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On me demande de coucher sur papier l’itinéraire que je compte prendre ainsi que le nombre de jours que j’estime pour chacune des étapes. Je trouve ça inutile puisque j’ai déjà en ma possession toutes les cartes nécessaires, guides et horaires de transports. M’enfin, s’il faut vraiment tout coucher dans ce cahier, pourquoi pas!
Tout d’abord, j’ai commencé par me renseigner sur les anciennes routes utilisées par les pèlerins du Moyen-Âge. J’ai remarqué que plusieurs de ces routes partaient de Grande Bretagne, notamment de Londres.
J’ai donc décidé de marcher jusqu’à Portsmouth et de prendre le Ferry traversant la Manche et qui me déposera au port de Saint-Malo. Je n’ai jamais vu la Bretagne ni la Normandie et j’aimerais visiter le Mont Saint-Michel au moins une fois dans ma vie (en fait, ça sera bien la seule fois que je le visiterai probablement!). De là, j’ai su qu’un train fait le trajet jusqu’à Paris alors je compte me rendre à la ville lumière de cette façon.
J’estime que, pour cette première étape, environs cinq jours seront nécessaires. Tout d’abord, pour marcher de Londres à Portsmouth et ensuite, pour me donner le temps de bien visiter autour de Saint-Malo.
Je compte passer deux ou trois jours à Paris. J’ai entendu dire que la ville a beaucoup changé depuis quelques années et que malheureusement, il n’y fait plus aussi bon vivre qu’avant. J’ai réservé une chambre au Mariott Champs Élysées pour deux nuits. Ça sera probablement le seul temps où je pourrai profiter d’un peu de luxe avant mon périple.
Ensuite, je compte reprendre le train vers Sermizelle et marcher les deux heures de distance qui me sépareront de Vézelay. C’est à partir de cet endroit que je débuterai officiellement mon pèlerinage en sol français.
Je compte environs deux mois de marche pour me rendre jusqu’à Saint-Jean-Pied-de-Port.
De Saint-Jean-Pied-de-Port, je prendrai le Camino Frances jusqu’à Saint-Jacques de Compostelle. J’ai calculé un mois de marche pour cette étape.
De Compostelle, je compte prendre un autobus qui m’emmènera vers la frontière Italienne, à Gênes pour être plus précis. La route de Gênes à Rome est appelée la Via Francigena. Il semblerait qu’elle ne soit pas encore officiellement homologuée par l’UNESCO mais quelques pèlerins l’empruntent de temps en temps en sens inverse, vers Compostelle. Je serai probablement le seul à marcher vers le Vatican mais il y a de bonnes chances que je croise quelques bonnes âmes de temps en temps.
J’ai calculé un mois et demie de marche vers cette dernière étape.
Arrivé à Rome, je compte me rendre tout de suite au Vatican, si les heures d’ouverture le permettent. Je ne veux surtout pas rater cette unique chance d’offrir ma prière à la Basilique, moi qui l’aurai portée pendant tout ce temps. Je visiterai Rome et ses merveilles les jours suivants pour ensuite reprendre l’avion en direction de Londres.
J’ai enfin reçu aujourd’hui mon visa pour le Vatican. J’ai donc officiellement l’autorisation d’entrer dans la cité.
Ce bout de papier m’a donné des ailes ce matin! J’ai décidé que je partirai la semaine prochaine, soit le 12 mai. Cela me laisse une semaine pour parler à mes enfants, mettre de l’ordre dans mes papiers et annoncer à ma femme de ménage qu’elle pourra prendre un long congé estival cette année.
L’association des pèlerins de Compostelle m’a suggéré d’assister à une conférence mercredi soir de cette semaine mais je ne sais pas si je m’y rendrai… S’asseoir pendant deux heures pour entendre quelqu’un parler de son expérience, je n’ai plus vraiment la patience requise. De plus, il semblerait que ce voyage m’appartienne totalement , qu’il soit mon moment à moi: je ne vois pas en quoi son récit de voyage peut m’apporter quoi que ce soit, puisque peut-être que nous n’en tirerons aucune conclusion semblable en bout de ligne.
Sur ce, je ne sais trop quoi écrire d’autre : je continue mes marches matinales, parfois, lorsque je n’ai pas trop d’étourdissements dus à mon infernal mélange de médicaments, j’en fais une en après-midi alors que le soleil est à son zénith, question de m’habituer à l’exercice sous différentes conditions climatiques. Marcher dans la pluie, je n’ai pas trop de difficultés : vivant en Angleterre, la pluie fait presque partie de ma vie de tous les jours mais je sais que je risque d’avoir plus de difficultés sous la chaleur pesante.
Je me sens comme un gamin sachant que la fin d’année scolaire approche!
Achetez un sac à dos adapté à votre grandeur, votre musculature et à votre capacité lombaire (plus ou moins de support selon vos capacités ou infirmités).
COMMENTAIRE : Le vendeur m’a affirmé que mon sac à dos était parfait pour ce genre de pèlerinage. Il s’agit d’un sac à chargement par le haut, imperméable, léger, à grande capacité et au protège-dos permettant un ajustement sur mesure. Il y a aussi un petit compartiment sous le sac pour y ranger le sac de couchage.
Vous procurer de l’équipement adéquat pour le camping : sac de couchage ultra léger pouvant tolérer des températures jusqu’à -5°C, poncho de pluie pouvant couvrir le sac à dos, serviettes, débarbouillettes et oreiller compressibles, sacs de compression pour les vêtements sales, gourdes de ceinture et lampe de poche. Le sac de couchage devrait préférablement pouvoir se compresser et être fait de matière synthétique afin qu’il puisse sécher très rapidement. Pour la lampe de poche, il en existe certains modèles qui ne requièrent qu’une batterie d’appoint : la pression rapide et répétitive que vous exercez sur sa poignée génère donc la lumière nécessaire. Ce modèle et particulièrement conseillé parce qu’il vous évite de devoir vous approvisionner en batteries.
COMMENTAIRE : J’ai trouvé un sac de couchage momie en bourrure synthétique spécialement fait pour les activités nautiques qui peut aller jusqu’à -7°C. J’ai le poncho, la lampe de poche, les mini-serviettes et débarbouillettes avec petits sacs de compression. Je n’ai pas pris de gourde car je préfère acheter des bouteilles d’eau au besoin.
N’oubliez pas vos effets de toilette en format de voyage tels que : brosse à dent miniature, dentifrice de poche, petites bouteilles de shampoing et revitalisant (au besoin), petite barre de savon (ou flacon de gel douche), savon à lessive en barre ou en boîte miniature.
COMMENTAIRE : J’ai transvidé du savon et du shampoing dans de petites bouteilles de plastique. J’ai la barre de savon à lessive. Pour la brosse à dent et le dentifrice, j’emporte ceux que j’ai déjà. Je ne vois pas l’utilité d’en avoir en double puisque je ne compte pas faire plusieurs fois de l’excursion en plein air. C’est probablement la dernière fois que je pourrai faire ce genre d’activité de toute façon.
Il est primordial de se procurer une trousse de premiers soins compressée et pré-scellée. Des gants de nitrile bleus devraient s’y trouver : n’oubliez pas que même si vous n’avez aucune maladie transmissible par le sang, vous pourriez vous retrouver dans une situation où vous devrez venir en aide à un autre pèlerin. Si vous devez administrer une solution à base de pétrole, les gants de latex s’avèreront alors inutiles pour vous protéger contre ces maladies.
COMMENTAIRE : Le vendeur m’a suggéré une bonne trousse de premiers soins lorsque j’ai acheter mes effets de camping. J’emporte aussi mon foutu cocktail de médicaments mais ce n’est pas avec entrain loin de là. Les pots prennent de la place, le distributeur mensuel, n’en parlons pas!
Achetez vos devises en Euro avant de partir. La plupart des petits villages que vous croiserez sur votre route n’auront fort probablement pas de bureau de change. De plus, l’horaire des petites banques est souvent peu fiable.
COMMENTAIRE : J’ai fait changer 1000 €. Je devrais pouvoir me débrouiller avec ce montant.
Procurez-vous une ceinture de voyage que vous pourrez enfiler sous vos vêtements. Bien que vous vous soyez inscrit dans un pèlerinage Chrétien, vous n’êtes jamais à l’abri des vols à la pige.
COMMENTAIRE : J’ai trouvé la ceinture de voyage. J’ai décidé que je laisserais mon portefeuille à la maison.
Préparez-vous une petite trousse de couture : fil, aiguille, pinces, loupe, petits ciseaux, épingles de sûreté. Ces dernières sont fort utiles pour faire sécher vos vêtements humides sur votre sac à dos pendant que vous marchez.
COMMENTAIRE : J’ai pris la petite trousse de couture portative de Gertrude. Ma femme, d’une nature prévoyante, en avait toujours une dans son sac à main. Je l’ai retrouvée en faisant le ménage dans ses nombreux sacs. Certaines femmes raffolent des chaussures, la mienne c’était les sacs! J’ai même retrouvé son magnifique sac en cuir d’Italie que je lui avais acheté à Venise. Avec son chapeau à large bords, ma belle Gertrude avait l’air de la plantureuse Anita Ekberg dans La Dolce Vita de Fellini.
Votre sac à dos ne devrait pas contenir plus de 20 Lb de masse, incluant son propre poids. Les vêtements que vous choisirez devraient pouvoir sécher rapidement et être compressibles au maximum. Ainsi, nous ne recommandons pas le denim. Choisissez des vêtements synthétiques, peu importe que ce soient des sous-vêtements ou bien des vêtements conventionnels.
COMMENTAIRE : Mon sac à dos fait 20 Lb tout juste. J’ai emporté quelques disques et un CD portatif que ma fille a laissés dans sa chambre en déménageant il y a cinq ans. J’ai eu beau lui dire qu’elle les avait oubliés, elle n’a jamais daigné venir les chercher. J’y ai trouvé quelques disques intéressants dont les premiers succès des Beatles et trois disques de Genesis J’ai aussi pris quelques uns de mes propres disques : du Rockabilly, les meilleures pièces d’Elvis et les plus grands succès de Sinatra. J’ai acheté quelques vêtements synthétiques, le strict minimum. Je laverai plus souvent voilà tout.
Choisissez vos chaussures de marche avec soin et prenez le temps de les user avant d’entreprendre votre voyage. Beaucoup de gens se voient dans l’obligation d’abandonner pour cause de foulure, d’entorse ou même d’ampoules trop nombreuses. Ces chaussures devraient pouvoir s’adapter autant à la pluie qu’à la chaleur afin de vous éviter d’emporter des bottes de pluie supplémentaires. Évitez les tongs ou sandales à orteils libres. Il y a de fortes chances que vous deviez emprunter des chemins escarpés, dont la nature a repris le dessus au fil du temps. Il y aurait donc risques de blessures graves aux pieds.
COMMENTAIRE : J’ai acheté une paire de chaussures adaptée et imperméable. Depuis quelques jours, j’ai décidé de faire de grandes marches dans le quartier, que ce soit à la pluie battante ou par beau temps. Ces chaussures sont fantastiques puisqu’elles peuvent s’ajuster dans l’éventualité où j’aurais les pieds enflés par la chaleur.
Ayez toujours autour de votre cou un sifflet d’urgence. S’il vous arrivait un accident, d’autres pèlerins pourrait être guidés vers vous au son de votre sifflet. Ce simple outil pourrait vous sauver la vie.
COMMENTAIRE : Un sifflet… Sincèrement, je ne suis pas certain que ça soit d’un si grand secours… J’ai décidé de laisser faire.
N’oubliez pas votre credencial et votre journal de pèlerin. La credencial vous sera très utile lorsque vous désirerez obtenir refuge dans certains gîtes. Plusieurs d’entre eux vous demanderont la preuve que vous êtes vraiment un pèlerin, surtout si les lits s’en trouvent limités. Aussi, il est important d’avoir obtenu votre visa si vous prévoyez entrer au Vatican. Ce visa obligatoire devra vous être délivré avant votre départ par les douanes de votre pays. Sans visa vous ne pouvez pénétrer dans la l’État de la cité du Vatican. Dernière chose essentielle, une carte détaillée de la route que vous comptez emprunter. Il y a plusieurs routes officielles pour le pèlerinage. Il est à vous de choisir celle qui vous convient, selon vos capacités physiques et de vous renseigner adéquatement afin d’éviter les mauvaises surprises!
COMMENTAIRE : J’attends toujours mon visa du Vatican… Décidément Dieu n’est non seulement pas pressé d’exaucer mes prières mais il me fait aussi poireauter son autorisation d’accès en son propre territoire! Pour le reste, j’ai choisi la route de Vezelay en France, qui semble plus facile et moins escarpée. Pour la partie Espagnole, je prendrai le Camino Frances qui longe la frontière nord. Arrivé au Compostelle, je prendrai un bus vers l’Italie pour ensuite prendre la Via Francigena qui coupe au travers de la Toscane pour joindre Rome.
Le bâton du pèlerin est l’accessoire le plus essentiel. Certains préfèrent attendre que l’ami vieille-branche s’offre au marcheur sur le long du chemin, d’autres préfèrent l’acheter d’avance en magasin spécialisé. Un conseil, faites selon votre cœur et suivez votre intuition!
COMMENTAIRE : Le cœur… L’intuition! Je ne suis pas là pour suivre mon cœur ni mon intuition. J’ai des cartes précises, trois guides de poche et je ne laisse rien au hasard. J’ai donc acheté un bâton de randonnée question d’éviter les malencontreux accidents.
Finalement, profitez du temps que vous passerez sur les routes, arrêtez-vous, respirez, prenez conscience du chemin que vous faites, gardez des traces, non pas seulement dans votre mémoire mais couchez-les sur papier, photo ou dictaphone, selon votre méthode de prédilection. Un pèlerinage est non seulement un exploit physique pour certains mais une expérience spirituelle intense de transcendance et une prise de conscience profonde. Savourez chaque moment, qu’il soit futile ou intense. Bien que vous y croiserez d’autres gens comme vous, ce chemin, vous êtes seul à le faire. L’expérience vous appartient totalement et même si vous le refaites année après année, celle-ci risque fort d’évoluer avec vous, changer du tout au tout. Ainsi, la première impression sera probablement fort différente de votre seconde et des subséquentes. Il est donc d’autant plus important de conserver des traces concrètes de votre pèlerinage si celui-ci constitue en quelque sorte votre « baptême » du marcheur.
COMMENTAIRE : Je ne sais pas photographier. J’ai toujours pris d’horribles clichés en voyage alors je vais laisser faire. Dessiner n’est décidément pas pour moi non plus. Je crois que je vais m’en tenir à mon cahier de pèlerin… À lire ces phrases, on dirait que je me suis inscrit dans un cercle de thérapie collective! Transcendance, prise de conscience… Va-t-on me faire rencontrer des extra-terrestres ma foi? Sincèrement, je trouve qu’on met un peu trop de fioriture sur le glaçage ici…
Je m’appelle Harold et j’ai 69 ans. Pendant plus de quarante ans, j’ai été courtier en assurances générales puis, analyste de risques. La compagnie pour laquelle j’ai voué les plus belles années de ma vie a tout d’abord commencé de façon très modeste. En effet, au tout début, je n’étais qu’un simple petit vendeur de porte-à-porte qui devait me démarquer parmi dix autres petits vendeurs au même titre. Nous n’avions aucun chef d’équipe : seuls les deux associés fondateurs étaient qualifiés pour nous offrir la formation adéquate. Les temps étaient ci durs que j’ai dû par moi-même apprendre à devenir un des meilleurs vendeurs de l’entreprise pour garder ma place : les cours de commerce, de psychologie du client, les sessions de motivation et tous ces outils aujourd’hui offerts même au simple commis en service à la clientèle, nous ne les connaissions pas à l’époque. Tout se faisait à la façon empirique : on essaie, on se plante avec un, on réussit avec l’autre, on adapte la formule, on prend des notes, on avance; on fait des profits ou on meurt. La vie est comme ça : manger ou être mangé, c’est la loi de la nature qu’on retrouve même dans les fondations de la chaîne alimentaire…
Je dois dire qu’au plan professionnel, je suis assez fier de moi. Et puis, n’est-ce pas la profession qui fait l’homme?
Moi, un petit garçon des milieux modestes, élevé dans Whitechapel qui était encore à l’époque un des quartiers les plus malfamés de Londres, j’ai passé une enfance malmenée par les Bobbies : pris au sein de chicanes de prostituées et de proxénètes. Né d’une fille-mère écossaise qui devait faire des ménages dans les beaux quartiers de la ville pour me nourrir, je n’ai pas eu une enfance facile loin de là. J’ai appris très vite que si je ne sortais pas les poings je ne survivrais pas bien longtemps dans cette jungle qui se donne des faux airs d’aristocrates!
Quoi qu’il en soit, je ne sais pas pourquoi j’écris tout cela; personne ne lira ces balivernes de toute façon…
Je viens de recevoir ce grand cahier avec une image de Michel-Ange sur la couverture : un imprimé de la fresque peinte au plafond de la chapelle Sixtine; celle où l’on y voit Dieu créer l’homme du bout de son doigt. J’ai beau être catholique, je trouve cette image des plus clichées; je me serais attendu à une photographie extérieure de la Basilique Saint-Pierre mais le plafond de la chapelle Sixtine, franchement! On la voit partout cette reprographie! Ce cahier, il vient avec un petit passeport appelé « credencial » qui porte les armoiries de Saint-Jacques de Compostelle embossées dans le carton. Selon l’entente que j’ai signée avant d’entreprendre ce pèlerinage, je devrai le faire estampiller à certains endroits spécifiques lors de mon voyage : j’ai la liste complète des stations dans mon porte-documents mais je n’ai pas envie de tout lire ça maintenant, c’est un peu trop de paperasse pour moi… J’ai tellement eu les mains dans les contrats complexes, les addendas, les demandes de réclamations, les calculs de facteurs de risques toute ma vie que la moindre pile de paperasse un peu trop épaisse me donne aujourd’hui de l’urticaire.
Les hommes ne sont pas capables de résumer. Il y a tellement de requins plus astucieux les uns que les autres, tellement d’occasions alléchantes, que l’être humain se doit de tout détailler, prendre en compte toutes les possibilités, toutes les probabilités afin de s’assurer de la légitimité des opportunités qui s’offrent à lui. Il ne laisse tellement rien au hasard qu’aujourd’hui, tout prend des heures à imprimer, à lire, à signer. Par exemple, dans mon jeune temps, le contrat de mariage était simple à signer : le marié sur deux copies, la mariée en deux copies puis les deux témoins. Voilà, on était mariés, bénis par le prêtre et on allait en paix. La cérémonie était longue j’en conviens puisque les rites catholiques étaient sacrés – on ne pouvait même pas imaginer se marier à la mairie! Mais la loi était beaucoup plus simple : celle de l’homme était en accord avec celle de Dieu tout simplement.
Ce que Dieu unit, nul ne peut désunir…
Aujourd’hui la loi de Dieu n’est même plus respectée… L’homme a complexifié le tout dans le seul et unique but de déroger à cette simple loi. Donc, dans son soucis de tout compliquer, de se protéger de la femme ou de l’homme qu’il prend pour époux, l’être humain émet des clauses, des exceptions : un contrat prénuptial est signé, une entente de dissolution de mariage est déjà rédigée au cas où; il ne restera plus qu’à la signer devant un médiateur ou un juge lorsque le couple en aura assez de la vie maritale.
C’est justement ce qui s’est passé avec mon fils. Il s’est marié avec une très bonne avocate : si bonne que la petite bergère défenderesse de la veuve et de l’orphelin qu’elle semblait être s’est très rapidement transformée en hyène assoiffée de sang « Sterling » quand elle en a eu assez de son statut d’épouse. Alors que dans mon temps, n’importe quelle femme ne se serait jamais pardonnée un acte d’adultère quel qu’il soit, madame l’ex épouse de mon fils s’en trouvait fort fière devant le juge : se pavanant au bras d’un homme qui faisait deux fois son âge et qui avait fort probablement besoin de ces supposément révolutionnaires petits cachets bleus pour la satisfaire au lit. Mon fils, qui n’est qu’un simple comptable, ne s’en est jamais remis financièrement ni émotionnellement. Des vies se détruisent et se refont aujourd’hui à la vitesse de l’éclair et rien de bon n’en sort. La seule chose que mon fils a appris après son divorce c’est que la femme est un poison. Si bien, qu’il a choisi de partager sa vie avec un homme. Nous ne nous parlons pas beaucoup parce que les bonnes gens « jasent » dans mon quartier. Moi, je sais que mon fils vit une mauvaise passe; il est en dépression et trouve réconfort en vivant sous le même toit qu’un autre homme, ils sont colocataires tout simplement…
Quoi qu’il en soit, mes voisins et certains de mes anciens collègues se complaisent à y voir bougrerie dans leurs esprits tordus.
Mais bon, je m’égare. Sur la première page de cet horrible cahier de pèlerin une phrase est écrite :
« Pourquoi ai-je décidé de m’engager à faire ce pèlerinage vers Saint-Jacques de Compostelle? »
Je devrais donc me concentrer sur cette question primordiale. On m’explique sous cette simple phrase que c’est ce motif, ce crédo, qui pourra m’aider à aller au bout de mon engagement. La raison doit être un but quantifiable et mesurable : « un but valable qui saura me remotiver en temps de grande détresse. »
Présentement, j’ai beau comprendre ce qu’est une raison quantifiable et mesurable, je ne sais pas si la mienne l’est… Ça m’embête un peu mais ça n’est pas assez pour me faire changer d’idée. Je suis une vraie tête de mule : quand j’ai une idée dans la tête, je ne l’ai pas dans les pieds. Probablement un héritage du tempérament très écossais de ma mère. Une raison quantifiable, cela signifie que je dois être capable de mettre un chiffre à atteindre par moi-même. Une raison mesurable signifie que je dois pouvoir mesurer l’évolution : combien de pas avant la réussite, combien de jours avant l’arrivée…
De plus, ce cahier ne concerne en fait que la moitié de mon périple puisque je ne compte pas du tout m’arrêter définitivement à Compostelle… Mon but ne semble décidément pas adapté pour ce cahier de pèlerin…
Je fais ce pèlerinage pour obtenir un miracle pour ma fille.
Elle a trente et un ans et elle est encore serveuse au salaire minimum dans un pub de l’East London. Je ne cesse de lui dire de retourner aux études, de quitter ce job merdique, quitter ce quartier de noirs et d’arabes mais elle ne veut rien comprendre. Elle dit aimer ces gens, aimer son travail, bien qu’alimentaire, qu’elle y est heureuse même sans mari, ni enfants ni gros salaire. Je dois parfois la dépanner de quelques Livres les mois où c’est plus tranquille au pub. Mademoiselle refuse catégoriquement de se trouver un second emploi ou même d’apprendre un métier utile. Secrétaire à 35 heures par semaine, elle gagnerait beaucoup plus mais celle-ci me répond que ça ruinerait totalement toute énergie créatrice. Vous voyez, ma chère fille est une artiste et quelle exaspération!
Elle m’a coûté de grandes études à Oxford et pour quoi? Pour étudier l’histoire de l’art : l’impressionnisme, dont le principal maître d’œuvre était un espèce de psychotique qui s’est charcuté une oreille avant de mourir pauvre comme Job, le cubisme de Picasso et ses périodes bleues, rouges, mauves, jaunes oranges et j’en passe! Et ça, c’est sans compter ses essais et analyses sur le minimalisme où elle a passer des heures à faire de la recherche à la bibliothèque pour un sujet dont il n’y a, admettons le, absolument rien à dire : si c’est minimaliste c’est qu’on a rien de bon à en tirer voyons! J’ai sincèrement l’impression d’avoir payé des études qui ne lui servent à rien.
Pendant toutes ces années d’études j’ai dû endurer les nuits blanches, l’odeur de la peinture à l’huile, les solvants à base de térébenthine, les tasses tachées, les traces de fusain et de pastels gras sur la table de cuisine, les toiles encore humides posées sur les étagères de son garde-robe. Et je ne parle même pas de sa musique! Ma chère enfant ne peut créer sans musique! Alors, pendant un certain temps notre demeure du Mayfair district était la seule à y émaner des odeurs potentiellement toxiques mélangées aux sonorités les plus bizarres : tirées des « trips » psychédélique des Beatles jusqu’à la vague Métal de Iron Maiden, en passant par le progressif de Genesis – qui progresse vers on ne saurait dire exactement, entre vous et moi – la mode Punk de Billy Idol et le New Wave de David Bowie. Et puis, il y avait ces groupes aux rythmes violents et interminables, arborant des noms de prédateurs fauniques et de répugnants insectes du genre « Panthera » et « Scorpions ».
Ma fille était la seule de tout le quartier à sortir de chez moi les cheveux crêpés ressemblants à un arc-en-ciel, les vêtements tachés de peinture, les bas de nylon déchirés – ces mêmes bas de nylon que seules les prostituées de mon ancien quartier oseraient porter – l’énorme porte-toiles accroché au dos, le baladeur sur les oreilles et les bottes d’armées aux pieds.
Ses petits amis, n’en parlons pas! De grands écolos de toutes sortes de couleurs, des anarchistes fraîchement débarqués clandestinement de leurs « containers » : des espèces de sultans, des fakirs, des tamouls, des prêtres vaudous gigantesques faisant plus de 6 pieds 5 pouces penchés devant mon réfrigérateur à boire du jus à la bouteille par un beau matin ensoleillé. Je les ai tous vus passer, jusqu’aux hommes de Neandertal tirés tout droit de « La guerre du feu » de Jean-Jacques Annaud tellement leurs longs cheveux ressemblaient à des cordes de marins! J’ai vu échouer dans mon salon tous les styles de mec sans exception, leurs sous-vêtements inclus : pour ceux que je retrouvais entre les coussins du divan ou encore mouillés, perdus au font de ma lessiveuse. Ces hommes ont tous fini au même endroit que leurs sous-vêtements coordonnés : à la poubelle du cœur! Découragé, je me suis mis à penser que l’amoureux parfait pour ma fille ne devrait pas porter de sous-vêtements : ça lui éviterait peut-être de finir un beau mardi matin sur le trottoir devant ma maison.
Ma fille ne vit en appartement que depuis cinq ans. On peut dire que j’ai élevé une enfant velcro! Alors que mon fils est parti très tôt, ma fille s’est, pour ainsi dire, encastrée dans les meubles de ma maison. Tout comme l’odeur de la peinture à l’huile, ça n’a pas été facile de la faire partir!
Elle vit aujourd’hui avec deux colocataires étrangers : des hindous ou pakistanais, je ne sais trop. La dernière fois que je suis allé la voir, c’était il y a un an. Ça empestait le cari à plein nez. Malgré tout, je me suis dit que ça n’était pas pire que ce que j’avais dû endurer chez moi pendant des années. Nous sommes allés manger dans un de ces petits restaurants du coin qui ne servent pas de porc au menu.
Des odeurs fortes, des serveurs étrangement trop tactiles qui ressentent le besoin incessant de vous toucher en même temps qu’ils vous balbutient dans un anglais misérable : « Est-ce que c’est à votre goût? » Un de ces endroits où l’on s’assoit au sol sur des coussins inconfortables, où l’on mange avec nos mains et où une danseuse exotique se trémousse le nombril presqu’au-dessus de votre assiette en jouant de la timbale entre pouce et index. C’est dans ce restaurant que j’ai eu la lourde tâche de lui annoncer la terrible nouvelle. Entre deux bouchées de saucisse merguez, les doigts pleins de semoule les voiles hyperactifs de la danseuse entre nos quatre yeux je lui ai dit : « Priscilla, j’ai eu les résultats de mes tests aujourd’hui, j’ai la maladie du Parkinson. » Étrangement, ma fille ne semblait pas vraiment s’en faire. Elle s’est mise à me dire que la recherche fait des progrès, que bientôt si l’expérience de cellules-souches sur des souris réussit, des essais seront faits sur les chimpanzés et des hommes, que mon état n’est pas si dramatique et que je ne dois surtout pas m’en faire.
Cellules souches, souris, chimpanzés, mais bon sang! Je ne suis pas un rat de laboratoire! Je suis son père pour l’amour de Dieu! Elle ne semble même pas avoir de sympathie pour mon état : n’ai-je été qu’un portefeuille plein à ses yeux durant toutes ces années? Est-ce l’ultime redevance que l’on reçoit à avoir donné la vie?
Ma fille me dépasse complètement…
Ma fille n’a aucune avenir, aucune ambition, aucune débrouillardise : elle n’ira malheureusement pas loin dans la vie! Je ne sais pas si elle saura prendre soins d’elle-même convenablement lorsque je ne serai plus de ce monde…
Je fais donc ce pèlerinage vers Saint-Pierre de Rome en passant par la route de Compostelle parce que je veux demander à Dieu de lui venir en aide.
Je sais, je pourrais tout simplement prier ici sur place, nous avons de très belles églises à Londres, mais il ne semble pas venir en aide aux prières d’un vieil écossais comme moi… À Londres, Dieu se réserve aux anglais et à la Royauté uniquement.
Si Dieu aime tant la politique alors j’irai au Vatican. Cette principauté neutre saura fort probablement me tenir à couvert de mes origines si infâmes à ses yeux… Là-bas, il n’a pas le choix : le Pape saura l’obliger à écouter cette prière qu’il balaie depuis si longtemps du revers de sa main divine.
Ce but n’a rien de quantifiable ni mesurable en effet… Je me dois donc de le transformer si je veux bien suivre cet exercice.
Un but quantifiable : je pars cinq mois en pèlerinage pour aider ma fille à apprendre à se débrouiller sans moi.
Est-ce quantifiable? Oui, ça l’est.
Un but mesurable : En m’éloignant, elle ne pourra pas me demander d’arrondir ses fins de mois. Elle devra aller chercher par elle-même les 1000 Livres que je lui verse en une année, en surplus de son maigre salaire de 15 000 Livres par an. Selon moi, 16 000 Livres ce n’est quand même pas assez… Pour cette année, je veux que ma fille se trouve un second travail et qu’elle fasse par elle-même plus de 30 000 Livres de revenus.
C’est un but mesurable désormais…
Je sais que ce but ne s’applique pas à moi. Mais, au delà de ma santé défaillante, la mort imminente qui m’attend, tout ce qui m’importe c’est que mes enfants ne soient pas dans la misère et le besoin lorsque je quitterai définitivement cette terre. J’ai bâti tout ce que j’avais à bâtir, j’ai vécu une belle vie donc je ne regrette rien. J’ai enterré ma femme dignement, j’ai été un homme sans reproches et estimé de mes collègues. Dites-moi pourquoi je demanderais quelque chose pour moi-même?
On ne peut demander à Dieu encore plus, quand il nous a tout donné ce qu’il nous réservait.
Lorsque j’ai appris le diagnostic et la cause de mes tremblements : la raison pour laquelle ces bonnes vieilles mains ne semblaient parfois plus vouloir répondre à de simples commandes, bien entendu que j’ai eu un réflexe combattif. Le neurologue m’a affirmé que j’avais été « pris au bon moment », qu’il était possible de retarder la maladie grâce à des antidépresseurs pour débuter afin d’attendre le plus longtemps possible avant de prendre ces terribles médicaments qui vous figent à tout jamais dans un fauteuil roulant.
J’en ai pris pendant une année presque complète…
Pendant cette période d’essai, mes angoisses augmentaient considérablement, moi qui n’ai jamais fait de crises d’anxiété ou d’insomnies auparavant. Et, plus je confiais mes anxiétés à mon médecin, plus il me prescrivait de grosses doses.
Il y a trois mois, il état si découragé de mon état qu’il a changé ma médication. Je suis finalement tombé sur le cocktail de pilules fatidique. Trois mois de dégradation rapide et continuelle : il n’en revient même pas lui-même! Bien entendu, j’ai encore droit à certains antidépresseurs car je suis considéré comme un homme en dépression nerveuse…
Mon médecin me dit que ma fille m’énerve. Qu’elle doit se tenir loin de moi. Or, aucun de mes enfants ne vient jamais me rendre visite. Je dois les appeler pour avoir de leurs nouvelles et seule ma fille m’appelle encore de temps en temps pour de l’argent.
L’argument de ce médecin ne fait décidément pas le poids!
Fatigué de mon mal aise général, épuisé par ces courtes nuits de sommeil, démoralisé par la quantité de médicaments qu’on me refile à chaque mois, j’ai donc décidé de prendre mon neurologue aux mots. Je m’en vais loin de tout le monde, du téléphone, de ma maison vide, de mon médecin qui ne cherche qu’à me droguer et de ma fille qui se fiche de tout ce qui n’a pas d’impact sur ma capacité à la dépanner financièrement.
Voilà, je pars…
Pourtant, je ne le réalise pas encore. On dirait que, bien que j’aie toute cette paperasse entre les mains, il y a quelque chose de fictif presque irréel dans cette démarche. Comme si je ne partais pas vraiment… Comme si j’allais me dégonfler à la dernière minute et que rien de ce que je me suis promis de faire ne se concrétisera.
Peut-être qu’avant de me débiner je devrais cesser d’écrire ma longue et banale vie dans ce cahier. De toute façon, personne ne lit à part moi et personne n’osera poser les yeux sur l’histoire d’un vieux vendeur d’assurances en porte-à-porte qui part en pèlerinage…
Et puis, il ne reste que quelques lignes disponibles à ce premier exercice littéraire. Si je continue ainsi, je devrai certainement empiéter sur la section suivante. Ça me laisserait moins de ligne aux exercices à venir…

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