C’est la première fois en quatre jours que j’arrive à écrire quelque chose… Depuis ma dispute avec Jeanne, tous les soirs, je regarde mon itinéraire avec découragement et mon cahier de pèlerin avec hargne. Je ne sais même plus si c’est de la haine ou tout simplement la terreur devant la page blanche. Ce soir, je suis à Brécy et Jeanne ne m’adresse toujours pas la parole.
Pendant quatre jours, j’ai subi la pire humiliation : marchant seul, trainant le pas derrière les autres pèlerins alors que la belle licorne s’amusait, discutant avec un groupe d’hommes et de femmes, racontant des blagues sur le chemin. Eux, ne daignaient pas m’adresser la parole. J’étais le pariât, le gueux, le voleur de grands chemins qui suivait comme un chien de poche un petit groupe qui ne pouvait à peine tolérer ma présence…
Chaque soir, je me suis couché avant tout le monde, entendant les rires de Jeanne. Chaque matin, je me suis levé avant les autres, j’ai déjeuné, alors que les pèlerins sortaient à peine de leurs couchettes. Étant plus lent un peu à me préparer, ceux-ci finissaient par se trouver sur le pan de la porte avant moi. Sur le chemin, je ne me pressais pas, préférant admirer le paysage afin de me changer les idées. Malgré tout, je ne pouvais cesser de penser à ma terrible gaffe et aucun moyen de me racheter : Jeanne ne se laissait plus approcher par moi, recherchant la compagnie d’un autre homme sur le chemin ce qui me rendit de plus en plus morose et, du fait, incapable d’écrire.
À Sarcergues, hier, j’ai finit par appeler ma fille afin de lui demander de ses nouvelles. Je suis tombé sur une Priscilla hors d’elle-même : une furie qu’aucune hystérique n’aurait plus égaler. Si j’avais été devant elle, ma fille aurait pu me pétrifier du regard comme une gorgone. Un ancien ami irlandais m’avait déjà dit un jour : « Ah les femmes! On ne peut vivre avec elles et on ne peut pas, non plus, vivre sans elles! » Il avait bel et bien raison mais aussi chanceux qu’un farfadet, il ne fit que des mâles à sa femme! Je ne peux pas en dire autant! Les trèfles à quatre feuilles n’ont jamais vraiment servit de carburant dans mes veines, je pourrais dire, au contraire, que comme tout écossais, je souffre des stigmates laissées par le démembrement de Willam Wallace! Ainsi, j’ai fait un fille au caractère gargantuesque que seul un tsunami saurait égaler en onde de choc.
« – Mais qu’est-ce qui t’a passé par la tête de partir comme ça, sans nous avertir? » M’hurla-t-elle dans le combiné. « J’aimerais bien comprendre pourquoi tu nous a fait endurer presque trois semaine d’angoisse totale, sans nous donner aucune autre nouvelle qu’une courte lettre écrite sur le coin d’une table!
- Je vous ai envoyé chacun un présent à ton frère et toi… Tu vois bien que je n’étais pas mort! » Je lui répondis sur le ton que j’employais pour la disputer lorsqu’elle était petite.
« – Mais tu débloques ou quoi? Ta lettre a été écrite après au moins une semaine d’absence et je viens à peine de la recevoir! Entre temps, Mark était prêt à se rendre au poste de police pour rapporter ta disparition. C’est par chance que j’aie pu trouver une copie de tes documents et que j’ai pu comprendre que tu étais parti en voyage… Encore là, aucun indice du lieu! Pas une seule photocopie de ton billet d’avion, pas une seule réservation de train à ton nom en partance de Londres… Comment penses-tu qu’on ait pu se sentir ici, sans nouvelles de toi?
- Priscilla, sincèrement, je ne crois pas vous avoir inquiété autant. Quand tu viens chez moi, c’est toujours pour m’emprunter de l’argent… Tu ne passes jamais pour le simple plaisir de me demander comment je vais ou pour passer du bon temps… Dis-moi, t’es-tu inquiétée pour la poule aux œufs d’or ou bien pour l’âme qui se trouve dans la vieille carcasse du volatile? Et Mark, laisse-moi te dire qu’il n’a que faire de moi… Il se fiche tellement de ce que je peux penser ou ressentir qu’il s’amuse à m’humilier dans tout le quartier en s’exhibant avec son jules! » Je savais que je venais de jeter de l’huile sur le feu mais je ne pouvais plus garder ce poids sur mes épaules. C’est alors que j’entendis la respiration saccadée de ma Priscilla. Mal à l’aise, je réalisai que je venais de la faire pleure.
« – Tu penses vraiment ça de nous? Tu crois vraiment que je ne t’apprécie que pour ton argent? Je viens te voir toutes les semaines, je t’apporte des livres sur la motivation, te compte des histoires drôles, j’essaie de te faire sortir un peu, je loue des films positifs qu’on regarde ensemble les samedis soirs… Non, je ne fais pas de gros salaires mais je travaille si fort sur mon plan de carrière que je sais que, même si je t’emprunte un peu d’argent de temps en temps, j’en ferai un jour assez pour tout te rembourser au penny près et plus encore! Je fais mon possible pour te sortir de ta dépression mais tu ne suis aucun de mes conseils. Tu me gruges terriblement mes énergies, néanmoins, je t’aime tellement papa que je reviens te voir quand même. Si ce n’est pas t’aimer pour ce que tu es, je me demande bien ce que c’est!
- Pourquoi tu ne cherches pas un second boulot, pourquoi tu ne fais aucun effort pour avoir l’air d’une jeune fille décente? Pourquoi faut-il toujours que tu te fies à moi pour te dépanner? À ton âge, dans mon temps, les femmes étaient mariées et n’avait pas vraiment besoin de travailler… Ta grand-mère était une merveilleuse violoniste, pourtant elle a fait des ménages pour me payer des études!
- Oui, justement! Des ménages qui lui ont brûlé les doigts, qui ont détruit ses rêves! On est plus dans les années vingt papa! Je n’ai pas envie de me marier à l’église, je n’ai pas envie d’élever une flopée d’enfants et de rester à la maison, ne faire de la peinture que par hobby et finalement me résigner à faire du macramé, du petit point, peindre des natures mortes et des petits paysages pittoresques du Sussex! On n’a pas la même vision des choses, tu ne peux pas changer la mienne et ça fait vachement longtemps que je me suis résignée à te laisser la tienne! Maman le savait aussi, elle aussi a baissé les bras bien avant que le cancer ne la tue… Ce n’est pas pour rien qu’elle n’a jamais rien dit sur l’orientation sexuelle de Mark… Toute petite, je savais qu’il était gai, je l’ai toujours su… La relation que nous avions était tellement proche, près de mon frère j’avais l’impression d’être en présence d’une grande sœur… Maman aussi l’avait remarqué mais il n’était pas question de te le faire voir. Quand Mark est sorti du placard, ma mère était inquiète mais moi j’étais fière de mon frère. Il a honoré la mémoire de Gertrude assez longtemps comme ça tu ne trouves pas? Savais-tu que, mortifiée d’inquiétude, maman sur son lit de mort a fait promettre à Mark de ne jamais au grand jamais te dire la vérité? Mon frère n’avait pas à tenir cette promesse, il n’avait pas plus à la respecter… Aujourd’hui, il vient enfin de réaliser que c’est assez. Quand tu lui as parlé avant de disparaître comme un voleur, oui il a été blessé par tes paroles et il t’a dit des choses qu’il ne pensait pas vraiment… Est-ce que ça te donne le droit de partir sans dire un mot, de nous faire vivre un enfer ici à Londres, le laisser se morfondre, se faire du sang d’encre pour toi? Non, c’est la pire vengeance que tu pouvais orchestrer de ton propre chef! Je ne croyais pas aussi méchant papa!
- Bah, il semblerait que tu ne sois pas la seule à me trouver ignoble. Ici aussi, je suis considéré comme un monstre qui marche, ça te va comme ça?
- Si tu penses que ça me va… Ça me déçoit au contraire… Ça me fait très mal… Parce que je sais qu’il y a tellement de bon et de beau en toi… Si tu étais vraiment le déguisement de monstre que tu revêts, tu ne nous aurais jamais faits… C’est pour ça que Mark ne peut pas t’en vouloir pour la crise de nerfs que tu lui as tapée au téléphone… C’est pour ça que je ne peux même pas t’en vouloir présentement pour être parti sans dire un mot… Je suis fâchée, mais je ne peux garder rancune… J’en suis incapable… Et puis, je suis un peu jalouse… J’aurais aimé faire ce pèlerinage avec toi… Entre père et fille… J’aurais pu dessiner, veiller sur toi…
- Priscilla, tu n’aurais pas pu me suivre… Tu dois travailler, tu as des obligations à rencontrer… Moi, c’est différent, je suis retraité et la maison est payée… Et puis, j’ai besoin de faire ce voyage-là seul… Ça m’aide à en savoir plus sur moi, sur ce que je suis en dedans, ça m’aide à faire le point sur bien des choses, relativiser mes problèmes… Non, je n’ai pas été le père parfait et oui, j’ai très mal agi envers Mark… Mais je vous aime fort ton frère et toi, je vous adore même. Je sais que je ne vous l’ai pas dit très souvent mais, dans mon temps, un homme ne disait pas ces choses-là… Le père faisait la discipline et la mère donnait l’affection. Aujourd’hui, je réalise que c’est une belle utopie cette façon d’élever les enfants et que ça ne fonctionne pas très bien en pratique… »
Nous avons fini par nous laisser sur une accalmie de bons mots. Ensuite j’ai appelé mon fils pour le rassurer. Mark n’était pas fâché, il m’avoua avoir été affolé par ma disparition mais ma lettre lui avait fait comprendre que j’avais besoin de faire ce périple. Nous parlâmes de plusieurs sujets différents, tous à saveur très philosophique… C’est là que je découvris un grand homme sage en l’âme de mon garçon. On se parlait comme si rien n’était, comme si aucune querelle n’avait eue lieu entre nous. Lorsque je raccrochai, un énorme poids venait encore de délaisser mes vieilles épaules meurtries.
Depuis quelques jours, je faisais des cauchemars qui me réveillaient au petit matin, le front perlé de sueurs. La nuit dernière fut beaucoup plus paisible à mon grand soulagement.
Sur le chemin, je me surpris à réfléchir sur le sens profond de ma relation avec les femmes de ma vie… Et si ma belle licorne avait été un attirant étalon, possédant tous les traits psychologiques que je trouve si craquants mais dans un corps mâle… N’aurais-je pu ressentir que de l’amitié pour lui? Et Gertrude, si elle avait, elle aussi, été un homme? Lorsque j’ai rencontré ma Gertrude, notre relation se fit physique presque instantanément. Je pourrais même la qualifier de fusionnelle! Nous nous sommes mariés tôt parce qu’elle était tombée enceinte par mégarde mais, quelques semaines après le mariage, je ressentais la douleur d’une première perte alors que ma femme fit une fausse-couche. Le médecin accusa les liens hors mariage, la nervosité de ma femme et une supposée punition de Dieu. À cette époque, j’avais lancé à Gertrude, insulté, que les raisons du médecin étaient tout simplement un ramassis de merde en canne! Pourquoi ne dirais-je pas la même chose des préjugés de mes voisins contre mon fils?
Gertrude n’était pas ma première expérience sexuelle, bien au contraire! Il m’était arrivé d’aller chez les filles de joie afin de remporter un pari contre un camarade de classe, ou de vivre certaines expériences avec d’autres étudiantes tout en faisant bien attention. C’étaient des aventures anodines qui devaient rester ainsi à tout prix. Malgré tout, Gertrude était la première femme que j’avais véritablement aimée. Nous nous comprenions par le regard et le toucher et notre relation s’enflamma si soudainement que nous n’avions pas pu prendre garde à quoi que ce soit, et ce feu nous consuma même jusqu’à l’heure de sa mort… Si elle avait été un homme, je crois que je n’aurais pas eu le choix, je l’aurais aimée aussi passionnément parce que la couleur, le genre ou le dénominatif n’auraient pas eu d’importance : j’étais Harold qui aimait Gertrude tout simplement. Chemin faisant, aujourd’hui, j’en venais donc à comprendre un peu plus le choix de mon fils et je me sentais enfin heureux pour lui. S’il vivait exactement ce que j’avais vécu pendant toutes ces années avec Gertrude alors je ne pouvais que saluer bien bas et remercier le ciel que mon enfant vive un tel bonheur.
Arrivé à Brécy en début d’après-midi, j’achetai un compact d’Elvis alors qu’une dame faisait une vente de garage devant sa petite maison.
En écoutant I can’t help falling in love with you du King des Kings, je regrette amèrement de ne m’être jamais perfectionné à la guitare…
Ma mère m’avait jadis proposé des petits cours privés mais comme je savais que nous avions peu d’argent, j’avais refusé disant que la musique n’était pas ma tasse de thé… Le fait était que j’adorais la musique et que je me débrouillais bien au petit séminaire. Si j’avais su jouer adéquatement, ce soir, je me serais glissé dans le dortoir des filles et j’aurais chanté la sérénade à Jeanne.
Je suis persuadé qu’elle n’aurait pu obtempérer contre les paroles d’Elvis… Les chansons du King sont aussi honnêtes qu’un chant d’église !
Et puis, c’est vrai, je n’y peux rien si je suis tombé amoureux d’elle…

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