You are currently browsing the category archive for the 'Première partie' category.

À mon réveil, je tremblais comme une feuille. C’est peut-être du au surmenage, je n’en sais rien. Je tremble toujours un peu des mains en me levant le matin. Quoi qu’il en soit, ce matin je n’arrivais même pas à tenir un verre sans renverser un peu de son contenu.
J’ai essayé tant bien que mal de l’habiller. Par chance, je n’avais aucun de mes vêtements requérant une trop grande minutie pour les enfiler. Ça aide énormément de porter des vêtements de sport. Pour les souliers, aucun lacet n’est nécessaire à attacher : un autre grand avantage.
Ce sont des moments comme ceux-là qui me donnent des crises d’anxiété. J’ai beau prendre mes médicaments du mieux que je peux, je sais très bien que ça prendra du temps à se résorber. Plus ce moment de tremblotte extrême dure longtemps, plus j’angoisse sur mon état : la peur de rester ainsi à trembler, pour le restant de mes jours, me serre les boyaux. Je me sens impuissant et complètement dépendant des autres dans des moments comme celui-ci.
Lorsque je me suis regardé dans la glace, j’ai eu peur : ce regard brun fixe comme des yeux de poisson mort, ce visage qui a toute la misère du monde à pouvoir afficher une simple expression… On m’a expliqué que ce sont des effets des antidépresseurs : ça fige le visage. Les muscles s’anesthésient et il devient plus difficile de faire un sourire, mastiquer, froncer les sourcils. Malgré tout, quand je me vois comme ça, je n’ai tout simplement plus l’impression d’être un vivant. Je me sens comme les zombies qu’on voit dans les films d’horreur américains. Seigneur que je déteste ces médicaments, je les jetterais tous dans les toilettes et au diable! Mais quand j’ai aperçu mon distributeur posé sur le coin du lavabo, je ne pouvais même pas ouvrir chacune des petites trappes tellement mes mains tremblaient. Affolé à l’idée que j’aurais pu me débarrasser de ces médicaments si j’en avais eu la dextérité, je me demandai soudain ce qui se passera lorsque je n’aurai plus de pilules dans mon distributeur. Mon pharmacien est loin, probablement qu’aucun apothicaire de France ne voudra faire un appel en Angleterre pour avoir une confirmation de prescription.
Me suis-je pris au piège dans un projet qui n’est tout simplement pas réalisable?
Le regard vide devant la glace, je me demandais si je devais toujours continuer cette marche. Peut-être est-ce tout simplement un de mes délires…
Je me suis passé de l’eau dans le visage, tentant de reprendre mes esprit mais trop tard : la panique avait déjà fait son œuvre.
Tremblant, j’attrapai mon distributeur et je sortis de ma chambre sans faire mon sac à dos. De toute façon, je n’en avais pas les capacités physiques à ce moment.
Je marchai à petits pas vers la salle à manger. Décidément, j’avais vraiment l’air d’un « petit vieux » sans sa marchette, quelle humiliation!
Je m’installai à une table en retrait du monde et attendis qu’on m’apporte le menu. Une jeune serveuse s’approcha et me parla en français. J’eus toute la misère du monde à pouvoir m’exprimer correctement en anglais. La jeune femme remarqua le distributeur de pilules que j’essayais d’ouvrir. Elle posa le menu près de moi et ouvra la petite trappe appropriée de mon distributeur. Elle me répondit ensuite dans un anglais fortement marqué d’un accent français : « Je vais aller vous chercher de l’eau tout de suite monsieur. » Elle me fit un petit sourire compatissant et disparut vers la cuisine. À ce moment précis, j’eus l’envie folle d’éclater en sanglots de désespoir. Je combattais les larmes, la rage, la peur avec tellement de volonté que je ne pouvais même pas tourner les pages du menu adéquatement : je ne pouvais même pas avoir accès au côté écrit en anglais.
Une main d’homme se posa soudain sur le menu, tournant les pages pour moi jusqu’à la section anglaise. Je levai la tête : c’était Mike. Il s’assied près de moi avec un petit regard moqueur : « Vous ne vous sentez pas très social ce matin, Monsieur McPhee.
- Je ne peux même plus tourner les pages d’un simple menu… » Murmurai-je aigri. « Pourquoi ai-je décidé de faire ce voyage? Je me sens tellement ridicule présentement… Mon corps m’humilie constamment.
- Vous êtes arrivé à un point de non-retour je crois, mon cher ami. Vous pouvez reprendre le Ferry jusqu’à Portsmouth, ou bien essayer de faire de votre mieux pour remplir votre engagement.
- De quoi aurai-je l’air devant mes enfants si je reviens si tôt? Mes voisins riront de moi, eux qui m’ont vu m’entraîner jusqu’à trois fois par jour dans le quartier. Vous ne savez pas dans quelle situation je suis….
- Oh! J’en ai une petite idée, ne vous en faites pas. Il y aura toujours des gens qui refuseront de voir le potentiel d’un autre humain, des gens qui s’arrêtent à une condition physique, un état mental. Des bons pensants qui préfèrent décourager, faire mal, humilier, véhiculer des ragots plutôt que d’essayer de voir plus loin. Parfois, ils sont durs, parfois hypocrites mais ils ne veulent tous qu’une chose : le bien des autres. Ils le veulent mal, bien sûr, comme des gens aiment mal mais, ces gens, tout ce qu’ils veulent, c’est de ne pas voir leurs amis prendre de trop grands risques pour ne pas les voir souffrir inutilement. Que vous retourniez à Londres ou que vous continuez votre route, le seul jugement qui devrait avoir de l’importance à vos yeux c’est le vôtre… »
Tandis que je réfléchissais silencieusement à ces paroles, la serveuse arriva avec mon verre d’eau. Les pilules dans mes mains tremblantes, la peur au ventre, je ne savais plus quoi faire. J’en avais presque des sueurs froides. La serveuse mal à l’aise s’éloigna, après avoir posé le verre sur la table, et alla servir d’autres clients un peu plus loin. La main chaude et rassurante de Mike se posa sur la mienne : « Vous savez, l’anxiété ne vous aidera pas à prendre une décision. Pourquoi n’essayez-vous pas de relaxer un peu? »
Je perçus cette phrase comme une claque en plein visage. Je retirai ma main brusquement, essayant de prendre mes médicaments : « Ce n’est pas facile Mike. Vous ne savez rien à ma maladie. »
Très calmement, Mike repris mon bras et le posa à plat sur la table : « J’ai fait Compostelle deux fois avec ma femme. La raison est simple : elle avait la sclérose en plaque. Ce n’est pas la même maladie, pas les mêmes symptômes, mais l’état mental dans lequel vous êtes ce matin, je le connais très bien. Laissez-moi essayer de vous aider un peu. Ça ne prendra pas beaucoup de votre temps, et au pire, vous resterez dans le même état. Au mieux, bah… » Il fit un geste évasif de la main qui semblait signifier un silencieux « vous savez ».
Je ne répondis rien mais Mike n’attendit pas que je puisse formuler une phrase.
« – Présentement, on va faire le point sur ce qui va bien, d’accord? Qu’est-ce qui ne tremble pas? »
J’étais assis alors mes jambes semblaient inertes. Ma tête ne semblait pas faire de soubresauts comme on voit chez certains états avancés non plus. Je me dis alors que je n’étais pas dans un état si dramatique. Je remarquai aussi que, depuis notre conversation, ma voix sortait beaucoup mieux.
Après un court silence afin de me laisser le temps de prendre conscience de mon corps, Mike n’attendit aucune réponse de ma part et enchaîna encore une fois : « Bon, désormais, posez-vous une simple question, est-ce que vous avez déjà eu ces symptômes par le passé? Si oui, quelle était leur durée? Aviez-vous besoin de vos médicaments pour les faire disparaître? »
Je commençai à chercher dans ma vieille mémoire. En effet, j’ai déjà eu des problèmes à marcher, descendre des marches, prendre ma fourchette. C’est arrivé la plupart du temps le matin, souvent quand j’ai fait beaucoup d’exercice et que je n’ai pas eu de très bonne nuit de sommeil depuis un petit bout de temps. Or, j’avais fort mal dormi dans le Ferry et j’ai monté beaucoup de marches hier. Je n’y suis plus habitué. À chaque fois que j’ai eu ces tremblement, la panique m’a pris au ventre. Ce que je faisais à ce moment-là à la maison, je regardais la télé, j’écoutais de la musique, j’essayais de me changer les idées et j’attendais avant de manger ou de sortir. J’ai toujours pris mes médicaments à heure fixe, mais je ne crois pas que ce sont eux qui ont fait disparaître ces symptômes. En fait, je crois que ces maux sont survenus pour me dire que je suis fatigué tout simplement.
Après une plus longue pause, Mike ajouta :« Très bien. Maintenant, on va essayer quelque chose d’un peu plus farfelu : je veux que vous pensiez à une image mentale marquante. Quelque chose qui vous a fait sentir heureux, exalté, plus jeune, plus en forme que jamais; quelque chose qui vous a fait sentir spécial, que votre vie avait enfin un sens. »
Je ne savais pas trop où il voulait en venir mais je me prêtai à son jeu. La première image qui me vint en tête fut le coucher de soleil du haut du mont. Je m’étais senti en forme, heureux et chanceux de voir quelque chose d’aussi magnifique au moins une fois dans ma vie, mais je ne m’étais pas senti si exalté. L’image ne fonctionnait pas. Ensuite, je pensai à l’abbaye : magnifique, recélant merveilles et secrets. Mon esprit se promena alors dans les dédales de ma mémoire : l’oratoire Notre-Dame-Sous-Terre ressemblant au résultat d’une fouille archéologique, puis, son armure au propriétaire inconnu. Cette magnifique armure qui nous a offert son secret sur un plateau d’argent, à moi et à cette magnifique femme ressemblant à une licorne sauvage. Je ne savais plus quelle image je devais prendre : la femme ou l’armure. Les deux me faisaient sentir jeune, en vie, en forme, spécial, exalté. L’armure m’avait donné l’impression d’être au cœur d’une vérité cachée à prouver au monde entier. La dame quant à elle… Eh bien… Ça se passe de commentaires.
Avant même que j’aie pu choisir quelle image mentale était la plus efficace, j’entendis la voix de Mike : « Vous voyez, ça marche, vous ne tremblez plus. »
J’ouvris les yeux et regardai mes mains. En effet, elles étaient posées calmement sur le plat de la table. Je ne savais comment remercier Mike pour son aide. Lorsque nos regards se croisèrent il comprit tout de suite, faisant son habituel coup de balai de la main, petit sourire aux lèvres : « Bon, qu’est-ce qu’on mange? J’ai une faim de loup. » Dit-il pour dévier la conversation.
Je pris mes médicaments et posai mon regard sur le menu :à lire son contenu, tout semblait absolument délicieux.
C’est après avoir passé notre commande que je me risquai à l’aborder : « Vous savez, l’offre que vous m’avez faite hier, je crois bien que je saisirais après tout.
Mike me regarda avec un sourire radieux. Il était visiblement heureux de me voir continuer mon chemin.
- Ce matin, nous allons vers Orléans, ensuite nous descendons vers le Midi. Est-ce sur votre route? »
Orléans… Je comprends désormais pourquoi Lizzy voulait tant que je visite cette ville. Elle avait dû remarquer l’armure lors de sa dernière visite au mont. Je me dis que, si tant de coïncidences semblaient vouloir me mener vers ce lieu, peut-être devrais-je y aller après tout. « Orléans, une de mes amies m’a dit d’aller visiter, si je peux aisément joindre Vazelay de là, pourquoi pas?
- « Il y a des autocars qui se rendent d’Orleans à Auxerre. De là, vous pourrez aisément prendre le train jusqu’à Sermizelle qui est à environs deux heures de marche de Vezelay. »
Je remerciai Mike de sa gentillesse. Après le petit déjeuner, il appela son supérieur pour confirmer le prix du billet. Puisque ma route s’adonnait à être beaucoup plus courte, on me fit payer que le tiers de la valeur d’un billet troisième âge. Mike n’avait pas menti, c’était très avantageux.
Comme le voyage entre le Mont Saint-Michel et Orléans dura près de quatre heures, je pus me reposer à ma guise, profitant de deux sièges complets à étendre mes jambes. J’entreprise d’écouter un des disques de ma fille encore une fois, question de m’endormir sur de la musique. Instinctivement, je me mis à écouter la pièce « Let it be » : un air plein de grâce et de sagesse…
« Lorsque je me trouve dans une impasse
Notre mère Marie vient à moi
Énonçant ces paroles de sagesse, lâche prise.
Et dans mes heures sombres
Elle se tient droite devant moi
Énonçant ces paroles de sagesse, lâche prise.
Lâche prise, lâche prise,
Lâche prise, lâche prise,
Murmurant ces paroles sages
Lâche prise.
Et lorsque tous ces gens au cœur meurtri
Qui vivent dans ce monde s’accordent
On trouvera bien une réponse, lâchons prise
Pour ceux qui vivent une séparation
Il y aura toujours l’espoir de se revoir
Vous trouverez bien une réponse, lâchez prise… »
Arrivé à Orléans, nous avons visité le Jardin des plantes, le centre-ville historique puis, nous avons assisté à une messe dans la Cathédrale Sainte-Croix, au cœur de la petite chapelle dédiée à Jeanne d’Arc. Les vitraux dédiés à celle-ci étaient tout simplement magnifiques. La beauté des lieux, la paix émanant de ce lieu me fit prendre conscience de la raison pour laquelle je devais venir à Orléans.
Alors que tous quittaient après la messe, je m’attardai en ces lieux qui avaient été jadis protégés de la destruction et du pillage par la foi d’une simple paysanne.
Alors que le bus partait en direction de Tours, je dis un dernier au revoir à Mike et repris ma marche à la recherche d’un hôtel. Malheureusement, plusieurs festivités d’été ayant commencé, toutes les auberges affichaient complet.
Sentant une autre crise d’angoisse me prendre au ventre, je revins sur mes pas, directement à la cathédrale, m’assied sur un banc et me mis à prier afin qu’on m’apporte une solution.
J’essayai de reprendre l’exercice de focalisation que Mike m’avait fait découvrir mais en vain. Il ne semblait fonctionner que lorsque mon corps se voyait trop désireux de me laisser tomber.
Il était tard et je ne savais plus quoi faire pour me sortir de ce pétrin. Alors que je priais la Sainte Vierge de me trouver une solution, j’entendis quelqu’un jouer un air instrumental à l’orgue. Je reconnus la pièce instantanément : c’était « Let it be ».
Je me levai et me mis à chercher un moyen d’accéder à la tribune d’orgue. Sur un des plans, je pus voir l’escalier approprié. À l’orgue, un jeune prêtre jouait concentré. Je restai sur place à écouter l’air qui prenait soudain des airs divins. Lorsqu’il eut terminé, il se tourna vers moi un peu surpris : « Vous êtes perdu monsieur? » Me demanda-t-il en français.
Je lui répondit lentement en anglais que c’est la chanson qui m’a amené jusqu’à cette tribune. Le prêtre émit un petit sourire gêné et descendit avec moi les marches menant au premier palier de la cathédrale : « J’adore venir jouer de temps à autres, mais comme les organistes ont la priorité, je dois y venir quand ceux-ci ne pratiquement pas. » Me dit-il dans un assez bon anglais. « Vous cherchiez votre chemin?
- Non, je suis venu prier…
- Vous n’avez pas assisté à la messe, plus tôt?
- Si, si, avec le groupe de touristes. Par contre, comme je ne poursuivais pas ma route avec eux et que toutes les auberges semblent pleines ce soir, je ne savais plus trop quoi faire pour remédier à mon problème…
- Vous êtes venu à la bonne place, mon fils. » Répondit le prêtre. « Il m’est possible de vous offrir asile pour la nuit au presbytère de la cathédrale, si vous acceptez de nous aider un peu : à la cuisine principalement.
- Vous feriez ça? Vraiment? » Demandai-je tout abasourdi.
« – Bien entendu, quiconque demande asile dans une église, hommes d’église, nous avons le devoir de le lui accorder. C’est une vieille règle chrétienne. »
Puis, alors que nous marchions vers le presbytère, le prêtre remarqua mon sac à dos sur mes épaules et ajouta : « Vous êtes pèlerin?
« – Oui, je vais à Compostelle.
- Alors raison de plus pour vous héberger pour la nuit. Si vous le désirez, nous avons des dépliants : horaires d’autocars, de trains, si ça peut vous être utile… »
Je remerciai chaudement le prêtre. Arrivé au presbytère, j’aidai à préparer le repas et nous mangeâmes tous ensemble autour d’une grande table. Quatre autres prêtres logeaient à cet endroit. On me mena à une chambre inoccupée et un prêtre plus âgé m’offrit de venir me porter à la station de bus le lendemain matin avec la voiture du diocèse. J’acceptai avec joie alors que je prenais congé de mes hôtes.
Aujourd’hui, je viens d’apprendre une grande chose : faire confiance à Dieu et à la vie. On trouve toujours une solution!

Je suis arrivé à 8 heures trente au port de Saint-Malo. Affamé, je suis tout de suite allé manger dans un petit restaurant du centre-ville qui sert de délicieuses crêpes bretonnes. Tout en dégustant un excellent petit déjeuner, je regardais sur mes différentes cartes le meilleur moyen pour me rendre au Mont Saint-Michel qui se trouve à une quarantaine de kilomètres à l’ouest de Saint-Malo, à l’orée de la Normandie. Un homme dans la cinquantaine passa près de moi et fit tomber une des mes cartes. Alors qu’il la ramassa pour me la remettre, il remarqua le petit cercle rouge que j’avais dessiné autour du Mont Saint-Michel.
« – Vous compter vous rendre au Mont? » Me demanda-t-il en français.
Mon français parlé étant fort médiocre, je lui répondis lentement en anglais : « Oui, je cherche une route secondaire, je ne veux pas emprunter de voie rapide. »
C’est alors que l’homme me répondit dans un très bon anglais : « À voir votre sac à dos, je parie que vous voulez vous y rendre à pied… Un pèlerinage c’est ça?
- Plus ou moins, le pèlerinage commencera plus tard en fait.
- Ah! Compostelle! Vous prendrez quelle route?
- Vezelay.
- Elle est moins escarpée c’est celle que je vous aurais conseillé dans votre condition.
- Ma condition? » Lui répondis-je surpris et curieux.
L’homme pointa mon distributeur de cachets posé sur la table et ajouta timidement : « C’est pour ça que j’ai fait tomber votre carte : c’était elle ou votre distributeur. Et puis, entre vous et moi, vous n’êtes plus très jeune pour entreprendre le chemin de Tours ou des Pyrénées.
- Vous semblez vous y connaître en matière de Compostelle. » Lui dis-je en rangeant mon distributeur dans mon gros sac à dos.
« – Bah! Ma femme et moi avons fait ce trajet plusieurs fois… Les deux routes que nous avons empruntées étaient Tours puis, ensuite, Vezelay. Vous allez probablement me dire qu’on était bien fous pour commencer par Tours… Vous auriez raison! On était jeunes, ça excuse tout! » Me répondit l’homme dans un petit rire désinvolte. Puis, il ajouta après avoir siroté son café : « Vous êtes certain que vous voulez vous rendre à pied au Mont Saint-Michel?
- En fait, je n’ai pas d’idée fixe. Ça m’aiderait à garder la forme mais d’un autre côté, je risque d’arriver et de ne pas pouvoir visiter.
- Oui, à cause des horaires des musées entre autres. Mais, pour ce qui est de l’accès, ne vous en faites pas, même en très forte marée, la digue n’est jamais submergée. Vous pouvez aisément passer du continent au Mont. En autant que vous êtes bon marcheur. Écoutez, je suis conducteur de nolisés. On se rend justement au Mont Saint-Michel et, ce matin, je dois vous dire que l’autobus n’est pas très rempli. Si vous voulez, j’en parle avec mon supérieur et je vous embarque. Au pire, il ne vous ferait payer que le tarif du troisième âge, au mieux, le petit tour est gratuit. Qu’est-ce que vous en dites?
- Je dis que j’en serais très heureux! Mais ne vous en faites pas, j’ai assez d’argent pour payer mon siège.
- Entre vous et moi, je trouve que ça serait exagéré de vous faire payer un siège si vous ne profitez pas de tout le voyage organisé. C’est un peu injuste pour vous non? » Me répondit-il d’une voix mal à l’aise.
« – Il n’y a rien de gratuit dans ce mode. » Lui répondis-je moqueur, tout en avalant ma dernière gorgée de café.
« – À mon avis, les meilleures choses devraient l’être! » Répliqua-t-il avec un petit sourire coquin.
Je fus saisi par ses grands yeux bleus surplombé d’une chevelure noire de geai bouclée. Il déposa quelques pièces d’Euros sur la table et se leva. Je fus soudainement étonné par sa grandeur : il devait faire plus de six pieds cinq! On aurait dit un grand guerrier.
Alors qu’il quittait le restaurant il m’interpella au-dessus de sa propre épaule : « Je vous attends dans le nolisé bleu juste devant, si vous décidez de monter! En passant, moi c’est Mike.
- D’accord, merci Mike. Je vais à la salle de bain et vous y rejoins. » Lui dis-je en payant ma note.
Le nolisé appartenait en fait à une compagnie de tours guidés pour personnes d’un certain âge. La plupart des voyageurs avaient entre cinquante et soixante-cinq ans. Je ne me sentais donc pas trop à part. Quelques uns se mirent à me faire la conversation, m’interrogeant à propos de mon futur pèlerinage : certains, essayant de comprendre les raisons qui me poussent à marcher une telle distance, d’autres semblant fascinés par mon périple, mentionnant que j’avais beaucoup de chance d’avoir la santé pour le faire. Sur ce commentaire, je ne mentionnai pas mon état de santé et Mike, dans sa gentillesse, resta silencieux.
Quelques fois, les voyageurs cessaient de me questionner pour porter leur attention sur les différents énoncés du guide touristique qui nous notifiait de temps en temps quelques endroits intéressants situés à gauche ou à droite de la route.
Le trajet entre Saint-Malo et le Mont Saint-Michel ne prit qu’une trentaine de minutes. À l’arrivée, je m’approchai de Mike pour lui demander combien je lui devais pour la route.
« Laissez ça! » Me dit-il en balayant gentiment l’offre du revers de la main. Puis, après une pause, il ajouta : « Écoutez mon ami. Je vous offre un marché. Ici c’est gratuit. Par contre, si vous désirez nous accompagner plus loin, alors là je vous ferai un tarif réduit qui vous avantagera beaucoup plus que de rejoindre toute autre grande ville de France en train. Bien entendu, si votre destination se trouve sur notre propre itinéraire. »
Je le remerciai et lui répondit que j’allais y réfléchir.
Ce fameux mont n’a pas été facile d’accès : des chemins de pierre escarpés, des marches à n’en plus finir, des allées étroites bondées de touristes, j’avais l’impression de marcher dans un labyrinthe rocheux. Le guide, tout à l’avant, levait le bras de temps à autres afin que tous puissent s’y repérer. Celui-ci parlant peu, j’entrepris l’écoute d’un des disques de ma fille : un album du groupe « Genesis » qui est, tout de même, assez intéressant pour de la musique à laquelle je n’ai jamais vraiment porté attention auparavant.
Après une courte marche nous arrivions à l’abbaye. Je pénétrai dans ce lieu sacré magistral sur l’introduction de la pièce « Watcher of the skies » : ces grandes colonnes soutenant une architecture à la fois carolingienne et gothique s’offraient à mes yeux sur un air d’orgue flamboyant. Vitraux relatant la bataille décisive entre l’Archange Saint-Michel dont les couleurs se reflétaient sur ces mêmes colonnes, la voûte gothique du chœur de l’abbaye s’élevant si haute qu’on la croirait toucher les cieux, sculptures dédiées à l’archange, le cloître et son jardin enchanteur, la Merveille et ses époustouflants chapiteaux : je n’ai tout simplement pas assez de mots pour décrire la magnificence des lieux! Je me sentais ému par tant de finesse et de beautés. En même temps, un chanteur murmurait ces mots à mes oreilles :
« Veilleur du ciel, veilleur de tous
Lui-même est un monde sans aucune appartenance,
Celui qui ne s’étonne plus de la vie
Pose alors son regard sur une planète inconnue.
Des créatures forgent le sol de cette planète,
Maintenant leur règne approche à sa fin,
La vie a-t-elle détruit la Vie?
S’amusent-ils ailleurs qu’ici, en savent-ils
Plus que leurs propres jeux enfantins le supposent?
Le lézard a peut-être changé de queue,
Voici la fin de la longue alliance entre la Terre et l’homme.
On ne juge pas une race par de vides reliques
Jugez-vous Dieu de par ses propres créatures mortes?
Pour l’heure, le lézard a changé de queue
Voici la fin de la longue alliance entre la Terre et l’homme.
De la vie solitaire à la vie d’union,
Ne pensez plus désormais, votre œuvre s’achève
Maintenant votre navire prend le large
Que la mer vous accorde miséricorde,
Survivrez-vous dans l’océan de l’existence?
Venez anciens enfants, entendez ma parole
Voici mon concile de départ, pour vous, pour votre route.
Aujourd’hui, tristement votre regard se tourne vers les étoiles
Où nous sommes allés, vous savez, vous ne pouvez nous suivre.
Veilleur du ciel, veilleur de tous
Ton destin est d’être seul, ce destin est le tien. »
Si, vraiment les anges nous avaient délaissés, que le Seigneur nous avait chassé du paradis terrestre comme le suppose une des fresques de cette magnifique abbaye, viendra-t-il un temps où notre existence atteindra un point de non retour? À cette époque, ces hommes ont-il cru que leur fin approchait de sorte qu’ils ont ressenti le besoin de commémorer la mémoire de ces êtres venus du ciel en édifiant à l’un d’entre eux, le plus guerrier de tous, un des plus beaux monuments jamais construits sur Terre?
Perdu dans mes pensées, je descendais sans trop m’apercevoir, vers les niveaux inférieurs. Tout en bas, se dressait Notre-Dame-Sous-Terre : petit oratoire aux plafonds bas, si tant bien que je me croyais définitivement sous l’énorme île de roche sur laquelle j’étais supposé marcher à l’instant. Autour de moi, quelques visiteurs s’attardaient ici et là puis remontaient rapidement pris soudainement d’une étrange claustrophobie. Pourtant, moi, je ne me sentais pas angoissé par les lieux.
Je remarquai au loin une dame mince, dans la soixantaine avancée, aux cheveux si blanc qu’on aurait cru voir une belle licorne sauvage : le profil de son visage délicat, ses mèches bouclées tombant sur ses joues encore fermes et ce regard d’un gris-vert si intense qu’on aurait dit un vitrail au soleil me sidérèrent sur place. J’étais bouleversé par tant de beauté. Elle se retourna, se sentant probablement épiée et se dirigea rapidement vers les marches menant aux étages supérieurs.
C’est à ce moment que j’aperçus cette chose : protégée par une vitre, grande, brillante dans son fer massif. Une armure datant probablement du XIV ou du XVe siècle, extrêmement bien conservée. La coupe semblait étrangement chétive pour une armure. Je m’approchai pour contempler cette merveille de plus près. Je regardai sur la plaque de métal afin de savoir à qui elle avait appartenu : aucun nom n’était affiché. Selon l’affiche, un combattant français durant la guerre de cent ans, avait demandé asile aux moines bénédictins pour la nuit. Il y avait laissé en partant cette armure, dont chacune des pièces étaient emballées dans du tissus de toile bleu et rouge frappé de la fleurs de lys jaune. Le tissus avait probablement fini mangé par les mites au fil du temps mais les moines avaient pris grand soins de conserver l’armure afin de la rendre à son propriétaire s’il revenait un jour, mais en vain. L’armure n’avait jamais servi car, selon les moines, elle n’était pas d’une coupe adéquate pour un homme normalement constitué. Une traduction de deux parchemins relatant l’événement était offerte à même les plaques touristiques. On y montrait même scellés sous verre l’original rédigé en latin et illustré par les moines de l’époque. Fasciné par le mystère entourant cette magnifique armure, je ne pouvais détacher mon regard d’elle.
Un homme toussa d’amusement, ce qui me fit me retourner en sursaut. J’arrêtai le lecteur portatif, net. Mike se tenait, accoté contre une des colonnes me regardant de son petit œil bleu moqueur : « Vous l’avez trouvée à ce que je vois! » Me dit-il amusé.
« – De quoi? L’armure? Ça fait longtemps qu’elle est affichée ici? » M’enquerrai-je cherchant à élucider cet obsédant mystère.
« – Non, ça ne fait pas très longtemps qu’elle a enfin été retrouvée. C’est une belle pièce n’est-ce-pas?
- Surprenante, en effet!
- Tout comme celle qui l’a portée pour la toute première fois. »
Celle? Je le regardai déconcerté. À mon air, il éclata de rire.
« – Je sais! Aucun propriétaire connu, c’est ce qu’ils ont écrit. Mais ce n’est pas tout à fait vrai… Je connais quelqu’un qui a travaillé sur ce cas, c’est justement son équipe qui a émit l’hypothèse la plus plausible mais tant et aussi longtemps qu’on ne pourra retrouver le tissus original dans lequel chacune des parties ont été conservées, il sera difficile pour n’importe quel archéologue ou muséologue de confirmer le tout officiellement. Pourtant, toutes les preuves sont dans ce parchemin.
- Les preuves?
- Oui! Réfléchissez mon ami! Une armure que nul homme normalement constitué ne peut porter. Cela ne vous rappelle rien? Pensez, pour quelle raison un homme ne pourrait-il pas porter une pièce de ce genre? »
Je me mis à regarder l’armure sous toutes ses angles, faisant le tour du promontoire rectangulaire. À première vue, l’armure semblait plus délicate certes, mais très solide pourtant. Alors que je passais derrière l’armure, je vis une dame passer devant celle-ci sans même sembler la remarquer. La silhouette de la femme semblait soudainement épouser parfaitement la coupe de l’armure : les hanches semblaient à la bonne place, la forme des épaules beaucoup plus délicate qu’à l’ordinaire, le casque beaucoup plus petit.
« – C’est une armure de femme… » Murmurai-je surpris.
- Bingo! » Me lança Mike en se dirigeant vers la table de verre qui affichait le parchemin. « Selon vous, qui était autorisé à avoir une telle broderie sur un tissus? Bleu orné de fleur de lys jaune…
- Heu… Il y avait le Dauphin, roi de France et peut-être quelques comtes ou vicomtes… Pas beaucoup étaient autorisés j’imagine.
- Vous imaginez correctement mon cher. Ensuite, qui a combattu durant la guerre de Cent ans auprès d’une femme? Puisque l’on sait que l’armure a effectivement appartenu à une femme.
- Les femmes n’allaient pas au combat.
- Aucune n’était autorisée c’est vrai. Mais il y en a eu une toutefois…
Je m’arrêtai alors que ma tête tournait dans tous les sens. Serait-ce possible? Je regardai une fois de plus l’armure aux formes définitivement féminines : l’espace pour des seins discrets, les hanches plus basses et plus rondes, le centre de gravité semblait même y avoir été dévié à cet effet.
« -Jeanne d’Arc… » Murmurai-je ébahi.
« – Tout à fait… C’était son armure, la même qui aurait été soi-disant perdue après la cuisante défaite de Paris. Mon contact me dit que l’emballage de tissus ne peut provenir que d’un groupe restreint de personnes. Lors de sa traduction, le texte dévoilait un fait intéressant : il semblerait que l’homme qui souhaitait cacher l’armure était bien connu des bretons et des normands. Il faisait partie de la haute famille ducale. Or, l’homme en question cacha l’armure ici en l’an de grâce 1436.
- Et on sait que Jeanne d’Arc a été brûlée en 1431 à Rouen.
- Exactement. Selon ce texte, l’homme semblait encore pleurer la mort du propriétaire de l’armure. Il aurait parlé longuement du propriétaire aux moines sans toutefois le nommer officiellement. D’après le sous-texte, on peut deviner aujourd’hui que les moines avaient probablement deviné à qui appartenait l’armure mais que ceux-ci avaient préféré taire sa vraie identité. C’est donc pour cette raison qu’ils ont inscrit dans leur texte que l’armure n’était pas faite pour être portée par un homme normalement constitué.
- C’était une façon sécuritaire de la nommer sans le faire alors…
- Autre chose, selon le texte, le mystérieux inconnu semblait parler de l’armure comme son unique et chaste amour. Si on se rapporte à l’histoire, Jeanne d’Arc était très proche de trois personnages importants, mis à part Jean et Pierre d’Arc, ses propres frères : Jean Poton de Xaintrailles, Étienne de Vignolle et Gilles de Rais. Ces trois hommes étaient ses seconds dans presque toutes les batailles. De Vignolle s’est même fait prendre alors qu’il tentait d’entrer à Rouen en 1431 pour la délivrer. Or, seul un d’entre eux pouvait porter ce type de blason… Gilles de Rais! Gilles de Rai était membre de la dynastie ducale de Bretagne.
- Jeanne d’Arc? Un amoureux?
- Bah quoi? Même si la Pucelle a pu avoir une vocation très ecclésiaste, selon les écrits de ses compagnons d’armes, pour ceux d’entre eux qui savaient écrire, on la décrivait comme une très belle jeune femme : innocente, émanant la sainteté au point que plusieurs d’entre eux ne pouvaient même songer à éprouver du désir charnel, mais une belle femme tout de même. Autre fait étrange, quelques temps avant jusqu’à immédiatement après la capture de Jeanne, le Dauphin a tenté de disperser tous ses compagnons d’armes dont Gilles de Rais qui a été très vite éloigné après la défaite de Paris, n’est-ce pas étrange? Autre petit détail anodin mais fort intéressant : Gilles de Rais refusera de se marier jusqu’en 1432, où il se résignera à épouser Catherine de Thouars, riche héritière en terre du Poitou.
- Gilles de Rais, celui qu’on appelait « Barbe Bleue », le sorcier, aurait été amoureux fou de Jeanne d’Arc?
- Celui que la Sainte Inquisition a surnommé « Barbe Bleue ». Les accusations de meurtrier en séries, de vampire, de lycanthrope, d’alchimiste et de suppôt de Satan ont été proférées par l’Église et non par le Roi! Or, de Rais et l’Église se sont mis à avoir un certain différent à partir de 1440 si bien qu’il a finit par être pendu et brûlé sur la place publique. La prétendue découverte d’une cinquantaine d’ossements dans les souterrains de son manoir est survenue bien après son exécution. Avait-il vraiment commis tous les meurtres que lui condamnait l’Inquisition de l’époque? On ne saura jamais mais de Rais à lui aussi vu son procès invalidé bien longtemps après sa mort.
- Alors Gilles de Rais aurait peut-être eu un différent avec l’Église concernant…
- Eh oui! Peut-être une armure cachée dans une abbaye bénédictine… Autre fait non négligeable, Jeanne d’Arc a été brûlée trois fois afin que personne ne puisse conserver ses restes. C’était monnaie courante à l’époque de garder les reliques d’un défunt : le moindre reste de Jeanne d’Arc retrouvé sur son lieu de décès aurait été suffisant pour établir une sorte de culte posthume, ce que les anglais ne voulaient surtout pas.
Je n’en croyais pas mes yeux… Je me trouvais devant l’armure de Jeanne la Pucelle d’Orleans. Je jetai un dernier coup d’œil à ce magnifique trésor : on avait reforgé l’armure au-dessus du sein gauche puis, au niveau de la cuisse droite. Je songeai à mes cours d’histoire et de catéchisme. Jeanne avait bel et bien été blessée deux fois selon les documents officiels : au dessus du sein, près du cœur par une flèche d’arbalète à Orleans, puis à la cuisse lors de l’assaut manqué de Paris.
Je sortis en compagnie de Mike. Nous avons marché silencieusement jusque dans la ville basse en compagnie des autres touristes. Comme il était bien tard, le guide nous proposa de coucher sur l’île.
Après un bon souper, je suis retourné me promener un peu, admirer le coucher de soleil du haut du mont : une expérience inoubliable!
Ce soir, je me sens mélancolique. Je sais que je ne resterai qu’une seule nuit dans ce lieu magistral, pourtant, j’aurais aimé pouvoir admirer les secrets et merveilles que l’archange et son abbaye nous offrent ici.
Et puis, je pense à mes enfants : mon fils qui aurait adoré cette belle promenade et à ma fille… Ma Priscilla qui se serait baignée dans la lumière colorée des vitraux… Ils me manquent tous les deux.


Depuis mon départ, j’ai remarqué que, si je me nourris de choses trop lourdes, le sommeil m’est très difficile : le lever, on n’en parle même pas. Je dois vraiment commencer à faire attention à ce que je mange, faire le tri dans ce qui me donne de l’énergie toute la journée et ce qui m’alourdit. On dirait que mon estomac semble s’être déshabitué à digérer la nuit. Habituellement, je suis quelque qui mange souvent très tard de repas relativement lourds : des viandes surtout. Désormais, on dirait que mon corps ne veut plus de ce genre de rythme car il en a probablement assez à subir comme ça, avec toute la marche que je lui inflige quotidiennement.
Je devrais vraiment commencer à m’acheter des sandwiches, des fruits, des noix, bref, tout ce qui ne demande pas beaucoup de préparation et qui peut me sustenter un bon petit moment. J’ai remarqué que le pain maison multi-grains de Lizzy m’avait donné beaucoup d’énergie. Je crois qu’à l’avenir, je vais devoir faire attention aux types de produits que je mange. Les pains blancs ou enrichis me donnent faim à peine une heure après mon départ tandis que les pains faits maison me permettent de marcher un bon moment avait que l’appétit ne se fasse sentir. Pour l’instant, j’ai été assez chanceux sur ma route. J’ai pu trouver des commodités à peu près partout, que ce soit à des stations services, des pubs, des auberges, etc. Il faut dire que je n’ai pas marché dans les bois. J’ai longé des routes assez achalandées tout de même. Si je ne commence pas à me nourrir adéquatement, cela risque de poser problème dans un avenir très proche.
En effet, puisque ce soir, au moment où j’écris, je suis déjà à bord du Portsmouth Ferry qui navigue en direction de Saint-Malo. Le bateau levait l’encre à 20 heures trente précises et nous arriverons autour de huit heures du matin à destination.
La marche de Waterlooville à Portsmouth a été relativement courte. Il ne me restait qu’environs deux heures et demie de trajet à faire sur une route secondaire qui descendait en pente douce jusqu’au port. Ainsi donc, comme j’avais fort mal dormi par ma propre faute – eh oui! Ça va m’apprendre à me goinfrer et à m’endormir sur un programme de télévision! – je me suis permis de partir un peu plus tard de Waterlooville.
En arrivant à Portsmouth, j’avais encore six heures à tuer. J’en ai donc profité pour visiter un peu la ville. J’ai visité deux beaux navires de guerre : le HMS Victory, datant du début du 18e siècle, ainsi que le Mary Rose, qui reste aujourd’hui le seul navire de guerre du 16e siècle exposé au monde (puisque tous les autres sont soit moisis, brûlés ou les deux, gardés jalousement sous la Manche). Ce navire, préféré du roi Henri VIII, a d’ailleurs coulé lors d’un affrontement contre une flotte Française, qui s’apprêtait à faire une attaque surprise en terre Anglaise en 1545, pour être finalement redécouvert en 1970 par des archéologues sous-marins et remonté à la surface en 1982. Il semblerait qu’on y ait trouvé des milliers d’effets personnels ayant appartenu aux marins engagés sur ce navire. Ils sont d’ailleurs affichés au musée du Mary Rose.
Mais, c’est en visitant le majestueux HMS Victory que mon cœur se mit à battre la chamade et que mon esprit s’égara dans les dédalles de mon imagination. Je ne comprends toujours pas ce qui a bien pu se passer. En un court instant, j’étais transporté à la fin du 18e siècle en tant qu’amiral à bord du plus beau bateau de guerre jamais construit à cette époque. Je naviguais sur une mer agitée alors que la chaleur écrasante était en train d’emporter mon équipage dans un état de profonde léthargie. C’est alors que le ciel s’assombrit sous de lugubres nuages et que je les vis installés bien en place, dans un silence de mort. Une colonne gigantesque formant un demi-lune, adossée à la terre ferme : d’une trentaine de navires aux fanions français et espagnols nous attendait pour nous canonner. Je retardai autour de moi : vingt-six autres navires de guerre tous plus beaux les uns que les autres attendaient les ordres.
« – Dos au vent! » Criai-je afin que tous les membres de mon propre équipage m’entendent.
En moins de deux, chacun était à son poste et mon navire se plaça en angle droit de la muraille navale qui nous attendait. Je vis les autres navires de la flotte britannique faire de même. Certains de mes hommes me regardaient surpris, leurs regards sous-entendant un silencieux : « Mais il est tombé sur la tête! »
Je fis hisser les pavillons codés : sept drapeaux dont l’organisation des couleurs et des symboles peints signifiaient un message spécifique. Dans ce cas-ci, il fallut faire douze envois différents, ce qui prit un temps fou mais qui en valu la peine. La flotte anglaise entière put déchiffrer « L’Angleterre attend de chacun qu’il fasse son devoir ». Tous comprirent qu’il était temps de démontrer une fois de plus la puissance navale de notre belle Angleterre! Il n’était pas question de laisser Napoléon obtenir le plein contrôle des eaux maritimes et, par le fait même envahir la Grande-Bretagne.
Toute la flotte fonça à vive allure vers la flotte franco-espagnole qui nous barrait la route. Alors que la bataille s’engagea je fus témoin d’un des plus beau moments de l’histoire : chaque navire de la Royal Navy se battant à l’unisson, ne formant qu’une seule et gigantesque entité, telle un dieu grec voguant courageusement sur d’hostiles houles complètement désorganisées.
Je jetai un coup d’œil à mes hommes : tous fiers de se battre pour leur Grande-Bretagne, pour leurs petites îles à la fois précieuses et puissantes comme aucune autre!
Un vaisseau français, le Redoutable, s’avança alors vers mon magnifique Victory. Je pouvais voir de près l’équipage inexpérimenté du Redoutable, le manque d’assurance le faisant naviguer de manière erratique dans ma direction. J’eus alors presque envie d’éclater de rire. Le Redoutable commença à nous canonner en vain : très peu de ses tirs ne purent qu’effleurer le Victory. Plus mon équipage en rit, plus le supplice et l’humiliation est longue pour ce pauvre Redoutable. Au bout d’une heure, amusé par la totale imprécision de ses tirs, j’ordonnai qu’on le canonne en retour. C’est à ce moment précis que l’équipage du Redoutable, complètement paniqué se mit à nous bombarder de grenades. Un feu éclata sur le pont arrière et impossible de l’éteindre adéquatement : nos chers moussaillons du Redoutable prenaient grand soins de l’alimenter à l’aide de combustibles et d’explosifs. Alors que mon équipage tentait tant bien que mal d’éteindre un feu qui semblait vouloir dévorer le Victory sans y laisser de restes, le Redoutable recommença son bombardement, avec beaucoup plus de précision cette fois.
J’entendis un de mes hommes crier dans une rage et une révolte peu commune : « Napoléon engage des mutiniers! On a affaire aux mutiniers du Suffren!
- Nous allons leur montrer que la mutinerie ne fera jamais d’eux de vrais marins! » Criai-je dans le même esprit de colère.
Mes hommes se mirent à attaquer sans relâche le vaisseau français. Si tant bien que celui-ci ne savait plus s’il devait afficher le drapeau blanc ou tout simplement se laisser couler de désespoir.
Le Téméraire, autre navire de ma flotte comportant plus de 95 canons, s’approcha afin de protéger le Victory. Alors que je m’apprêtais à lui ordonner de se retirer de l’affrontement qui était, à mon humble avis presque terminé, je sentis quelque chose pénétrer dans ma chair à la vitesse de l’éclair. Un objet venait de me trouer la peau ayant, dans sa course, perforé un de mes organes. Une brûlure se fit instantanément sentir au niveau de mon abdomen, comme si je venais d’avaler une bouteille complète d’acide sulfurique.
Mon second pointa le mat du Redoutable en criant quelque chose d’incompréhensible : un jeune tireur d’élite s’y était embusqué, attendant le meilleur moment pour me loger une balle dans l’abdomen. Je jetai un coup d’œil à ma blessure : elle était profonde et laissait s’échapper une quantité assez élevée de sang et de bile. Je compris que mon foie venait d’être perforé. Il s’en était fait de moi.
Alors que je regardais le Téméraire défendre fièrement la vie de mon propre navire ainsi que de mon équipage, je vis le mat du Redoutable , celui-là même duquel le tireur d’élite m’avait blessé mortellement, cassé dans un fracas et être englouti dans des eaux profondes. Le navire commença à sombrer doucement alors que son équipage plongea paniqué nageant jusqu’au Téméraire suppliant qu’on leur sauve la vie.
Mes jambes ne me soutenant plus, mon seul bras valide tenta de me protéger de ma chute en vain. Je m’effondrai face contre pont, essayant d’user de mes dernières forces à donner des ordres à mon équipage.
C’est alors que j’entendis un cri semblable à un raz-de-marée : mon équipage hurlait à s’époumoner, sautant de joie, s’étreignant les uns les autres. Mon second s’approcha de moi et me dit à l’oreille : « Monsieur, on a réussi! C’est fini! La flotte Franco-Espagnole abandonne! Nous avons gagné! »
Je me laissai alors sombrer dans un profond sommeil de satisfaction grandement mérité, duquel je savais que je ne me réveillerais jamais.
Je ne sais toujours pas si cette rêverie est une quelconque vision du passé ou tout simplement le fruit de mon imagination trop fertile. Peut-être est-ce un effet secondaire de mon fameux cocktail de pilules après tout. Quoi qu’il en soit, j’avais nettement l’impression que le tout était en train d’arriver. Je me risquai même à toucher le bois du mobilier dans la cabine du capitaine : on dirait que mes mains reconnaissaient chaque strie, chaque texture. Alors que je suivais le guide, je pouvais même identifier mentalement chaque lieu, chaque recoin du navire avant même qu’il ait eu la chance d’en faire état aux visiteurs.
Après cette dernière visite, j’étais si ébranlé qu’il me fut très difficile d’avaler quoi que ce soit. Néanmoins, sachant qu’une longue traversée à bord du Ferry m’attendait, j’achetai un petit sandwich ainsi qu’un jus fraîchement pressé que je m’efforçai de manger tranquillement assis sur un banc de parc, le sac à dos posé à côté de moi.
Ce soir, je ne sais pas pourquoi mais je me sens libéré d’un lourd fardeau. Comme si on venait de retirer une souffrance morale qui restait depuis toujours enfouie dans un coin de moi-même. Peut-être est-ce l’idée de quitter l’Angleterre et de marcher en terre inconnue qui me fait cet effet. Peut-être est-ce tout simplement le fait qu’une fois en France, je ne pourrai plus reculer : je devrai marcher jusqu’à mon but. Bref, si le titre de cette section s’appelle : « Se découvrir » alors je peux dire que je me suis découvert une sacré imagination et une forme physique que je ne croyais plus avoir depuis longtemps. Je me sens présentement fier de ce que j’ai pu accomplir en si peu de jours. Je n’ai plus vraiment l’impression d’être un vieux « chnoque ». Je suis fort, toujours vivant!

Ce matin, c’est un énorme nuage de pluie qui m’a suivi tout au long de mon trajet. Le nain grognon, marchant avec un gros nuage sombre au-dessus de sa tête, c’est à peu près l’image mentale de moi-même qui me vient présentement à l’esprit. Tout semblait vouloir me retarder aujourd’hui.
Contrairement à la journée d’hier, je me suis levé de très bonne heure et j’ai commencé à sortir de mon sac tout ce dont je comptais avoir besoin pour la route. Les vêtements que j’avais lavés à la main la veille étaient déjà secs, alors j’ai pris grand soins de les remettre dans mon sac sans rien oublier dans la petite salle de bain.
Une fois fin prêt, je décidai d’aller prendre un petit déjeuner au restaurant du rez-de-chaussée. Les employés semblaient ennuyés du fait que j’étais levé de si bonne heure, le service était lent, le repas n’était pas aussi bon que chez Lizzy : manger des cacahuètes dans un pub aurait pu, à la rigueur, un peu mieux me nourrir!
Une fois une dernière vérification d’usage effectuée à la petite chambre que j’occupais, je suis descendu, sac à dos sur les épaules vers le comptoir d’enregistrement. J’ai dû attendre une demi-heure avant de pouvoir quitter l’établissement car la procédure était qu’on exigeait qu’une employée confirme que la chambre était dans le même état que lorsqu’on me l’avait louée la veille. Or, la préposée était en retard au travail ce matin. Après une interminable vérification, celle-ci appela de la chambre pour confirmer que je n’avais pas joué aux rock star la nuit dernière.
Enfilant mon poncho j’étais enfin libre de partir en paix sur les routes du Hampshire!
En regardant la carte, je remarquai que Portsmouth Road semblait la route la plus sécuritaire pour marcher dans un temps pareil. J’en avais, à vrai dire, assez de suivre la voie rapide et je ne me sentais pas trop en sécurité avec le déluge qui s’annonçait dans le ciel. Je suivis donc cette route secondaire qui, au bout d’une heure, aux alentours de la ville de Rake, deving London Road. À Sheet, ne sachant pas où j’avais la tête, je bifurquai sur Pulens Line qui m’éloigna de plusieurs miles à l’Est de la route que j’étais supposé prendre. Je dus donc prendre la jonction de Sussex Road vers l’ouest et remonter un peu sur la route, ce qui me fit perdre du temps. En arrivant à la jonction de ce qui aurait dû être London Road, c’est à mon grand désarroi que j’aperçus celui de Dragon Street. Mais, qu’est-ce donc ce Dragon Street bon sang?
Je me suis arrêté, essayer de trouver Dragon Street sur la carte routière mais plus je prenais le temps de regarder la carte, plus elle se détrempait sous le déluge qui faisait rage. C’est finalement une femme en voiture qui m’accosta, me demandait si tout allait bien.
« – Je cherche à rejoindre London Road mais étrangement je suis tombé sur Dragon Road. » Lui répondis-je en lui présentant ma carte détrempée.
« – London Road est au nord de Dragon Road. En fait, c’est la même route qui prend plusieurs noms. Nous n’avez qu’à remonter vers le Nord en suivant Dragon Road et vous y serez!
- Ah! Je comprends. Merci beaucoup. Est-ce que la route change encore plusieurs fois de noms vers le sud? Car, à vrai dire, je me diriger vers Portsmouth.
- Dans moins d’un mile, elle prendra le nom de Causeway et fusionnera avec la voie rapide A3. Portsmouth? Ce n’est vraiment pas à la porte. Malheureusement je vais à Greatham qui n’est pas vraiment sur votre chemin non plus… Je vous aurais bien fait monter…
- Ça n’est pas grave ma chère dame, merci de votre précieuse aide. » Lui répondis-je alors que je reprenais ma marche dans la bonne direction.
La voiture accéléra et prit l’embranchement Nord. Pour ma part, j’essayais tant bien que mal de ranger ma carte à l’abri de la pluie. Depuis mon départ, je remarque qu’il y a toujours une âme charitable pour me venir en aide. Ça m’encourage à continuer malgré les intempéries.
À environs un mile tout juste, la route fusionna effectivement avec la A3. Il était onze heure et trente et la pluie n’avait pas cessé. La marche était de plus en plus difficile avec toute cette pluie s’abattant sur l’incessant trafic. Alors que je marchais sur le bas côté de la route, plusieurs voitures me klaxonnaient comme si ma présence agressaient les automobilistes. Plusieurs d’entre eux semblaient prendre plaisir à accélérer dans les nids de poule dans l’unique but de m’arroser. C’est avec la peur au ventre que je me forçais à continuer en me promettant de ne plus jamais marcher le long des voies rapides par mauvais temps. Une heure et demie plus tard, j’arrivais à Catherington complètement détrempé. Alors que je songeais à tenter de trouver un petit gîte, je retrouvai la bonne vielle Portsmouth Road!
Enfin un nom familier! En regardant sur ma carte, je remarquai que Waterlooville n’était qu’à une heure un peu plus au Sud, si je décidais de continuer sur cette même route. Bien entendu, je savais que marcher pendant plus de cinq heures n’était pas quelque chose de recommandable et encore moins par un temps pareil! J’allais fort probablement m’en ressentir le lendemain et regretter cette folie. Toutefois, en pensant qu’en seulement une heure de plus, je me rapprochais davantage de mon but, il devenait difficile pour moi de rester sage. Demain soir, je serais à Portsmouth beaucoup plus tôt que prévu!
Je fis ni une ni deux, songeant que tant qu’à être trempé aux os, il valait mieux l’être pour une bonne raison. De plus, je pourrais prendre tout l’après-midi à me sécher et à relaxer dans une petite auberge.
Je suis donc arrivé un peu avant 15 heures à Cowplain, petit village appartenant à Waterlooville. Il pleuvait tellement que je ne pouvais plus voir la route devant moi. En bifurquant vers l’Ouest, un peu avant la A3, je me suis retrouvé devant un ancien manoir du 17e siècle qui avait été transformé en auberge. En entrant dans l’édifice je fus tout de suite accueilli par des employés en panique de voir autant d’eau suinter d’un seul homme. On me proposa tout de suite une chambre et on prit grand soins de disposer de mes effets trempés.
Bien qu’affamé, je commençai par prendre un bon bain chaud et enfiler des vêtements secs. Je lavai mes vêtements déjà mouillés et les fis sécher dans la salle de bain, suspendus au porte-serviettes.
Finalement, je décidai de commander un bon repas à la chambre et de regarder un peu de télévision. Je crois que, pour avoir marché près de six heures en pleine pluie diluvienne, je peux bien me gâter un peu.
S’il fait meilleur temps demain, je compte visiter un peu les alentours de Waterlooville avant de faire les deux heures et demie de marche qui me séparent de Portsmouth.
J’espère seulement ne pas être trop ankylosé demain matin après toutes ces heures passées dans le déluge!
Ce matin, le réveil fut fort difficile. J’avais prévu me lever de bonne heure mais j’ai finalement dormi jusqu’à neuf heures du matin. Mes hôtes ont attendu mon réveil pour me servir un délicieux petit déjeuner. Encore une fois, on m’a proposé de me joindre à leur propre table pour partager le repas.
L’hôtesse, Elizabeth, dont tout le monde semble surnommer affectueusement Lizzy, est une femme dans la quarantaine au yeux d’un vert éclatant. Son sens de l’humour, sa vivacité sont tout simplement saisissants. Sans compter sa gentillesse et sa générosité qu’elle émane partout où son regard se pose. D’origine bretonne, elle s’est installée à Guilford après avoir épousé un anglais : « qui prend mari prend pays » m’a-t-elle dit en éclatant de rire. Mère de cinq enfants, dont un couple de jumeaux, son revenu principal reste le petit bed & breakfast : petit nid que son époux et elle ont construit avec patience et amour. Fantastique cuisinière, on sent que l’hôtellerie est une véritable passion. Elle m’a beaucoup questionné sur le pèlerinage que j’entreprends. Telle qu’elle m’a spécifié, il est assez rare de voir des pèlerins entreprendre leur périple de Londres. Alors que je lui montrais l’itinéraire que je compte suivre, elle m’interrompit.
« – Comment pouvez-vous penser à visiter le Mont Saint-Michel sans vous arrêter à Rouen ou même à Orleans? » Me demanda-t-elle surprise.
« – Qu’y a-t-il de si important pour que je doive faire un détour vers Orleans? » Je ne savais trop quoi répondre en fait.
La jolie Lizzy me regarda avec de grands yeux coquins et émit un petit : « Ah! Vous verrez! » Puis, après un court silence, elle ajouta :
- Vous savez, Orleans est plus proche de Vezelay que Paris M. McPhee! Songez-y! »
Je la remerciai gentiment du tuyau, bien que je ne crois pas vraiment que je me rendrai à Orleans. J’aimerais voir une dernière fois la ville Lumière avant de ne plus avoir la force de voyager. Je n’avais pas envie de lui faire part de la maladie qui m’afflige, de devoir me justifier auprès d’elle. Sa bonté désinvolte, sa grandeur d’âme étaient telles que je préférais prendre son conseil et le garder précieusement dans un coin de ma tête sans m’objecter.
Je suis remonté à ma chambre vers dix heures pour faire mes bagages. Dès que j’enfilai mon sac à dos sur mes épaules, une douleur me sidéra instantanément. Je dus retenir ma respiration à plusieurs reprises pour m’empêcher de retirer mon sac. Décidément, je manque d’entraînement. J’aurais dû marcher avec ce sac sur mes épaules un peu plus souvent avant d’entreprendre ce voyage!
Arrivé dans le hall d’entrée, je me dirigeai vers le comptoir des réservations pour payer mon dû. Lizzy et son mari Sean m’attendaient, un paquet posé sur le comptoir.
« – Tenez, c’est pour vous M. McPhee, » me dit joyeusement Sean.
En déballant une partie du paquet, je découvris des fruits, quelques légumes, des barres tendres et de gros sandwiches faits à base de pain maison multi-grains.
« – C’est un petit quelque chose pour la route. J’y ai même ajouté un petit extra, au cas où vous auriez envie d’une douceur par soir d’averse. » Ajouta Lizzy de son petit regard sournois.
Je ne savais trop que dire pour les remercier. Jamais je n’avais rencontré des gens aussi bons jusqu’à présent. Certes, on rencontre toujours de bonnes et moins bonnes personnes mais la plupart des gens ne donnent pas aussi facilement, d’emblée, sans connaître vraiment à qui ils ont affaire.
Je payai ma chambre et je me remis en route regrettant déjà de devoir partir. Alors que je déambulais sur Castle Arch, j’aperçus le musée de Guilford. Je jetai un coup d’œil à ma montre, il était onze heures moins cinq et le musée ouvrait ses portes à onze heures. Je décidai de rester près de la porte d’entrée, attendant l’ouverture. Je n’eut pas à attendre longtemps puisque la préposée déverrouilla les portes un peu avant onze heures. Celle-ci fut surprise de me voir attendre l’ouverture du musée. Rapidement elle spécifia qu’il n’y avait présentement aucun événement majeur à l’affiche, à l’exception des expositions locales habituelles. Ça ne me dérangeait pas le moins du monde en fait. Je m’enquerrai du prix, celle-ci affirma que l’admission était gratuite mais que je devais laisser mon sac à dos derrière le comptoir à l’entrée.
Le musée relatait surtout l’histoire de la création de la ville, son évolution et les résultats de certaines recherches archéologiques : en effet, il semblerait que certains habitants aient trouvé des vestiges romains et celtes dans leurs jardins! Toutefois, l’endroit n’était pas très facile d’accès puisque le musée comporte de nombreux étages et escaliers.
Alors que je me dirigeais vers le comptoir pour reprendre mon sac à dos, la préposée me suggéra d’aller visiter le château de Guilford qui se trouve juste en haut de Quarry et de Castle Street. Je la remerciai et pris une des cartes de la ville offerte dans un de ses présentoirs. En moins de dix minutes d’étais arrivé à destination. En m’informant un peu plus sur ledit château, je réalisai qu’il serait peut-être difficile pour moi d’accéder avec mon sac et tous ces escaliers. Finalement, je décidai de m’en tenir à la visite du jardin qui est, en quelque sorte, un parc public très bien aménagé.
C’est vers 13 heures que je repris la route vers Portsmouth. À la hauteur de Witley, je commençais déjà à sentir la fatigue peser sur mes épaules mais je forçai la cadence jusqu’à Hindhead où j’arrivai vers 16 heures. Je m’arrêtai dans le village afin de chercher une route secondaire puisque j’aurais été forcé de marcher dans le nouveau tunnel si j’avais voulu continuer de suivre la A3.
Je m’arrêtai pour manger un peu les vivres que m’avait préparé Lizzy. C’est alors qu’un automobiliste m’aperçut, assis sur un petit banc en plein milieu du village, sandwich à la main et carte sur les genoux.
« – Hey l’ami! » Me lança-t-il sur un ton désinvolte. « Vous cherchez une bonne adresse pour dormir dans le coin?
- Non, en fait, je cherche un moyen de rendre à pied vers le sud sans me faire tuer dans le tunnel. Vous connaissez une route? » Lui demandai-je sur le même ton.
« – Bah! C’est pas bien compliqué! Suivez Hindhead Road jusqu’à Uphook Road près de la petite ville de Hanslemere. En descendant cette route, vous irez tout droit vers la A272 qui croise à l’Ouest la A3. Vous devriez pouvoir contourner le tunnel de cette façon. Pour ma part, je vais justement à Hanslemere. Voulez-vous que je vous dépose près de Uphook Road?
- Ça serait fort apprécié! » Lui lançai-je le cœur léger.
Dans la voiture, je partageai avec mon bon samaritain une petite collation et un des jus que Lizzy avait inclus dans son sac de vivres. C’est alors que j’y découvris le petit présent qu’elle avait mentionné : dans de petits flacons scellés, il y avait du scotch, du bourbon et du gin en format de voyage : les mêmes petites bouteilles qu’on retrouve dans les avions.
Alors que l’homme me dirigea vers la bonne route, je lui offris la bouteille de bourbon pour le remercier.
Je suis arrivé à Liphook vers 17h. : enfin dans le Hampshire!
Sur Portsmouth Road, j’ai trouvé une petite auberge de quatre chambres, faisant aussi office de resto-bar. Je me suis dit que, puisque mon but présent est d’atteindre Portsmouth, il était de bon augure de dormir à cet endroit précis.
Je pris le temps de manger un bon repas au resto-bar, accompagné d’une bonne Guiness. En regardant la route qu’il me reste à faire, je remarque que si je veux atteindre le Ferry, j’aurais près de huit heures de marche à faire. Je crois que je vais opter pour un dernier arrêt à Catherington, ce qui fait environs quatre heures et demie de marche.
De Catherington à Portsmouth, il ne restera qu’environs trois heures de marche à faire, ce qui me permettrait d’attraper le Ferry à temps.
Aujourd’hui, mon corps m’a fait réaliser que je ne peux pas faire plus de cinq heures de route à pied pour l’instant, si je veux être assez en forme les jours subséquents. La marche d’aujourd’hui a été très pénible, due au fait que j’ai un peu trop marché hier. Faire sept heures de route était complètement irréaliste pour quelqu’un dans ma condition. Ce soir, je compte me coucher tôt question d’aller chercher un bon neuf heures de sommeil. Puisque mon corps n’est pas habitué à ce genre d’exercice je dois prendre le temps de l’écouter si je ne veux pas être forcé d’abandonner mon pèlerinage pour des raisons de surmenage.
Puisque ce cahier ne comporte que quelques sections, et que celle attribuée au pèlerinage s’en trouve trop petite pour mes besoins, j’ai décidé d’utiliser celle-ci dans le but de commenter mon voyage en Angleterre et en Bretagne.
Ce matin, j’ai quitté Londres à l’heure des poules et en colère. Je suis parti avant que le trafic du matin fasse sa fatidique apparition question de ne pas m’ajouter plus amples frustrations sur les épaules. J’ai déjà un sac assez lourd comme cela à porter sur des milliers de miles!
Quand on dit que le Christ a porté sa croix pour nous libérer de nos propres péchés, ce soir, j’ai l’impression de comprendre ce que cela signifie. Je porte moi-même la croix de mes enfants afin de les libérer de leurs propres inconsciences!
Quand j’ai appelé mon fils hier pour lui annoncer mon départ, je suis tombé sur son colocataire. Celui-ci ne semble pas du tout m’apprécier, pourtant je ne lui ai jamais rien fait de mal. C’est après notre brève conversation que j’ai enfin compris de quoi il en retourne.
« – Bonjour Ron, est-ce que Mark est à la maison?
- Bonjour M. McPhee… Comment allez vous? » Me demande-t-il d’un air condescendant, me signifiant dans un lourd sous-entendu que je venais d’être impoli envers lui parce que j’avais oublié de m’enquérir de sa santé.
Sincèrement, bonne ou mauvaise, mentale ou physique, celle-ci ne m’intéresse guère puisque le cher colocataire m’a toujours traité comme si j’étais un parasite sexagénaire.
« – Comme à l’habitude, rien de nouveau sous le soleil… Et vous?» Lui répondis-je mal à l’aise.
« – Ah! Comme d’habitude… Métro, boulot, dodo. Oui, votre fils est ici : il est en train de préparer le souper. Un instant je vous le passe. »
C’est alors que j’entendis quelque chose d’étrange. Le tout a commencé par un murmure sur un ton assez suave; le même qu’un homme emploierait envers sa concubine, pour se terminer avec ce qui semblait être un dégluti étrange, quelques gloussements de rire qui semblaient d’ordre outrageusement intime et, pour finir en beauté, un exagérément efféminé : « Chouchou c’est pour toi, ton père ».
« Chouchou? Ai-je bien entendu? » Me demandai-je à moi-même en état de choc. Je n’en revenais tout simplement pas. Mon propre fils venait en moins de dix secondes de confirmer les ragots que j’entendais depuis quelques temps de la bouche de mes voisins! J’en avais envie de vomir!
Mon fils : une folle, une frégate, une pédale, une lopette, un giton, un enviandé, un mignon, un androgame, un homo! Je ne pouvais tout simplement y croire.
Oui, c’est un homme qui a toujours soigné son apparence : les crèmes pour les mains, le visage, les parfums masculins et la mode pour homme ont toujours fait partie intégrante de sa personnalité mais quel homme ayant un minimum d’allure et d’amour propre ne s’y intéresserait pas?
Il a, de plus, toujours été très sportif : grand amateur de rugby entre autres, amateur de voitures de courses – en effet, il ne manquerait pour rien au monde un Grand Prix de Formule Un – assez bien bâti, très masculin dans son genre; c’est complètement impossible qu’il soit une tantouze voyons! Je l’aurais remarqué bien avant cela!
Alors que mon fils attrape le combiné, j’essaie tant bien que mal de reprendre mes esprits. Malgré tout, il n’a même pas le temps de me demander « quoi de neuf? » que j’explose à son tympan.
« – Mais qu’est-ce que je viens d’entendre là? » Je lui demande sur un ton assez haut perché tellement je suis énervé. « Mark, es-tu tombé sur la tête? »
Quant à Mark, son ton est calme et très doux. Je suis sidéré d’entendre autant de sérénité dans la voix de mon fils tout à coup.
« – Harold, il serait peut-être temps que tu acceptes de voir la vérité en face. J’en ai assez de vivre dans un placard parce que mon père n’est pas capable d’accepter mes préférences.
- Tu m’as menti toutes ces années! Moi qui ai dû t’aider à bâtir ta défense lors de ton divorce, moi qui t’ai aidé financièrement lorsque tu as voulu acheter ta maison et prendre Ron comme colocataire… Mais quel genre d’enfants ai-je mis au monde Seigneur?
- Le divorce… Bien sûr! Tu sauras que tu as fait plus de tort que de bien. Marybeth était d’accord à rencontrer un médiateur, à régler les choses à l’amiable par respect pour moi. Avant que tu t’en mêles et que tu crées l’hécatombe qui m’a emmenée en cour devant un juge, nous avions convenus rester en bons termes et elle m’avait même pardonné ce qui s’était passé avec Ron.
- Pardonné? Bons termes? Mark! Elle allait te ruiner! Elle allait partir avec presque toutes tes affaires, bonds d’épargne inclus! Et, c’est quoi cette histoire avec Ron? C’est elle qui t’a remplacé par un modèle plus riche, réveille-toi! Tu n’avais rien à te faire pardonner de cette trainée!
- Je ne sais pas dans quel monde tu vis Harold… Sincèrement, c’est peut-être maman à l’époque qui t’a caché certains faits, sincèrement je m’en fiche. Aujourd’hui, tu dois accepter que ton fils est homosexuel, qu’il a été pris au lit avec son amant alors que sa femme entrait plus tôt du travail et qu’il vit désormais heureux avec l’homme de sa vie. Je t’aime papa. Je t’aime beaucoup mais si tu ne peux pas accepter ça… Je ne vois pas ce que je peux faire de plus pour toi…
- Égoïste! Sans cœur! Menteur!
- Ce n’est pas moi que tu juges ici Harold… Quand tu pointes ton index sur quelqu’un, quatre autres doigts se pointent vers toi : le premier étant ton propre pouce, ta propre personne. Penses-y. Sur ce, j’ai un bon petit souper à terminer de préparer, une belle soirée vidéo dont je veux profiter en couple avec Ron et je n’ai vraiment pas envie que tes états d’âme gâchent ma soirée. Au revoir papa. »
Lorsque mon fils raccrocha, j’étais sur le point de lui crier que je partais et qu’il ne me reverrait plus jamais. Je n’en ai toutefois pas eu le temps.
Tout ceci m’a fait oublier de prendre mes médicaments et de préparer un sac de repas froid et collations pour la route du lendemain qui allait être bien longue.
Puis, ce matin, c’est avec peine et misère que j’étais sur mes deux jambes, le cœur battant encore la chamade, à préparer ma nourriture en quatrième vitesse.
À huit heures du matin, j’étais à Fulham. À cette étape de la route, j’ai dû être très vigilant afin de ne pas quitter de vue la A3. Je me devais de longer cette voie rapide afin de pouvoir descendre vers le Sud-est. Alors que je marchais sur le bas-côté de la route, je réalisai à quel point les jeunes peuvent être braves de faire ce genre de trajet à pied quand la circulation s’en trouve à son paroxysme.
À onze heures, alors que je venais de prendre une certaine cadence de marche, j’aperçus la ville d’Esther. Je ne me suis pas arrêté : tout en marchant, j’ai commencé à manger mon sandwich lentement. Je savais que je n’arriverais pas à Portsmouth ce soir, c’est complètement insensé. Par contre, j’espérais arriver à Guilford, trouver une petite auberge dans le coin, y déposer mon sac et visiter un peu avant la tombée de la nuit.
Le trajet de Esther à Guilford a finalement pris près de six heures à pieds. Il était donc 17 heures quand je suis arrivé à destination. Le dos en compote, affamé et épuisé, j’explorai la ville en quête d’une petite auberge ou d’une maison d’hôte. Finalement, c’est sur Stoke Road que j’ai trouvé un bed & breakfast. Petite demeure bâtie sur un style Édouardien, je fus instantanément charmé par l’hospitalité de ses habitants. La chambre n’est certes pas bien grande mais elle est très bien tenue et sécuritaire. Je ne regrette pas du tout le choix que j’ai fait. Je sais que, dans un avenir proche, je n’aurai pas accès à toutes ces petites attentions : déjeuner, réveille-matin, électricité, serviettes ou débarbouillettes alors j’en profite un peu pendant que ça m’est encore à portée de main.
Après que j’aie pris le temps de retirer mon sac, la petite famille m’offrit de descendre manger avec eux. Au mois de mai, il y a peu de visiteurs à Guilford. En fait, la saison touristique commencera à partir de juin avec le festival d’été. Ceux-ci se voyaient donc très heureux d’avoir un visiteur inusité.
Tout en partageant le souper avec mes hôtes, je réalisai à quel point la marche m’avait fait un grand bien. Je me sentais éreinté mais plus vivant que jamais. Ma colère du matin avait fini par se dissiper le long du trajet.
La seule chose qui me fait sentir un peu morose ce soir, c’est que je suis arrivé trop tard pour visiter la ville. Je compte me reprendre demain matin, quitte à partir un peu plus tard. De toute façon, je ne crois pas pouvoir me rendre plus loin de Haslemere demain, qui est à environs six heures de route de Guilford. Ça me laisse donc assez de temps pour aller voir le musée qui, selon les habitants de cette petite ville, semble être assez intéressant.
Sur ce, je crois que je vais prendre un bon bain et me coucher tôt. Mes médicaments font déjà effet et je commence à avoir des étourdissements. La fatigue ne doit probablement pas aider…

Commentaires récents