
Le matin suivant, le lever fut plus facile que je ne l’aurais imaginé. Bien que mes voisins de chambrée aient fait tout un boucan la nuit précédente, leurs roucoulements avaient insufflé en mes songes de tendres espoirs envers ma belle Jeanne. En effet, j’avais ouvert les yeux avant même que le réveille-matin n’ait sonné et déjà, je souriais à ce beau lever de soleil qui venait me chatouiller le visage de ses voiles rosés.
Très vite, désireux de goûter chaque moment de cette belle journée qui s’offrait déjà à moi, je fis ma toilette du matin, rangeai mes effets dans mon sac à dos et enfilai mes vêtement fraîchement lavés de la veille.
Déjà, en descendant les escaliers de l’hôtel, je pouvais sentir les effluves alléchants du petit déjeuner que l’on préparait aux cuisines. En arrivant dans la salle à manger j’aperçus Jérôme et son conjoint prendre le repas en amoureux. En me voyant arriver, ceux-ci me firent un petit signe de la main, m’invitant à me joindre à eux. Jérôme semblait survolté, heureux comme jamais. Toutefois, je continuais de percevoir une certaine méfiance de la part de son partenaire, Tim. Pour lui alléger la tâche, je me mis à lui faire la conversation, discutant d’un peu de tout : politique américaine, problèmes en Afghanistan, la pluie, le beau temps, projets divers. Je les écoutais attentif appréciant de plus en plus leur présence. J’en venais même presque à les prendre en affection, comme s’ils étaient mes propres fils. J’étais d’ailleurs fort surpris puisque jamais je n’avais eu cette tendance à ressentir un attachement aussi subit envers des étrangers auparavant. Peu à peu, je sentis les barrières de Tim tomber et celui-ci m’invita alors à me joindre à eux alors qu’ils avaient prévu faire une petite visite guidée quelques jours plus tard, dans la région de Châteauroux, plus précisément à Deols : ancienne ville importante de la Gaule celte, aujourd’hui devenu petit village pittoresque.
Une fois sortis de l’hôtel, nous nous mires à la recherche de ces coquilles jaunes balisant le Chemin vers Compostelle. Cette fois-ci, le groupe dont Jeanne faisait partie nous suivait à petits pas et semblait encore plus mal en point que nous. Dans sa grande gentillesse, Jérôme décida de ralentir le pas afin de lui donner une petite chance de nous rejoindre.
Malgré le fait que Jeanne continuait à tenter avec toute l’ardeur du monde de m’ignorer, le trajet ne fut pas aussi triste que les journées précédentes. La marche devenait de plus en plus difficile physiquement mais mon moral était ce qui me permettait de continuer. Toutefois, je me promettais d’acheter des bouchons une fois arrivé à Issoudun, en même temps que différents autres effets de toilette, question de pouvoir avoir une meilleure nuit de sommeil.
Tout au long de notre marche, Jérôme, Tim et moi parlâmes musique, ce qui me permit d’apprendre que Tim était compositeur ; en effet, il avait créé presque toutes les trames sonores des films de Jérôme. Nous échangeâmes quelques disques et c’est à ce moment que Tim me fit redécouvrir un des groupes préférés de ma fille : U2. Je n’y avais jamais vraiment porté attention par le passé parce qu’une des seules chansons que ma chère Priscilla s’entêtait à faire jouer en continu était « Sunday Bloody Sunday » et, qu’à la longue, cet air avait fini par m’user les nerfs. Cette fois-ci, Tim me faisait découvrir des pièces beaucoup plus positives et variées ; enlevantes, reflétant parfaitement l’état dans lequel je me trouvais à ce moment précis, en leur compagnie. De ce fait, tandis que Jérôme et Tim faisaient l’écoute d’un des disques de Genesis que je leur avais prêté, je marchais heureux au rythme de « Beautiful Day » :
Le cœur en bourgeon
Mes pieds frappant ce chemin rocheux
Il n’y plus de chambre
Plus un espace à louer dans cette ville
Tu te crois malchanceux
Et la raison pour laquelle tu t’en fais
C’est ce bouchon de circulation dans lequel tu es
Alors que tu n’avances pas d’un poil
Tu crois avoir trouvé un ami
Qui te sortira de cet endroit
Quelqu’un sur qui tu pourras t’appuyer
En échange d’une faveur
C’est un jour magnifique
Le ciel tombe, mais tu ressens que
C’est un jour magnifique
Ne laisse pas ce sentiment s’enfuir
Tu es sur la route
Mais tu n’as aucune destination précise
Les pieds dans la boue
Dans les méandres de ton imagination
Tu aimes cette ville
Même si ça sonne faux à ton esprit
Mais tu en as tellement fait le tour
Et elle a aussi fait le tour de toi
C’est un jour magnifique
Ne laisse pas ce sentiment s’enfuir
C’est un jour magnifique
Touche-moi
Emmène-moi vers cet autre endroit
Enseigne-moi
Je sais, je ne suis pas un cas désespéré
Regarde le monde en vert et bleu
Regarde la Chine qui est juste devant toi
Regarde les canyons auxquels s’accrochent les nuages
Regarde ces bancs de thon nettoyant la mer
Regarde le bédouin éclairer la nuit
Regarde ces champs de pétrole à la tombée de la nuit
Et vois cet oiseau qui tient une feuille dans son bec
Après l’inondation, les couleurs se sont ravivées
C’était un jour magnifique
Ne laisse pas ce sentiment s’enfuir
Jour magnifique
Touche-moi
Emmène-moi vers cet autre endroit
Rejoins-moi
Je sais, je ne suis pas un cas désespéré
Ce que tu n’as pas, tu n’en as pas besoin maintenant
Ce que tu ne sais pas, tu peux le ressentir en quelque sorte
Mais ce que tu n’as pas, tu n’en as pas besoin maintenant
Pas besoin maintenant
C’était un jour magnifique
Nous arrivâmes à Issoudun assez tardivement. Le groupe se concerta et tous décidèrent d’aller manger ensemble après avoir trouvé un gîte où déposer nos bagages. Pour ma part, je ne savais trop si je devais suivre mais Jérôme, qui avait dû sentir mon malaise, me tirait déjà par la manche. Je compris alors que le temps de réclusion était bel et bien résolu. Désormais, le reste du groupe devrait tolérer ma présence, que cela leur plaise ou non.
Sortis du modeste gîte et libérés de nos sacs à dos, nous nous dirigeâmes vers un petit bistrot, ignorant au passage la tour blanche et le parc François-Mitterrand trop affamés pour faire de quelconques visites. Le souper se déroula un peu froidement au début mais très vite presque tous les membres du groupe se remirent à m’adresser à nouveau la parole, à l’exception de Jeanne et de son nouveau cavalier bien sûr. Tout au long de la soirée, je l’observais du coin de l’œil : ses traits rembrunis, ses grands yeux tristes et ses lèvres pincées laissaient deviner le mécontentement de ma belle licorne. Puis, par mégarde son regard croisa le mien et c’est alors que je vis une grosse larme rouler sur sa joue. Sans m’en rendre compte, en renouant avec ces braves gens et me faisant pardonner de ma bêtise, j’étais en train de l’humilier publiquement. Je me levai, prétextant la fatigue et pris congé de mes nouveaux amis pour retourner au gîte.
Je déambulais dans la nuit, sachant que je n’arriverais pas à dormir avant un très long moment. Je décidai alors d’aller me recueillir au parc François-Mitterrand, admirant ce magnifique ciel étoilé. Je restai assis tranquille pendant près d’une heure, incapable de cesse de penser à Jeanne puis, sentant le poids du chemin faire son œuvre son mon échine, je décidai de me diriger définitivement vers le gîte. En passant près du bistro, j’entendis les voix de mes compatriotes qui festoyaient tous ensemble. Leur bonne humeur me fit chaud au cœur, néanmoins, je continuai ma route.
Lorsque je poussai la porte du gîte, je trouvai le hall désert. Le veilleur devait avoir déjà terminé son quart de travail et la relève tarde, me dis-je alors que je me dirigeais vers le dortoir des hommes. C’est alors que, passant près des douches des femmes, j’entendis un bruit sourd. Quelque chose venait de tomber sur le sol. Mon premier réflexe fut de me diriger vers la porte battante mais je m’arrêtai net, craignant de passer pour un obsédé s’il advenait qu’une dame s’y trouvât en petite tenue. Silencieux, je tendis l’oreille, à l’affût d’un autre indice auditif. Celui-ci ne tarda pas à venir alors que plusieurs gémissements de détresse se faisaient entendre, suivi de plusieurs autres bruits sourds. Je compris alors qu’on frappait sur quelque chose, ou plutôt quelqu’un. Mon sang ne fit qu’un tour alors que je poussai violemment la porte battante dont la poignée intérieure frappa contre la tuile dont un gros morceau se décolla du mur pour tomber sur le sol.
Dans la pénombre, je vis une personne agenouillée au sol qui semblait essayer de maîtriser une autre personne, beaucoup plus frêle, le poing levé prêt à frapper. L’assaillant, surpris, se retourna alors vers moi et je n’eus aucune difficulté à le reconnaître : le cavalier qui avait pris l’habitude de suivre Jeanne à la trace se tenait devant moi, à califourchon par-dessus ma belle licorne et lui avait déjà asséné plusieurs coups au visage. Jeanne, quant à elle, semblait inconsciente et je pouvais y déceler une respiration haletante comme si ses poumons n’arrivaient plus à reprendre un rythme normal.
Dans un élan, je me ruai sur le maniaque et lui assénai un cou de poing au visage. Celui-ci esquiva et tenta de se remettre sur pieds, bien qu’il eu le pantalon baissé jusqu’aux chevilles. En le voyant debout, en caleçons devant moi, la rage m’aveugla et je le poussai dans une des douches. Le talon de mon opposant se heurta au rempart de la céramique, ce qui le fit tomber à la renverse et se heurter la tête contre le carrelage. Accroupi par-dessus ce malade, je le frappais au visage et aux côtes sans être capable de m’arrêter. Je me fichais qu’il en meure, je me sentais comme un guerrier se battant pour une cause juste et bonne : il avait tenté de violer Jeanne et je n’avais qu’une seule envie, lui faire payer très cher sa tentative et lui enlever définitivement l’envie de recommencer avec qui que ce soit. Je sentis soudain une main se poser sur mon épaule : je voulu l’agripper dans ma rage et lui broyer les os mais quelqu’un de très costaud m’en empêcha, m’agrippant par la taille et me levant de terre. J’hurlais à m’époumoner, lançant des injures et ma colère était si forte que j’en oubliais même mon anglais pour les proférer dans le gaélique écossais de ma mère. Un homme me parlait en français mais j’étais incapable de me concentrer pour essayer de comprendre son message, me fichant complètement de ses propos d’ailleurs. Je me débattais comme un taureau dans une corrida, moi qui ne suis ni bien gros, ni bien fort en temps normal. Incapable de retenir sa prise, l’homme finit par me lâcher. Alors que je retombais sur mes pieds, mon regard s’arrêta sur le corps de Jeanne à demi-nue inconsciente et haletante. J’accourus vers elle paniqué.
« – Jeanne… Jeanne… Parle-moi… Jeanne… Je t’en prie… C’est moi… », lui dis-je d’une voix forte. C’est alors que dans la pénombre, je vis quelque chose briller autour de son cou : une chaînette dorée auquel un petit médaillon de la Vierge était accroché. Je pris le médaillon et je le retournai. On y avait gravé le mot « cardiaque » en français. Je n’eus aucune misère à le traduire. J’hurlai à l’homme qui se tenait près de moi de faire quelque chose mais celui-ci ne semblait pas connaître un seul mot d’anglais.
L’homme, qui était en fait le veilleur de nuit, continuait à me parler en français et j’en déduis qu’il me demanda ce qui s’était passé. Je continuais de lui répéter que Jeanne était peut-être en train de faire une crise cardiaque mais celui-ci ne semblait pas comprendre. J’étais seul, en compagnie d’un violeur inconscient et d’un veilleur de nuit qui restait planté là comme une plante verte à regarder Jeanne mourir et je ne savais pas quoi faire. J’étais complètement désemparé.
C’est alors que je vis la silhouette de Jérôme apparaître, poussant prestement la porte des douches de sa grande main noueuse.
« – Harold ?… Mais qu’est-ce que ?
- Vite, Jeanne fait une crise cardiaque ! », lui criai-je en toute hâte.
Je vis Tim, qui avait jusque là été caché par la large stature de Jérôme, détaler comme un lièvre et disparaître dans le corridor. Jérôme s’avança vers moi et en quelques enjambées pouvait désormais avoir une vue d’ensemble sur la situation. Apercevant l’homme inconscient dans la douche, le pantalon baissé aux chevilles, il me regarda interdit.
Le veilleur continuait de gesticuler, balbutiant des phrases inintelligibles, abordant Jérôme comme s’il savait parler français. À ma grande surprise, je m’aperçu que si.
Jérôme se tourna vers moi et me demanda ma version des faits, la traduisant dans un très bon français à l’homme qui ne pensait désormais qu’à une chose : nous chasser de son établissement. L’homme finit par se calmer peu à peu et accepta de courir chercher son téléphone sans fil pour appeler les secours.
À ce moment, je vis Tim revenir tenant le sac de Jeanne dans une main. Il le posa devant moi et commença à éparpiller tout son contenu sur le sol. En moins de deux, nous avions trouvé les médicaments mais un autre problème restait : aucun de nous ne savait quelle dose lui administrer. Le veilleur revint, le téléphone entre les mains, discutant avec les services d’urgence. Jérôme lui présenta la boîte de cachets sur laquelle une prescription de base y avait été collée. Le veilleur posa quelques questions et ensuite se tourna vers Jérôme lui disant ce qu’il fallait faire. Alors que Jérôme administrait la bonne dose de médicaments à Jeanne, qui se trouvait toujours inconsciente, je pris l’initiative de nettoyer les vilaines coupures sur son visage à l’aide de sa serviette de bain dont je trempai un coin sous le robinet de la douche. Très vite, sa respiration reprit un rythme plus régulier alors que je continuais à lui passer la serviette de bain mouillée sur le front et le visage. Tim referma le peignoir de Jeanne sur sa poitrine doucement, dans le plus grand des respects : dans notre énervement, nous n’avions pas porté attention aux formes féminines, complètement dénudées de notre amie. Le veilleur de nuit prit les chevilles de Jeanne et les souleva légèrement du sol, les accotant contre ses propres genoux, discutant toujours avec le service de secours, tenant le téléphone contre son oreille et son épaule.
De longues minutes passèrent sans que rien de nouveau ne survienne : que ce soit dans l’état de Jeanne, comme dans l’attente des secours. L’assaillant était toujours étendu inconscient dans la douche et j’en vins à craindre le pire. Et si je l’avais vraiment tué par mégarde ?, pensais-je inquiet alors que je ne voulais surtout pas avoir des démêlés avec la justice française. Un autre membre de notre groupe, un jeune brésilien dans la trentaine, se présenta dans l’embrasure de la porte, curieux de savoir ce qui venait de se passer. Après que Jérôme ait synthétisé pour lui l’altercation qui avait eu lieu, le jeune homme lui proposa son aide en sortant de son portefeuille sa carte d’infirmier : il nous conta brièvement qu’au Brésil, il travaillait aux urgences d’un des principaux hôpitaux ; il savait donc quoi faire. Celui-ci examina rapidement Jeanne et nous laissa s’occuper d’elle, affirmant que son état n’était finalement pas si grave que cela pouvait paraître. Il se dirigea vers l’assaillant et l’examina silencieusement. Mes mains tremblaient à nouveau et je n’arrivais plus à en reprendre le contrôle. Après un long moment, je n’en puis plus.
« – Est-il mort ? », demandai-je inquiet.
J’entendis le brésilien pouffer de rire et je me tournai vers lui, insulté. « Malheureusement, cette catégorie de gens est faite beaucoup plus solide que vous ne pourriez vous imaginer ! De par mon métier je n’ai pas le droit de souhaiter la mort de qui que ce soit mais dans ce cas-ci, il aurait été difficile de ne pas vous en féliciter… Décidément, il est robuste notre maniaque… », dit-il avant même que j’aie pu répliquer. « Il s’en tirera avec quelques contusions, une commotion cérébrale et une côte brisée… Espérons qu’il ne portera pas plainte contre vous…
- Tout dépendra de Jeanne… » Soupira nerveusement Jérôme. « Si elle porte plainte, probablement qu’Harold se retrouvera sous les verrous. Ce salaud n’hésitera pas à porter plainte contre Harold afin de forcer Jeanne à se rétracter. Et, ici, la garde à vue agit sur vous comme sur un coupable des pires meurtres en série… Les inspecteurs de police ont en quelque sorte conservé l’attitude inquisitoire Moyenâgeuse. »
Nous entendîmes soudainement Jeanne pousser une faible plainte. Elle revenait lentement à elle. J’entrepris de la forcer à s’éveiller en lui parlant doucement. Elle ouvrit son unique œil valide, l’autre refermé par un vilain coquard, et regarda autour d’elle sans dire un mot. Je me tus et attendis une réaction de sa part. Celle-ci ne tarda pas à venir : Jeanne se mit à trembler de tout son corps et éclata en sanglots. En une fraction de seconde, elle venait de se remémorer ce qui lui était arrivé. Jérôme la prit dans ses bras, faisant bien attention à ne pas heurter davantage ses blessures, et la berça doucement pour la calmer. « Chut… C’est fini, c’est fini, on est là, c’est fini, ne vous en faites pas… » Murmurait-il, essayant de l’apaiser. Dans un murmure, Jérôme entreprit doucement de raconter à Jeanne ce qui l’avait sauvée de son agression. Celui-ci lui parlait lentement, lui laissant le temps d’assimiler chacune de ses phrases. Après lui avoir tout raconté, il lui demanda sa version des faits. Le veilleur de nuit se rapprocha, tout ouïe.
« – Quand je suis partie du bistro, Simon, l’homme qui est étendu là dans la douche, a insisté pour me reconduire prétextant que les rues de France ne sont pas sécuritaires pour les femmes. Il m’a prise un peu de court je dois dire et je n’ai même pas eu le temps de m’objecter. Depuis le début de la journée, je flairais quelque chose d’inquiétant chez lui, m’enfin… Bref, je lui ai souhaité bonne nuit, le laissant à son dortoir, me dirigeai vers celui des filles et pris quelques effets personnels puisque je voulais aller prendre ma douche. Une fois sortie de la douche, j’étais en train de terminer de m’essuyer avant d’enfiler mon peignoir, lorsque j’ai aperçu Simon dans l’embrasure de la porte qui m’épiait. Il s’est mis à me parler de choses incohérentes, il me faisait très peur… Je lui ai demandé de sortir et de me laisser terminer ma toilette seule mais rien à faire, il ne voulait pas s’en aller. J’ai donc décidé de le confronter : je l’ai engueulé et j’ai essayé de le repousser afin de m’enfuir de la salle de bain. Il m’a agrippé par les cheveux et m’a envoyé un coup de poing au visage. J’ai essayé de me débattre mais il s’est mis à me frapper au corps et j’a commencé à avoir des palpitations cardiaque. Je crois qu’il s’est rendu compte de mon état et qu’il a décidé d’en profité. À force d’avoir le souffle court, tout est devenu de plus en plus flou dans ma tête. Je sais qu’il a détaché son pantalon, alors que, de son autre main, il me retenait toujours par les cheveux. Ensuite, je crois qu’il m’a frappée une ou deux autres fois et c’est le trou noir. Jai perdu connaissance à ce moment-là. » Dit-elle essayant de contrôler ses sanglots.
Les secourent arrivèrent sur les entrefaites, examinant en premier lieu Simon pour ensuite le mettre sur une civière afin d’immobiliser sa nuque.
Un secouriste m’examina et remarqua ma main meurtrie par l’altercation. Fort heureusement, je n’avais aucun os de cassé mais l’enflure eut tôt fait de piquer la curiosité des gendarmes qui accompagnaient les secours. Avec un homme inconscient, une femme agressée et traumatisée, il était bien évident que je n’avais plus aucune chance de me tirer de ce faux pas, bien que mon âge eut été un facteur atténuant du côté de la préfecture de police. Alors que je me résignais à raconter ma version des faits, fort incriminante pour ma propre personne, j’entendis le veilleur intervenir.
« – Hé là ! L’ami ! », dit il au gendarme en français. « N’accusez donc pas ce vieil homme à tort. Ne voyez vous pas qu’il est malade ? Il tremble comme un mouton, ce pauvre pèlerin ! Cessez donc de le harceler avec toutes vos questions et venez donc m’interroger…
- Vous faites du Parkinson ? », me demanda le secouriste dans un mauvais anglais. « Où sont vos médicaments ?
- Dans mon sac, dans le dortoir des hommes. », lui répondis-je prenant un air vulnérable.
Le veilleur raconta que j’avais surpris Simon en train d’agresser Jeanne et que j’avais tenté t’intervenir malgré ma condition mais que l’assaillant tôt fait de me broyer les os de la main avant de me mettre hors d’état de nuire définitivement. Le veilleur disait être arrivé sur les entrefaites et être intervenu à temps. L’agresseur a eu peur, aurait voulu se dégager et serait tombé à la renverse dans la douche, tout simplement.
Je ne savais pas si les gendarmes allaient gober ce roman quelque peu incohérent. À voir l’état de ce cher Simon, il ne faisait aucun doute pour moi qu’il avait été beaucoup plus que surpris : les marques de mes jointures sur son visage étaient encore très apparentes. Toutefois, à ma grande surprise, les gendarmes ne semblaient pas vouloir chercher plus loin. On demanda à Jeanne ce qu’elle comptait faire : elle dit qu’elle souhaita ne plus avoir à croiser Simon de nouveau. Les secouristes affairés autour d’elle la rassurèrent, lui spécifiant que dans l’état où il était, deux bonnes semaines de récupération seraient nécessaires, voire même peut-être plus, avant qu’il ne puisse reprendre la route vers Compostelle et profiter de la naïveté d’autres pèlerines. À la lumière de cet argument, Jeanne refusa de porter plainte. On lui proposa de la conduire à l’hôpital mais celle-ci refusa, les rassurant sur son état de santé. Étant donné qu’elle n’avait rien de cassé, ni aucune commotion cérébrale d’ailleurs, les secouristes n’insistèrent pas.
Une fois tout ce beau monde parti, Jeanne prit ses affaires et vint nous rejoindre dans le dortoir des hommes. Encore sous le choc, elle demanda à Jérôme de passer la nuit avec lui, sur son matelas, ce qu’il accepta malgré la déception évidente de Tim qui essayait tant bien que mal de n’en rien laisser paraître.
Toute la nuit, ma main me fit atrocement mal. Dès que je tentais de changer de position, celle-ci se mettait à élancer et je dus à plusieurs reprises me lever afin de la passer sous l’eau froide et changer de compresse. C’est entre deux allers-retours que j’entendis les sanglots de Jeanne. Emmitouflée dans son propre sac de couchage, ma belle licorne tremblait comme une feuille, les cheveux collés au visage par les larmes alors que Jérôme, épuisé, ronflait doucement le visage enfoui dans son propre sac de couchage. Je m’approchai d’elle et dégageai les mèches mouillées de son visage doucement. Je restai là, lui caressant les cheveux sans prononcer une parole, essayant de la réconforter de mon mieux. De toute façon, l’événement m’avait tellement ébranlé moi-même que j’en étais à court de mots. Après de longues minutes, je sentis Jeanne se calmer un peu. Je l’invitai à se retourner sur le ventre et me mis à lui caresser doucement le dos par-dessus son chandail, imitant les gestes que Gertrude avait si souvent posés envers nos enfants lorsque, tout petits, ceux-ci nous réveillaient en pleine nuit pris par de monstrueuses coliques. Le temps passa, et avec lui, la crise de ma belle licorne qui s’endormit peu à peu sous la caresse de ma vieille main fatiguée. La voyant plongée dans un profond sommeil, je retournai le plus silencieusement possible vers mon sac de couchage et essayai de me rendormir du mieux que je le pus.
Ce matin, Jérôme et Tim eurent toute la misère du monde à m’éveiller. Finalement, après une bonne quinzaine de minutes de procrastination, je finis par sortir de mon sac de couchage et préparer mes affaires. Complètement exténué, je mangeai peu et craignis de ne pouvoir suivre le groupe. Toutefois, n’étant pas le seul dans ce misérable état, je réalisai que la marche n’était pas si difficile que je l’avais cru. En effet, tout le groupe marchait lentement s’arrêtant plus souvent sur le chemin pour grignoter ou se désaltérer, s’attendant les uns les autres. Puis, tout doucement, la bonne humeur revint au sein du groupe alors que certains commençaient à changer des chansons grivoises de leurs pays, s’apprenant les uns les autres jurons de leurs propres patois, se racontant des blagues ; le tout, dans le but de faire rire la belle Jeanne et de tous se changer les idées. Eduardo, notre infirmier brésilien m’aida plus d’une fois à contrôler l’enflure de ma main et prodigua plein de petites attention à Jeanne, dans le but de s’assurer que les palpitations cardiaques de la veille ne risquaient point de recommencer.
Arrivés dans le petit village de Deols, je n’avais qu’une chose en tête : m’étendre sur un grabat et dormir ! C’est Jérôme qui me rappela à mon grand regret la visite guidée que celui tenait tant à faire : explorer les vestiges de l’ère de l’Âge de Bronze et traverser le carrefour des druides jusqu’à la ville de Châteauroux. Nous prîmes une petite heure pour dîner puis, après avoir avalé deux grands bols de café au lait, je me dis que la visite pourrait être enrichissante et que j’aurais par la suite, tout le temps nécessaire pour me reposer une fois arrivé à Châteauroux.
La visite guidée s’avéra en effet très instructive alors que deux archéologues établis dans la région nous transmettaient une foule de renseignements sur l’époque à laquelle ces menhirs avaient été érigés. Ceux-ci nous firent pénétrer au cœur de la forêt de Châteauroux et nous prîmes un des chemins à partir du carrefour des druides pour nous enfoncer encore plus loin dans la forêt et y découvrir un ancien lieu de culte datant de l’Âge de bronze. Après quelques explications fort intéressantes, les archéologues proposèrent une petite pause question que tous puissent grignoter un peu avant de reprendre la route vers le château de Beauregard. Assis au cœur de cette dense forêt de chênes, accoté contre un tronc d’arbre, un peu en retrait du groupe, je terminais une moitié de sandwich qu’il me restait lorsque je me sentis pour la seconde fois depuis mon départ de Londres entrer dans un état d’exaltation. Tout comme il m’avait été donné de ressentir sur le HMS Victory, je reconnaissais chaque arbre, chaque sentier, chaque rocher qui se dessinaient au loin dans mon champ de vision. Encore une fois, des vagues de bien-être intense irradiaient mon échine, la parcourant jusqu’à mon crâne se transformant dans ma mémoire en images appartenant au passé, alors que mes oreilles se mirent soudainement à bourdonner avec une telle intensité que je n’arrivais plus à entendre les rires ni les propos de mes compagnons de pèlerinage.
Je fermai les yeux quelques instants afin de m’enivrer de ces sensations bienfaisantes. Lorsque je les ouvris à nouveau, je me trouvai accueilli par une horde d’hommes austères, tous vêtus de tuniques de lin blanches. Ceux-ci me jaugeaient d’un regard sévère, me laissant clairement voir que je n’avais pas affaire là. Lorsque l’un d’entre eux, dont la barbe très blanche lui pendait jusqu’au torse, se mit à parler, je fus surpris d’entendre une langue étrangère dont les tonalités ressemblaient beaucoup au gaélique écossais – dont ma mère avait usage par le passé pour pousser des jurons sans que je puisse en comprendre un mot – mais je fus encore plus sidéré lorsque je réalisai que je comprenais parfaitement leur dialecte et, qu’en plus, je le parlais avec fort d’aisance.
« – Celtillos, tu sais que ton clan n’est pas le bienvenu sur les terres druidiques de Deols. Si tu souhaites faire du commerce, va à la ville et fais ta besogne mais ne viens surtout pas nous provoquer sur notre propre terrain si tu tiens à préserver la paix. », me dit le grand homme courroucé.
Je me levai nonchalamment, dénotant volontairement de la condescendance envers le groupe de druide, et, regardant celui qui semblait être le chef droit dans les yeux, j’agrippai le petit bras chétif d’un enfant qui se tenait assis dans l’herbe à mes côté, le forçant par le fait même à se lever. L’enfant en question devait avoir tout juste huit ans : très petit, à l’ossature fine, ses cheveux mi-longs d’un blond pâle surplombant un regard vert émeraude, grommela lourdement alors qu’il était tiré de sa sieste de l’après-midi mais finit par se lever promptement, réajustant ses vêtements nerveusement, à la vue des druides.
« -Cilderick, » l’interpellai-je d’un ton hautain, « reconnais-tu cet enfant ?
- Je n’ai jamais entendu parler d’une battue en Deols pour retrouver un gamin perdu… Pourquoi devrais-je le connaître ?
- Regarde bien », insistai-je prenant fermement le menton de l’enfant, « observe ses traits : ne te rappellent-ils pas quelqu’un ? N’a-t-il pas des air de ta fille ?
- Ainsi donc, mon Ignès t’aurait affublé d’une belle paire de cornes et tu viens ici m’en demander réparation ? Sache que je ne me porte pas garant des ardeurs de ma fille, tout comme ton père ne se porterait pas plus garant d’ailleurs de ton manque de savoir faire avec les femmes. Et puis, à bien le regarder, je trouve que ce petit bâtard te ressemble beaucoup. Il a certes la même arrogance que toi sous ses traits angéliques.
- Franchement ! Je sais très bien qu’il est de moi ce mioche ! », lui répondit-je insulté par la remarque. « Je viens te le confier à la demande de sa mère. Comme elle a tout appris par tes bons soins, elle croit que tu sauras en tirer quelque chose. Celle-ci atteste que notre petit dernier ici présent deviendrait un jour le prochain chef après moi et qu’il saurait sceller un pacte avec les autres clans pour vaincre les romains. J’ai beau lui expliquer qu’en politique, les prédictions d’oracles ne peuvent être aussi exactes que pour la météo, rien n’y fait, Ignès n’en démords pas moins. Elle me harcèle depuis des semaines et désormais me tient par les bourses. Si je veux encore jouir d’une vie conjugale saine, l’enfant doit faire sa formation militaire. Bien entendu, je vous dédommagerais pour la peine. »
Cilderick pris le visage de l’enfant entre ses doigts ridés et l’observa longuement, lui ouvrant la bouche afin d’examiner sa dentition, tentant ensuite d’examiner ses oreilles et ses tympans puis, étira ses paupières afin d’en observer le blanc des yeux. Il fouilla sa chevelure à la recherche de parasites et de problèmes de cuir chevelu puis, fermement, celui-ci passa ses mains sur les épaules et les bras de l’enfant, enserrant ses os afin d’en évaluer la robustesse. Tout au long de l’examen, l’enfant avait son regard vert fixé sur le visage du vieil homme. Après un court moment, le druide, fort mal à l’aise de voir un enfant le dévisager avec autant d’intensité, m’interpella à nouveau.
« – Je te félicite Celtillos, tu produis de bons rejetons – mais la contribution de ma fille n’est certes pas à négliger dans cette affaire – toutefois, il est hors de question que cet enfant devienne chef un jour. Ses os sont trop petits et sa musculature trop délicate comme celle d’Ignès. Il pourrait devenir un bon marchand, un herboriste, un barde, même trousseur de jupons à en croire ses traits harmonieux mais un combattant et un décideur ? Soyons sérieux ! Il se casserait tous les os du corps à la moindre chute à cheval – il mourrait au champ de bataille cet enfant – sans compter qu’un chef aussi délicat de corps n’intime en rien respect et obéissance de ses sujets.
- Depuis quand un os brisé mène-t-il au trépas grand-père ? », l’interrompit subitement le gamin d’un air incrédule et moqueur. « Ne sais-tu pas que les hommes de guerres que le peuple craint le plus sont ceux qui savent les surprendre par leurs apparences trompeuses ? »
Cilderick estomaqué et offusqué dévisageait l’enfant ne sachant quoi répondre. Je retins tu mieux que je pus mon envie de rire mais Cilderick eut tôt fait de s’en apercevoir.
« – Quel est ton nom, enfant ? », demanda-t-il reprenant ses esprits.
« – Ma mère m’a dénommé Cingétos, grand-père. Ce qui signifie le cavalier des cieux
- Je sais ce que veut dire Cingétos, enfant ! », coupa le druide exaspéré. « Premièrement, je ne t’ai jamais autorisé l’usage d’autant de familiarité à mon égard. Ce n’est pas avec cette attitude insolente que tu sauras négocier ta cause en ta faveur.
- Je ne crois pas avoir à négocier quoi que ce soit avec eux dont je partage un lien de sang si étroit… Étant donné la situation, je suis malgré vous en position de force ici : vous me devez éducation par respect, si ce n’est par affection filiale, envers ma mère.
- Je vois qu’Ignès t’a déjà beaucoup appris. Toutefois, ton père a mis trop de leste sur les bonnes manières, mais pourquoi en serais-je surpris ? Il n’en connaît même pas la signification lui-même. Sache qu’un enfant ne peut être en position de force devant ses aïeuls : il leur doit la vie, ne l’oublie pas petit insolent.
- Vraiment ? Je ne crois pas vous devoir quoi que ce soit… Vous n’êtes pas celui qui a dû m’extirper du corps de ma mère alors que j’arrivais en ce monde avec grand peine. Vous n’êtes pas, non plus, celui qui m’avez porté en son sein pendant ces longs mois d’hiver, ni celui qui avez si hardiment souhaité ma venue et que je sois fait fils. C’est à ceux-là que ma vie se retrouve en dette et personne d’autre. Toutefois, si vous acceptez d’honorer la requête de ma mère et de me former adéquatement, je deviendrai votre obligé. Vous aurez toute ma reconnaissance ainsi que celle du dieu Belenos. »
Au même moment, les yeux de mon fils changèrent subitement de couleur, prenant une teinte de brume bleutée, telle les brouillards matinaux que l’on peut observer parfois très tôt autour de grands lacs. Cilderick, stupéfait, me jeta un regard inquiet. Après un moment de silence il déglutit et m’adressa la parole.
« – Depuis quand sais-tu que ton fils est oracle ? Pourquoi ne me l’as-tu pas dit ? Sais-tu que c’est sacrilège de faire un oracle mâle ? Ma fille savait qu’elle devait produire une fille pour cette naissance et elle t’a tout de même enjoint de briser la règle ! »
Le ton avait monté et je pouvais sentir la panique dans la voix de Cilderick.
« – Rassure-toi grand-père, ma mère n’a enfreint aucune règle. Je ne suis pas oracle. », dit calmement l’enfant.
« – L’enfant dit vrai. Il ne prédit pas l’avenir et n’a pas la connaissance du monde entre ses mains. Toutefois, j’admets que mon fils a été touché d’un don divin. Belenos l’aime tant qu’ils ont une relation fort privilégiée ensemble : ils se parlent continuellement. Alors que, au sein de notre petite famille, nous considérons tous ces capacités comme un grand présent des cieux, plusieurs de mes sujets ne semblent pas de cet avis. De ce fait, aucun druide de mon clan ne l’éduquera convenablement, et ce, à mon grand regret. Cilderick, toi qui n’as jamais craint les pouvoirs de ta fille, toi qui as toujours cru en ses prédictions, prendras-tu Cingétos sous ton aile ? », lui demandai-je poliment, tentant de le convaincre par une autre tactique : celle de ses croyances.
Le druide considéra mon fils un long moment. Je pouvais discerner une pointe d’incrédulité mêlé à de la crainte. Visiblement, il n’avait jamais vu ce phénomène se produire auparavant. Après ce temps de réflexion, il ajouta enfin : « Es-tu présentement sous ses ordres, enfant ?
- Bien entendu ! Belenos est continuellement avec moi mais ses interventions auprès de moi se font en temps et lieu. Vous ne devriez pas avoir peur de la présence de Belenos parmi nous, grand-père. Qu’il se manifeste par la voix d’un enfant ou par de simples pierres posées sur votre chemin de vie, il n’en reste pas moins que sa présence à nos côtés est fidèle et continuelle. Les druides de Gergovie ont peur de leur propre ombre et c’est pour ça qu’ils craignent les manifestations de mon dieu.
- Comme ça, Belenos est ton maître… Que t’a-t-il enseigné jusqu’à présent ?
- Oh ! Beaucoup de choses. Dernièrement, il m’a dit de venir vers vous et que vous accepteriez de m’enseigner l’art de la guerre. Qu’une fois l’élève ayant surpassé le maître, les Gallisenae de la forêt de Sessiacum m’accueilleraient pour parfaire certaines connaissances.
- Si tout ceci est la volonté de Belenos lui-même, dis-moi Cingétos, comment comptes-tu déjouer la menace constante qui te suivra comme ton ombre pendant toutes ces années ? Les légions romaines ne seront pas tendres s’ils apprennent qu’un enfant Gaulois a la faveur de son dieu pour mettre fin à leurs plans de conquête. Sans compter les autres rois gaulois et celtes qui n’apprécieront guère de devoir partager leur pouvoir avec quelqu’un comme toi. Une dague se dissimule facilement et un poison est très facile à asperger dans un repas…
- Belenos m’enjoint de remettre ma vie et mon destin entre ses mains, et ce, en toute confiance ; c’est ce que je compte faire. Il croit en mon potentiel alors je me dois aussi de croire qu’il saura pourvoir à mes besoins et me protéger jusqu’à ce que mon heure sonne.
- T’a-t-il dit quand celle-ci arrivera ?
- Non…
- Ha ! », coupa le druide, croyant qu’il avait su déjouer l’enfant.
« – Mais, je n’ai pas à l’apprendre maintenant non plus. Belenos ne me devra cette faveur que lorsque j’aurai accompli son œuvre. Chaque chose en son temps grand-mère. De plus, tel que l’a spécifié mon père, je ne suis pas oracle et ne le serai jamais. Mon but n’est pas que la connaissance du Monde se dévoile à mes yeux mais bien d’alléger le poids des gaulois : prendre cette guerre sur mes épaules et y mettre un point final.
- Pourquoi te cacherait-il des choses alors, s’il veut tant que tu exécute son œuvre en toute confiance ?
- Remettriez-vous votre vie entre les mains d’un dieu si vous saviez déjà que vous alliez être exécuté ou pire, torturé, démembré vivant pour sa cause ? Je vous sais courageux et sage mais certainement pas idiot grand-père ! »
Le vieil homme pensa un long moment puis acquiesça à ma grande surprise : « J’imagine qu’en effet, ça tiendrait soit de l’insouciance ou du suicide
- Ainsi donc, vous comprenez sa volonté. Le courage que je dois acquérir c’est celui d’accomplir une destinée sans en connaître la finalité. Ma confiance réside en le fait que si ce dieu m’aimait tant qu’il a décidé d’offrir ma naissance en cadeau à mon clan, ce même jour où tous le fêtaient, c’est qu’il doit avoir un fort bienheureux dessein pour la Gaule. Peut-être ne verrai-je jamais l’avènement de mon vivant mais franchement, cela m’importe peu. Vous savez, aujourd’hui je n’ai que ma voix pour vous prouver ma valeur ; en effet, je n’ai absolument rien accompli de grandiose… Je ne semble peut-être pas bien résistant à première vue mais dites-vous que si j’ai survécu aux couches de ma mère, qui s’annonçaient à tous points de vue fatales, peut-être que Belenos m’a pourvu d’une force suffisante pour surpasser de plus grandes épreuves encore. »
Un murmure se fit alors entendre parmi les druides qui étaient restés silencieux depuis le début de cette joute verbale. Le groupe s’écarta soudain et je vis s’avancer un autre druide à forte stature, qui ne semblait guère avoir apprécié le discours de mon fils. Celui-ci l’interpella d’ailleurs avec toute la condescendance du monde.
« – Fils de Celtillos, affronte-moi ou quitte cette forêt sur le champ, impie ! Si tu me bats, alors tu auras prouvé que Belenos est bel et bien avec toi et je t’appellerai maître. Par contre, si je gagne, ça ne sera que la preuve de ton imagination fertile et des vaines tentatives haineuses et acharnées de ton père à notre égard. »
Sur ces mots, le druide lança une longue canne de combat qui atterrit aux pieds de Cingétos. Le petit prit le bâton, qui faisait bien deux fois sa hauteur, et s’avança courageusement vers son adversaire. À le vue de mon petit garçon qui tenait l’arme avec autant d’assurance, j’en fus gonflé de fierté : j’avais bien fait de lui apprendre quelques rudiments de combats, malgré son jeune âge.
Cingétos exécuta une révérence respectueuse devant son adversaire. L’autre lui asséna un dur coup sur la tête, s’exécutant avec une vitesse remarquable. Je voulu intervenir, insulté, en entendant un des druides attribuer le point mais je n’eus pas le temps.
« – Sur un champ de bataille, il n’y a pas de place aux révérences, ni aux prières, ni pour quoi que ce soit d’autre d’ailleurs. Ton adversaire ne te donnera pas ce genre de respect non plus… Alors pourquoi lui donner une occasion en or de te tuer ? » Dit le druide amuser.
Mon fils ne répondit pas et se mit en garde. Le druide contempla la position de mon fils avec un peu d’admiration dans le regard mais n’eut pas le temps de la commenter puisque, profitant de ce moment d’inattention, Cingétos en avait profité pour lui écraser les orteils du bout de son long bâton. Le druide grogna de douleur mais se ressaisit très rapidement, attaquant sans ménagement le petit. L’enfant esquiva d’une petite roulade un coup qui lui visait la tête pour ensuite envoyer son arme dans les côtés de l’homme. En entendant un druide approuver ces deux points d’affilée, mon petit tenta une manœuvre téméraire dans un moment d’orgueil et de fierté. Le druide para aisément dans un calme stoïque qui lui était propre. Il répliqua à l’aide d’une manœuvre de son cru mais mon fils, l’ayant anticipé para le coup une fois de plus, à ma grande surprise. Le combat devenait de plus en plus intéressant. Tous les yeux étaient rivés sur ce petit garçon de huit ans, agile comme un chat qui semblait se trouver partout à la fois. Plus mon fils bondissait, parant et répliquant avec une finesse assez surprenante pour un enfant de son âge, plus l’adversaire s’essoufflait, perdant ainsi de son énergie. Il n’avait décidément plus la forme de ses vingt ans ! Mais, tout à coup, alors que mon fils tentait une nouvelle technique empruntée de son adversaire, l’autre para et lui asséna un coup au visage si fort que le bâton se cassa et qu’une éclisse vient se loger près de la paupière supérieure de Cingétos.
Mon fils tomba sur le dos alors que le druide le tint en joue, la pointe de son bâton menaçant sa jugulaire. « Tu vois, petit, ton imagination et ta verve ne feront jamais de toi le chef que ton père semble tant te promettre. Que celui-ci te trouve un autre vocation que celle d’oiseau de malheur. », dit-il avec toute l’arrogance dont il était capable malgré la sueur qui perlait sur son visage. Visiblement, l’enfant lui avait donné beaucoup de mal à retorde.
« – Je ne vous ai pas affronté pour défendre mon honneur ou mes dires et je ne le ferai jamais. Non plus pour être appelé maître. Ne m’attribuez pas vos insinuations malsaines druide ! Je vous ai combattu dans l’unique but d’apprendre de vous et je vous remercie de la leçon. Toutefois, je ne crois pas que c’est à vous que je doive remettre le sort de mon éducation entre les mains. Seul votre chef, mon grand-père a droit d’accorder ou de refuser l’enseignement que ma mère lui a demandé pour moi. Qu’il parle lui-même puisqu’il nous a prouvés à tous qu’il en a les capacités. », répliqua calmement mon enfant, le regard fixé sur son adversaire.
Je n’avais pas vraiment porté attention à la réplique de Cingétos : mon sang faisait mille et un tours dans mes veines à la vue de cette mauvaise blessure qui était en train de vider mon enfant de ses fluides. J’aurais voulu me ruer vers lui, le prendre dans mes bras et soigner moi-même cette plaie qui risquait à tout moment de s’infecter et de lui faire perdre définitivement son œil. Toutefois, mon enfant ne semblait pas porter attention à sa blessure. Menacé de mort par cette pointe de bois contre sa toute petite gorge, celui-ci semblait tranquille, maître de lui-même, ne démontrant pas la moindre trace d’inquiétude ou d’une quelconque souffrance.
Un silence de mort était tombé et mon fils attendait le verdict de son grand-père tout en fixant son adversaire droit dans les yeux. Le druide laissa tomber son bâton au sol et se détourna du petit. Cingétos était désormais redevenu le gamin insignifiant qui avait violeur leur territoire sacré et il était clair que personne ne lui attribuerait une quelconque importance désormais. Je coupai donc court à cette humiliation et m’approchai de mon fils, lui tendant une main secourable.
« – Fils, viens, » lui ordonnai-je doucement. « Il est inutile de rester ici plus longtemps. On te trouvera bien un autre maître qui saura voir la vérité en toi et non baser son jugement sur de anciennes querelles. », lui dis-je pour le réconforter.
Mon fils attrapa mon bras et se leva d’un bond. Étrangement, il ne semblait nullement désappointé. Je pris doucement son visage entre mes mains et entrepris d’examiner sa blessure. Fort heureusement, l’éclisse n’avait pas déchiré les chairs très profondément et n’avait pénétré qu’à la hauteur du sourcil. Je pus aisément la lui retirer du bout de mes ongles. Alors que nous entreprîmes de quitter la forêt, mon fils se retourna vers son grand-père une dernière fois.
« – Dis-moi, comment le soldat qui perd sa route en forêt continue-t-il de prêcher qu’il est dans la bonne direction ? Comment réussi-t-il à garder la confiance de ses compagnons d’armes ? », demanda soudainement mon fils à son grand-père.
Cilderick le regarda interdit, ne sachant que répondre. Puis, reprenant ses sens il s’approcha de Cingétos.
« – Comment as-tu su ? Comment peux-tu ?… Ta mère ?
- Tu connais déjà la réponse grand-père. », répondit mon fils, s’en retournant d’une petite démarche nonchalante.
« – Arrête… », objecta Cilderick. « C’est d’accord… Je le prends, Celtillos. J’accepte l’enfant dans la commune pour une durée d’un an.
- Ça devra être plus… » Insista le petit.
« – Un an j’ai dit ! », coupa sec le druide rouge de colère. « Si tu survis et si tu apprends bien on verra alors ce qui sera possible de faire de toi. Mais ne te fais pas d’illusions, je ne te serai pas aussi clément que Sabinus contre qui tu as combattu. Il y a peu de chances que tu survives à l’hiver aride que les guêpes nous annoncent, et ce, même en notre compagnie. Néanmoins comme tu sembles capable de faire fi des convenances et de la douleur tu sauras peut-être ignorer le froid et les blizzards. Comme cette année sera consacrée à la discipline, je te conseille de commencer maintenant en cessant de m’appeler grand-père. Pour toi, comme pour tous les autres, ce sera maître. Commence aussi par apprendre quelle est ta place : comme tu es la dernière bouche arrivée, tu seras le dernier à manger aux repas. Si tu te trouves en position défavorable, ou si tu nous donnes du fil à retordre, tu devras alors assumer les pires tours de garde, seul, une fois la nuit tombée. Comme ton arrivée diminue les rations quotidiennes de tous, ne t’imagines pas recevoir des acclamations de bienvenue et personne n’assurera tes arrières non plus. Je n’écrirai pas à ta famille pour leur donner des nouvelles de toi. Tu devras le faire seul et trouver des gens de confiance pour leur transmettre tes messages, puisque nous ne serons pas tes messagers. Si, par ta langue bien pendante tu attires vers nous des clans ennemis, ou pire, des légions romaines, nous t’abandonnerons à ton triste sort si l’un d’entre-nous ne résiste pas à la tentation de t’ouvrir lui-même la gorge. Me suis-je bien fait comprendre, fils de Celtillos ? »
Mon fils acquiesça fièrement de la tête et se dirigea vers son nouveau maître alors que le cercle de druides se referma autour de lui.
Je savais dès lors que ce serait la dernière fois qu’il m’était donné de voir mon fils. S’il survivait à cette épreuve, je le reverrais alors à l’âge adulte mais pas avant. Je me retournai sans dire un mot, le cœur dans les bottines, me dirigeant vers la sortie de la forêt alors que des images de passé venaient hanter ma mémoire.
Je revoyais sa mère, une belle pucelle qui marchandait son savoir dans la ville de Deols alors que j’étais venu y faire commerce. Je n’avais pu résister à l’envie de me faire lire les runes par cette magnifique jeune femme qui faisait la fierté de son père. Durant cette séance de divination, nous étions tombés éperdument amoureux l’un de l’autre : un coup de foudre tel que je n’en avais jamais connu auparavant. Sur plusieurs mois d’été, je m’étais déplacé de Gergovie à Deols pour lui faire une cour respectueuse. Je savais que Cilderick avait d’autres projets pour son Ignès mais sincèrement, nous nous en fichions. Je revoyais cet été chaud, où l’ont s’était donnés rendez-vous, à l’orée de ce même bois. Elle avait accepté de se donner à moi et s’était arrangée pour officialiser notre union par le biais d’un druide d’un autre clan. Lorsque j’étais arrivé sur les lieux, j’avais surpris Ignès en train de se faire sauvagement violer par un centurion romain. Le supposé druide de confiance avait vendu l’information à un centurion qui avait remarqué la grande beauté de la jeune pucelle. Bien que j’eus tué et caché le corps du centurion, le mal était fait. Ignès était condamnée à en conserver un souvenir qui prenait tranquillement forme en son sein. Devant la colère de son père, qui réprimait l’envie d’exécuter sa propre fille, j’avais pis sur moi l’outrage attestant que l’enfant était de moi. Au grand désarroi de Cilderick, Ignès et moi furent mariés en Gergovie et notre premier fils naquit quelques mois plus tard. Un fils que, malgré tout, sa mère et moi aimions profondément.
Je me remémorais ensuite ce jour où un ancien druide de Cilderick vint demander asile en Gergovie. Il avait appris que le vieux druide avait été auparavant un grand guerrier celte et qu’ayant perdu son chemin en hiver, dans la forêt de Broualan, il avait demandé à ses hommes de le suivre malgré tout, disant aveuglé par l’orgueil, qu’il connaissait son chemin. Tous les membres de sa compagnie furent tués par le froids et le manque de vivres. À la lumière du passé tortueux de Cilderick, le jeune druide n’avait plus du tout confiance en son maître. J’avais accepté de lui offrir asile pour l’hiver et gardai pour moi ce lourd secret. Le jeune druide finit par mourir du scorbut quelques mois plus tard. Ce même secret, il l’emporta avec lui dans son sépulcre et, malgré tout, Cingétos en connaissait étrangement la nature aujourd’hui. Pourtant, je savais qu’Ignès n’en avait jamais eu vent et que le jeune druide n’avait jamais ébruité la chose davantage puisque les événements de la vie en avaient même effacé temporairement le souvenir : la naissance de mes cinq filles puis, celle de Cingétos.
Tout en marchant, les images de la naissance de mon petit dernier me revirent en mémoire : cette nuit de festivités qui s’annonçait belle et mon Ignès qui ressentit à la tombée de la nuit les premières douleurs de l’enfantement. Alors que tous mes sujets étaient attablés autour d’un grand banquet, je me tenais au chevet de ma femme, essayant de lui venir en aide en attendant que le druide et l’accoucheuse daignent se présenter chez moi. Je me rappelais la lenteur de l’enfantement, les forces qui, peu à peu quittaient Ignès ; je savais qu’il y avait quelque chose d’anormal et mon instinct me disait que ma femme et ce petit rejeton étaient en grand danger. J’essayais de capter l’attention de mon épouse mais je la savais déjà loin, au seuil du trépas. Ne pouvant plus attendre, je plongeais mes mains entre ses cuisses, au creux de sa féminité et en sorti la petite chose qui était restée coincée avec toute la douceur du monde. Ignès poussa un hurlement de douleur qui me fit presque échapper l’enfant, sans compter le sang qui coulait entre ses cuisses. Je venais de la déchirer involontairement en essayer de sortir le bébé. Mon cœur s’arrêta de battre en voyant le cordon ombilical enroulé autour du cou de mon petit garçon. Ne faisant ni une ni deux, je pris ma dague et le trancha net, dégageant ensuite sa petite gorge pour le laisser respirer. Ne sachant trop que faire, je le pris par ses jambes frêles et lui administrai une petite tape sur les fesses alors qu’il avait la tête en bas. Alors que son cri de vie se faisait entendre, je posai mes yeux sur ma femme qui avait repris connaissance et poussait une dernière fois afin d’expulser les suites puis, retombait sur la paille, épuisée. Je nettoyai le bébé qui hurlait et tremblait de faim puis, le posai sur le sein de mon Ignès, espérant qu’elle ait assez de forces résiduelles pour le nourrir. Alors que le druide et l’accoucheuse arrivaient enfin, ma femme n’avait toujours pas repris connaissance et le petit continuait ses cris stridents. La grosse bonne femme, qui elle-même sortait il y avait à peine une semaine des couches, dégrafait déjà son corsage pour servir de nourrice temporaire, le temps que la mère revienne à elle. Sans ménagement, le druide me chassa de ma demeure en sortant ses outils de couture. Il avait vu la déchirure et savait qu’il devait agir très vite avant que la plaie ne s’infecte.
En sortant du bois, il faisait nuit et je me rappelais que le soir de la venue de mon Cingétos, j’avais passé une partie de la veillée à fêter avec les paysans, sentant le besoin de laisser sortir la pression…
Emmêlé dans mes souvenirs qui se chevauchaient les uns les autres, mon esprit coupa nette cette vision et fit un bond dans le temps. Je me rendis compte que le saut n’avait été que d’une dizaine d’années tout au plus. Par un beau jour de mai, je faisais ma petite visite de courtoisie sur mes terres de Gergovie. Je marchais paisiblement sur un petit chemin de terre, admirant ces beaux volcans éteints depuis longtemps faisant étalage devant moi de leur beauté verdoyante ; certains cultivateurs cessaient leur travail pour me saluer poliment, les femmes affairées à l’étendage exécutaient une petite révérence avant de retourner à leurs draps mouillés alors que leurs enfants tous joyeux, me faisaient de grands signes en courant à mes côtés. C’est alors que, je vis cavaler au loin dans ma direction un de mes hommes que je savais gardien du fort. Intrigué, j’accélérai le pas en sa direction. À ma hauteur, il me lança hors d’alène : « Celtillos, vite, votre aîné !
- Quoi mon aîné ? », lui demandai-je sur un ton bourru. J’avais horreur qu’on coupe court à mes promenades matinales.
« – Il vient de s’engager dans un duel à mort avec un visiteur venu du Nord qui nous demandait asile. Venez vite ! Il risque sa vie pour une stupide histoire d’espionnage à la bretonne ! », me dit-il avant de faire demi-tour et repartir au galop.
Malgré mon âge avancé, je fis ni une ni deux et je courus derrière le garde souhaitant arriver avant que le sort ne fut joué pour mon fils. À ma grande surprise, je m’entendis penser : « J’ai déjà perdu un enfant à cause d’une prophétie, je ne vais certainement pas perdre mon aîné ! »
En arrivant au fort, j’entendais déjà mes sujets pousser des cris gutturaux d’encouragement à mon fils et des insultes colorées à l’adversaire. Je connaissais les mœurs des combattants gaulois et je savais qu’à entendre le nombre d’insultes, visant à faire perdre le sang froid à l’ennemi, le combat allait s’avérer sanglant et sans merci. Je poussai la grande porte menant à la salle commune et montai quatre à quatre les marches menant à mon piédestal. Si je voulais intervenir avec efficacité, il me fallait être assez grand pour capter l’attention de tous ces barbares assoiffés de sang qui me servaient d’hommes de main, gardiens, armée et de sujets de moindre importance. Mais, en arrivant au sommet, je me trouvai sans voix devant le spectacle qui s’offrait à mes yeux et je ne pus intervenir à temps.
Un jeune homme maigrichon d’environs 17 ans, assez petit pour son âge, ses cheveux blonds noués en nattes derrières sa nuque, arborant un léger collier de jeune barbe, entretenue à la manière des druides apprentis, l’œil coquin d’un vert émeraude faisait face à mon grand gaillard d’aîné qui lui, s’affichait de toute sa grandeur et de ses trente-cinq ans, le regard noir intense, autant au figuré qu’au littéraire, sous une chevelure très brune et la peau olive, typique ses gênes romains. En temps normal, je ne me serais pas inquiété pour la vie de mon aîné face à un tel adversaire mais à cet instant précis, j’étais tétanisé par la peur de voir l’un ou l’autre mourir. La raison était que, bien qu’il y avait dix ans que je n’avais pas vu ce jeune druide, je savais qui il était précisément ; ce qui m’en fit perdre la voix. Cet enfant, que j’avais cru perdu et mort par un hiver terrible il y avait déjà tant d’années se trouvait devant moi, affrontant son propre frère dans un combat à l’épée courte qui pourrait s’avérer fatal, pour l’un ou l’autre, voire même les deux adversaires. Pourtant, s’ils savaient…
Le combat débuta par une attaque puissante de mon aîné, si puissante qu’elle aurait pu terrasser n’importe quel adversaire, mais le jeune druide para aisément ayant anticipé le coup. Le garçon, à peine sorti de l’adolescence, était agile comme un chat et sur de lui, se contentant d’esquiver et de désarmer son adversaire. Il devenait de plus en plus évident que ce duel n’allait pas durer longtemps. Très vite, le druide prit le contrôle de la situation alors que mon aîné s’épuisait à la tâche. L’adversaire lui fit alors perdre pied et épée, mettant un terme au duel. Toutefois, mon aîné ne l’entendait pas ainsi : il sortit sa dague de son fourreau et tenta de poignarder à mort le druide, qui avait, par chance, prédit son geste. Dans une manœuvre que je n’avais encore jamais vue, il désarma son assassin et l’immobilisa fermement au sol, son épée courte contre sa gorge et la dague déjà lancée au loin.
Affolé, je criai d’une voix forte : « Druide, laisse tomber ton arme, ce combat est terminé, épargne la vie de mon fils même si son geste le déshonore.
- Heureux de te l’entendre dire Celtillos… Crois-tu vraiment que j’oserais attenter à la vie de cet homme alors que le même sang coule dans nos veines ? », me répondit-il avec un petit regard moqueur, sans malice qui me rassurait sur ses intentions.
Malgré l’arrogance naturelle dans la voix du druide, je savais que les années n’avaient pas changé ce fils et que sa grande âme était restée la même. Descendant de mon piédestal, j’avançai à vive allure vers lui, me frayant un chemin parmi la foule, alors que rempli d’émoi, je n’avais qu’une seule envie : le serrer dans mes bras.
« – Non père ! », me cria mon aîné. « Ne t’approche pas !, c’est un celte des terres du Nord, un Breton arrivé en éclaireur de la part de Rome pour nous envahir ! Ne sais-tu pas que les bretons ont déclaré forfait il y a une semaine ? Si nous l’accueillons, ce sera la fin pour notre cité !
- Assez ! », lui criai-je exaspéré par sa trop grande méfiance sans fondements. « Ne reconnais-tu pas le frère que tu as tenu si souvent dans tes bras ? C’est Cingétos, celui dont on pleure la mort depuis dix ans : ton frère nous est revenu sain et sauf et tout ce que tu trouves à faire c’est l’éventrer comme un vulgaire espion !
- Mais, s’il se faisait passer pour lui ? Il serait très facile de prendre le nom d’un défunt… Surtout que lorsque je l’ai vu pour la toute dernière fois, il n’était qu’un gamin ! Et, user de votre jugement père ! Ce petit frère n’aurait jamais pu me terrasser ainsi : il était trop frêle !
- Ah ? », s’enquit le druide moqueur. « Parce que remporter un combat ne dépend que des muscles et de la force de frape ? T’ai-je porté un seul coup de mon épée, frère ? Pourtant je t’ai désarmé facilement… Apprends que pour gagner un combat il faut beaucoup plus que de simples muscles : il te faut user d’intelligence et de foi. »
Alors qu’il prononçait ce dernier mot, ses grands yeux verts prirent les tons de brume bleutée, phénomène particulier à l’enfant que j’avais perdu jadis. Je vis mon aîné, estomaqué, le dévisager haletant ne sachant plus que penser.
Cingétos laissa tomber son arme sur le sol et tendit un bras secourable à Armagorix, dont les larmes se mirent à couler sur ses joues par tant d’émotion. Les deux frères se serrèrent dans leurs bras, heureux comme jamais alors que mon grand gaillard regardait son petit frère de plus près ; l’embrassant sur le front, les tempes et la tête, pleurant de joie. Je m’élançai vers eux, ces deux fils, mes deux joyaux, les serrant contre mon cœur et bénissant Bélénos de nous avoir de nouveaux réunis après une si longue absence. J’entendais les cris de joie de mes sujets mais n’y portais pas attention. L’enfant que j’avais cru perdu par un blizzard d’hiver en forêt de Deols m’était redonné en ce beau jour de Beltaine. C’est en regardant de plus près ce visage, ce jeune garçon qui avait tant changé en dix années, que je réalisai quel jour nous étions. « Mais… C’est vrai… Tu as 17 ans aujourd’hui ! », lui dis-je stupéfait, riant de ma vieille mémoire.
Cingétos pouffa de rire alors que de grosses larmes coulaient sur ses joues. Reprenant mes esprits, j’ordonnai à tous qu’on préparât un grand banquet en l’honneur du retour de mon petit dernier. Alors que je venais d’annoncer jour de festivités, je sentis une douce main s’appuyer contre mon dos. Je me retournai et la vis : ma belle licorne aux cheveux blancs maculés, appuyée sur une canne, pleurait de joie alors qu’elle regardait vers l’infini ; ses yeux verts recouverts de cataractes l’ayant depuis belle lurette rendue aveugle. Mes sujets se mirent à murmurer inquiets que l’oracle était enfin sortie de sa réclusion. Je guidai Ignès dans les bras de Cingétos. Silencieusement, elle passa ses mains sur le visage du jeune homme, le détaillant au toucher puis, coupant net le silence, elle lui administra une claque au visage, si forte qu’elle aurait pu lui dévisser la tête. Ignès et Cingétos pouffèrent de rire, mêlant sanglots et fous-rires se serrant dans leurs bras. « Je savais que tu me reviendrais », finit-elle par dire après un long moment. Puis, elle ajouta : « Mais, par Belenos, qu’est-ce qui t’a pris de me faire subir pareille épreuve ?
- Mère, quand cesseras-tu de blasphémer ? », s’exaspéra Cingétos sur un petit ton moqueur.
Alors qu’Armagorix serrait à la fois Cingétos et Ignès dans ses bras, je les reconnus : cet aîné n’était nul autre que Tim et le jeune druide, Jérôme, bien que totalement différents physiquement de leurs aspects présents. Toutefois, la lueur au fond de leurs regards ne trompait pas. Dans cette vision mystique de mon passé, ils étaient bien mes fils.
Je ne sus pas combien de temps j’avais dormi mais ce fut la douce voix de Jeanne qui m’extirpa de mon sommeil de plomb. Il faisait déjà plus frais et tous étaient prêts pour le grand départ. Celle-ci me regardait d’un air inquiet, se demandant si j’avais besoin d’assistance. Je me relevai avec peine, réalisant que le tronc d’arbre contre lequel j’avais fait le roupillon n’avait pas été aussi confortable qu’escompté. Sans dire un mot, nous nous remirent tous en marche en direction de Châteauroux.
Ce soir, au gîte, Jérôme et Tim mangèrent et parlèrent peu. En croisant le regard de Jérôme, je réalisai que celui-ci avait lui aussi vécu une expérience mystique lors de cette petite visite et qu’il en était ébranlé. Alors que nos regards se croisaient, celui-ci esquissa un petit sourire, le regard luisant et ému, presque troublé, puis, s’esquiva rapidement et alla se coucher.
C’est alors que je passais vers la salle de bain des hommes, pour faire ma toilette, que j’entendis Jeanne sangloter dans le dortoir des femmes. Je cognai trois coups mais sans réponse. Inquiet, je poussai la porte et m’avançai vers elle, l’interpellant afin qu’elle ne sursaute pas.
« – Jeanne, qu’est-ce qui se passe ? », lui demandai-je inquiet.
Celle-ci s’assit sur son matelas dans un état de découragement profond. « J’en ai assez… Assez de tout ce qui m’arrive sur ce chemin… J’en ai ma claque… J’ai envie de rentrer chez moi et de tout laisser tomber… Je n’arrive même plus à dessiner ! », me dit-elle dans un soupir de dégoût.
« – Il faut vous laisser du temps… Ce n’est pas votre faute ce qui s’est produit… Au contraire… Ce mec qui vous a agressée, il a des problèmes… Plusieurs choses qui ne sont pas réglées avec lui-même et tant qu’il ne fera pas d’efforts pour s’en sortir, il continuera de faire d’autres victimes… Vous vivez un choc tout simplement, ne le repoussez pas… Vive-le puisqu’il vous envahit et ça ne sera que plus facile de tourner la page ensuite… Mais ne vous sentez surtout pas coupable pour les désordres psychologiques des autres… Ça n’est vraiment pas votre problème… Vous devriez continuer de marcher, peu importe les gens que vous croisez, faites-le au moins pour vous-même si vous sentez que c’est nécessaire… En abandonnant vous lui donneriez raison de continuer ses méfaits… », lui répondit-je, m’asseyant à ses côtés lui caressant doucement le dos.
Jeanne me regarda d’un air désespéré, désemparée. Je sus dès lors que le dédain qu’elle éprouvait ne venait pas de cette agression mais bien de quelque chose d’antérieur. Après un long silence, elle finit par éclairer mes lanternes.
« – Vous savez, tout serait si simple si les êtres humains n’étaient pas si difficiles à comprendre. Pourquoi quelqu’un ne peut-il pas être tout simplement égal à sa première impression ? Si vous semblez gentil et digne de confiance, pourquoi ensuite tenir des propos aussi horribles ? Pourquoi ne pas continuer sur cette même pente ascendante ? Quand on me déçoit, je préfère m’éloigner pour ne pas risquer d’être blessée… Mais comme la personne en question réveille des sentiments en moi, qu’elle a acquis une partie de ma confiance, le recul que je veux prendre finit par me faire encore plus mal. Je vois l’autre souffrir, je fais des mauvais choix… Puis, je sais que cette personne n’est pas vraiment méchante… En même temps qu’une partie de moi décide de s’éloigner par instinct de survie, l’autre ne veut que se rapprocher, pardonner, créer un lien… Je sens que je deviens folle à tourner et retourner sans cesse la question dans ma tête…
- Si on était tous parfaits, ça serait facile de prendre des décisions aussi radicales mais le problème, c’est que tout n’est pas blanc ou noir dans la vie… On a tous des zones grises, vous la première… », lui dis-je mal à l’aise.
Jeanne essuya du revers de la main les grosses larmes qui coulaient sur ses joues. Je la sentais mortifiée et n’avais qu’une seule envie, la serrer dans mes bras. Comme je savais qu’à cet instant précis, elle parlait de moi, de mon comportement, et de ses sentiments à mon égard, je rougissais à l’idée de l’embrasser et lui dire à quel point j’étais désolé. J’aurais tant souhaité me faire pardonner par mille et un baiser mais la peur me serrait l’estomac à l’idée qu’elle me repousse ou, pire encore, qu’on me surprenne à goûter fougueusement ses lèvres en plein dortoir des femmes. Je me retins à mon grand regret et restai silencieux un long moment, lui caressant doucement la nuque pour la consoler. Sans m’en rendre compte, mon toucher se faisait de plus en plus tendre alors que Jeanne me laissais faire répondant positivement à ma caresse, regardant furtivement vers la porte du dortoir inquiète qu’on nous surprenne. Je continuai de lui caresser la nuque du bout des doigts très sensuellement, n’osant toucher ailleurs, me concentrant sur ses réactions : son corps qui se détendait, frissonnait, sa respiration devint profonde, ses yeux se fermaient doucement, ses dents mordillaient ses lèvres pleines alors que mes doigts se glissaient sous son abondante chevelure pour lui masser la base du crane. Je continuai mon geste, qui devenait de plus en plus sensuel, pour ne pas dire carrément sexuel, alors que Jeanne laissait échapper de petits soupirs, les yeux clos, le rouge lui montant aux joues. Je posai mon regard brûlant vers sa poitrine : ne portant pas de soutien-gorge, ses jolis seins pointaient sous son chandail. Je concentrai mon regard sur le détail de ses petits mamelons très durs alors que mes doigts caressaient les lobes d’oreilles et la nuque de Jeanne, émanant des sous-entendus de plus en plus intimes. Chaque toucher, chaque pression contre sa peau douce me renvoyaient des chocs électriques dans tout le corps, m’apportant une satisfaction encore plus forte qu’un rapport sexuel proprement dit. C’était comme si chaque millimètre de nos peaux étaient faits pour se fondre complètement l’un dans l’autre. Comme si nos molécules avaient en mémoire immortelle un amour encore plus grand et passionné que nous aurions pu l’imaginer et que la moindre caresse soutenue nous renvoyait un plaisir encore plus grand que l’acte complet en soi. Sans m’en rendre compte, à force de caresser cette zone érogène, j’étais en train de donner plaisir à Jeanne qui répondait dans un enthousiasme extatique. Celle-ci, les yeux clos, pencha sa tête vers l’arrière, cherchant à mieux respirer ce qui la fit pousser un gémissement profond de plaisir. Je continuai avec plus d’insistance, éprouvant moi-même ce même plaisir intense alors que Jeanne ne me touchait même pas mais après un moment, je parvins toutefois à lui dire : « Tu sais, je peux arrêter si tu ne te sens pas bien… Je ne veux surtout pas avoir l’air du vieux macro qui profite de la situation… »
J’étais moi aussi haletant respirant comme si nous étions vraiment en train de faire l’amour alors que rien de tout cela ne se passait. Pris par la peur soudaine que quelqu’un ne nous entende, je décidai de cesser doucement mes caresses mais Jeanne agrippa mon bras, me regardant droit dans les yeux.
« – Non, ça va… Je t’en prie… Continue… Je t’en supplie, tu ne sais pas combien de jours j’ai passés à rêver à toi… J’ai eu beau t’éviter, mettre toute mon énergie à te détester, ça ne m’a menée qu’à l’épuisement moral… J’en ai même perdu le goût de dessiner, de faire de l’aquarelle… Ce soir, pour la première fois, je me sens heureuse parce que ton regard est posé sur moi… Parce que tu me caresses… J’adore ça… J’en ai tellement envie… Et tu le fais si bien… J’aime ça…. »
Puis, je me mis à la caresser avec si tant d’insistance et de désir qu’elle se laissa glisser sur le matelas en gémissant doucement, les yeux mi-clos. Je la regardais pousser des soupirs, me blottissant contre elle afin qu’elle puisse sentir à quel point elle me faisait de l’effet. Elle répondit positivement à cette manœuvre en plaquant sa poitrine contre moi et effectuant des mouvements de bassin sensuels, enroulant ses jambes autour de mes hanches sans même que nous ne pensions à retirer nos vêtements ou à aller plus loin. Nous continuâmes longuement, nous regardant droit dans les yeux haletants, puis, en quelques mouvements violents et saccadés de bassin, je sentis Jeanne atteindre son orgasme, ce qui me fit jouir par le fait même. Je la serrai fort contre moi et déposai un doux baiser sur ses lèvres en murmurant, sans aucune retenue le « je t’aime » que j’avais tant ravalé au cours de ces derniers jours. Jeanne sourit, pouffa de rire et me répondit par le même « je t’aime » avant de m’embrasser de nouveau.
Nous restâmes de longues minutes dans les bras l’un de l’autre, son oreille contre mon cœur et mes doigts dans ses longs cheveux. Nous avions l’air d’un couple rassasié après l’amour à l’exception que rien de tel ne s’était passé. Malgré tout, nous étions bel et bien repus et heureux. Plus aucune parole n’était nécessaire : ce que nos cœurs, confondus en excuses, voulaient se dire, ils se l’étaient déjà démontrés quelques instants plus tôt.
Après un long moment et plusieurs baisers volés, je me glissai hors du dortoir désert et m’en allai faire ma toilette. Lorsque je revins vers mon matelas, j’y trouvai une Jeanne dans mon sac de couchage, le petit regard coquin comme une petite fille sur le point de faire un mauvais coup, s’étirant et s’emmitouflant comme une chatte en chaleur.
« Je ne me sens pas très bien encore ce soir… Ça ne vous dérange pas que je dorme avec vous Monsieur McPhee ? », murmura-t-elle avec un regard complice. Mine de rien, j’acceptai en bon gentleman, proposant de fixer nos sacs de couchage afin de n’en faire qu’un seul pour se donner plus de place.
Tous les autres pèlerins de mon dortoir dormant à poings fermés, personne ne s’était douté de cette idylle florissante entre Jeanne et moi, à notre grand soulagement.
Présentement, Jeanne dort d’un sommeil paisible. Puisque les derniers jours ont été assez éprouvants, je pense essayer de reprendre un peu de sommeil avant que la fatigue me force à abandonner la marche. Ce soir, c’est le cœur léger, gonflé d’espoir, et l’âme victorieuse que je couche ces dernières lignes avant de fermer ma lampe de poche et mon journal. J’ai l’impression qu’un chemin encore plus beau se dessine devant moi alors qu’il m’est désormais donné de tenir cette belle licorne apprivoisée dans mes bras.





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