendent.

En moins de deux, chacun était à son poste et mon navire se plaça en angle droit de la muraille navale qui nous attendait. Je vis les autres navires de la flotte britannique faire de même. Certains de mes hommes me regardaient surpris, leurs regards sous-entendant un silencieux : « Mais il est tombé sur la tête! »

Je fis hisser les pavillons codés : sept drapeaux dont l’organisation des couleurs et des symboles peints signifiaient un message spécifique. Dans ce cas-ci, il fallut faire douze envois différents, ce qui prit un temps fou mais qui en valu la peine. La flotte anglaise entière put déchiffrer « L’Angleterre attend de chacun qu’il fasse son devoir ». Tous comprirent qu’il était temps de démontrer une fois de plus la puissance navale de notre belle Angleterre! Il n’était pas question de laisser Napoléon obtenir le plein contrôle des eaux maritimes et, par le fait même envahir la Grande-Bretagne.

Toute la flotte fonça à vive allure vers la flotte franco-espagnole qui nous barrait la route. Alors que la bataille s’engagea je fus témoin d’un des plus beau moments de l’histoire : chaque navire de la Royal Navy se battant à l’unisson, ne formant qu’une seule et gigantesque entité, telle un dieu grec voguant courageusement sur d’hostiles houles complètement désorganisées.

Je jetai un coup d’œil à mes hommes : tous fiers de se battre pour leur Grande-Bretagne, pour leurs petites îles à la fois précieuses et puissantes comme aucune autre!

Un vaisseau français, le Redoutable, s’avança alors vers mon magnifique Victory. Je pouvais voir de près l’équipage inexpérimenté du Redoutable, le manque d’assurance le faisant naviguer de manière erratique dans ma direction. J’eus alors presque envie d’éclater de rire. Le Redoutable commença à nous canonner en vain : très peu de ses tirs ne purent qu’effleurer le Victory. Plus mon équipage en rit, plus le supplice et l’humiliation est longue pour ce pauvre Redoutable. Au bout d’une heure, amusé par la totale imprécision de ses tirs, j’ordonnai qu’on le canonne en retour. C’est à ce moment précis que l’équipage du Redoutable, complètement paniqué se mit à nous bombarder de grenades. Un feu éclata sur le pont arrière et impossible de l’éteindre adéquatement : nos chers moussaillons du Redoutable prenaient grand soins de l’alimenter à l’aide de combustibles et d’explosifs. Alors que mon équipage tentait tant bien que mal d’éteindre un feu qui semblait vouloir dévorer le Victory sans y laisser de restes, le Redoutable recommença son bombardement, avec beaucoup plus de précision cette fois.

J’entendis un de mes hommes crier dans une rage et une révolte peu commune : « Napoléon engage des mutiniers! On a affaire aux mutiniers du Suffren!

- Nous allons leur montrer que la mutinerie ne fera jamais d’eux de vrais marins! » Criai-je dans le même esprit de colère.

Mes hommes se mirent à attaquer sans relâche le vaisseau français. Si tant bien que celui-ci ne savait plus s’il devait afficher le drapeau blanc ou tout simplement se laisser couler de désespoir.

Le Téméraire, autre navire de ma flotte comportant plus de 95 canons, s’approcha afin de protéger le Victory. Alors que je m’apprêtais à lui ordonner de se retirer de l’affrontement qui était, à mon humble avis presque terminé, je sentis quelque chose pénétrer dans ma chair à la vitesse de l’éclair. Un objet venait de me trouer la peau ayant, dans sa course, perforé un de mes organes. Une brûlure se fit instantanément sentir au niveau de mon abdomen, comme si je venais d’avaler une bouteille complète d’acide sulfurique.

Mon second pointa le mat du Redoutable en criant quelque chose d’incompréhensible : un jeune tireur d’élite s’y était embusqué, attendant le meilleur moment pour me loger une balle dans l’abdomen. Je jetai un coup d’œil à ma blessure : elle était profonde et laissait s’échapper une quantité assez élevée de sang et de bile. Je compris que mon foie venait d’être perforé. Il s’en était fait de moi.

Alors que je regardais le Téméraire défendre fièrement la vie de mon propre navire ainsi que de mon équipage, je vis le mat du Redoutable , celui-là même duquel le tireur d’élite m’avait blessé mortellement, cassé dans un fracas et être englouti dans des eaux profondes. Le navire commença à sombrer doucement alors que son équipage plongea paniqué nageant jusqu’au Téméraire suppliant qu’on leur sauve la vie.

Mes jambes ne me soutenant plus, mon seul bras valide tenta de me protéger de ma chute en vain. Je m’effondrai face contre pont, essayant d’user de mes dernières forces à donner des ordres à mon équipage.

C’est alors que j’entendis un cri semblable à un raz-de-marée : mon équipage hurlait à s’époumoner, sautant de joie, s’étreignant les uns les autres. Mon second s’approcha de moi et me dit à l’oreille : « Monsieur, on a réussi! C’est fini! La flotte Franco-Espagnole abandonne! Nous avons gagné! »

Je me laissai alors sombrer dans un profond sommeil de satisfaction grandement mérité, duquel je savais que je ne me réveillerais jamais.

Je ne sais toujours pas si cette rêverie est une quelconque vision du passé ou tout simplement le fruit de mon imagination trop fertile. Peut-être est-ce un effet secondaire de mon fameux cocktail de pilules après tout. Quoi qu’il en soit, j’avais nettement l’impression que le tout était en train d’arriver. Je me risquai même à toucher le bois du mobilier dans la cabine du capitaine : on dirait que mes mains reconnaissaient chaque strie, chaque texture. Alors que je suivais le guide, je pouvais même identifier mentalement chaque lieu, chaque recoin du navire avant même qu’il ait eu la chance d’en faire état aux visiteurs.

Après cette dernière visite, j’étais si ébranlé qu’il me fut très difficile d’avaler quoi que ce soit. Néanmoins, sachant qu’une longue traversée à bord du Ferry m’attendait, j’achetai un petit sandwich ainsi qu’un jus fraîchement pressé que je m’efforçai de manger tranquillement assis sur un banc de parc, le sac à dos posé à côté de moi.

Ce soir, je ne sais pas pourquoi mais je me sens libéré d’un lourd fardeau. Comme si on venait de retirer une souffrance morale qui restait depuis toujours enfouie dans un coin de moi-même. Peut-être est-ce l’idée de quitter l’Angleterre et de marcher en terre inconnue qui me fait cet effet. Peut-être est-ce tout simplement le fait qu’une fois en France, je ne pourrai plus reculer : je devrai marcher jusqu’à mon but. Bref, si le titre de cette section s’appelle : « Se découvrir » alors je peux dire que je me suis découvert une sacré imagination et une forme physique que je ne croyais plus avoir depuis longtemps. Je me sens présentement fier de ce que j’ai pu accomplir en si peu de jours. Je n’ai plus vraiment l’impression d’être un vieux « chnoque ». Je suis fort, toujours vivant!
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